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Deux ou trois choses que pourrait nous apprendre la Ligue du LOL

Temps de lecture : 8 min

L’amnésie des «loleurs» insulte l’hypermnésie des victimes: le repentir s'impose.

Répondre à l'appel de la meute réveille les instincts sauvages. | Colfelly via Pixabay
Répondre à l'appel de la meute réveille les instincts sauvages. | Colfelly via Pixabay

Slate couvre le sujet de la Ligue du LOL, du nom d'un groupe Facebook privé très actif autour de 2010, composé principalement de journalistes masculins dont certains se sont livrés en parallèle à du cyber-harcèlement visant des femmes, des personnes racisées, des blogueurs. Notre actuel rédacteur en chef a été membre de ce groupe, sans qu'aucune action de sa part ne justifie sa suspension. Par souci déontologique, les articles que nous produisons sur la Ligue du LOL –et nous ne nous interdisons aucun angle– sont placés sous la supervision exclusive d'Hélène Decommer, rédactrice en chef adjointe de Slate.

Comme beaucoup, j’ai découvert l’existence d’une Ligue du LOL ce 8 février, par un article de Libération. D’abord, je n’ai pas exactement compris de quoi il s’agissait, l’article éludant assez largement les faits, pour se concentrer sur des témoignages des membres de cette Ligue. Ça ressemblait à des blagues potaches, pas très malines, comme on en a tous fait, j’imagine.

Les témoignages des victimes sont venus ensuite et ils étaient douloureux. Il s'agissait d'un harcèlement caractérisé et coordonné, comme le détaille Numérama, visant quelques internautes de manière répétée et impitoyable. Des captures d'écran ont circulé, lamentables. Des photomontages aussi, infects.

Je connais, plus ou moins, certains des membres, davantage de manière virtuelle que dans la vraie vie. J'ai de l'estime pour eux. Ils ont fait, ils ont observé, ils ont laissé faire. Ces jours-ci, effaré, je découvre ce qui s'est passé. La déception est forte.

J'aurais pu faire partie d’une telle Ligue et vous aussi (peut-être)

La première chose que m’apprend cette histoire est simple: je n'ai pas fait partie de cette ligue mais j’aurais pu. Par la fascination d’un far-west du web, le sentiment d’appartenir à une «élite», l’effet de meute où l’on se sent pousser des ailes, au-dessus de tout, ou plus simplement encore, le plaisir de faire des bons mots, le goût du LOL. Sans doute aussi aurais-je été flatté d'en être.

Vous, je ne sais pas, mais moi je ne me dis pas «non concerné».

J'aurais pu en faire partie. Je ne sais pas quand j'en serais sorti, à quel moment les dérapages m'auraient fait fuir ce merdier. Mais j'en serais sorti trop tard, et peut-être sans réagir, sans dire: «Eh les mecs, on déconne là, il faut arrêter.»

Comme beaucoup, j’ai pratiqué la moquerie collective au collège. Je m’en souviens péniblement. Il y avait notamment une fille que nous moquions copieusement à la gym parce qu’elle était grosse. On avait 11 ou 12 ans, c’était un jeu cruel. Des années après, nous sommes entrés en contact et je lui ai présenté mes excuses. Elle m’a dit avoir oublié: je sais qu’il n’en était rien. Suzanne, si tu me lis, je te prie d’accepter à nouveau mes excuses.

On ne devrait jamais hurler avec les loups

Personne n’est à l’abri d’un effet de meute. Particulièrement lorsqu'on est entre mecs. Dans de tels groupes, se joue une sorte de surenchère, un concours de bites pas très malin et parfois destructeur. Des filles s'y mettent aussi, ce n'est pas une bonne nouvelle.

En général, on hurle avec les loups quand on est gamins. Pas quand on a 20, 25, 30 ou 35 ans.

En général, on hurle avec les loups quand on est gamins. Pas quand on a 20, 25, 30 ou 35 ans. Les réseaux sociaux, Twitter notamment, favorisent une forme de lynchage. Je ne crois pas –je ne m’en souviens pas en tout cas–, avoir participé à ces mouvements de foule numérique où l’on se déchaîne contre quelqu’un, plus ou moins durablement. J'ai le sentiment d'y avoir été attentif, me méfiant toujours de ma pulsion du clic vengeur ou rieur. Mais cela a pu m'arriver. Et je l'aurais effacé de ma mémoire.

L'appartenance à un groupe peut émanciper comme libérer des pulsions malsaines. Diverses expériences, dont celles menée par Philip Zimbardo à Stanford ou Ron Jones à Palo Alto («troisième vague»), montrent comment des invididus parfaitement sympathiques peuvent très vite constituer un groupe monstrueux. Les témoignages des victimes de la Ligue du LOL montrent d'ailleurs que le lynchage ne s'est pas contenté d'être virtuel: il a aussi empiété sur la vraie vie. La violence symbolique mène à la violence réelle. Or, derrière les comptes Twitter, il y a des personnes. Elles existent. Le numérique et le LOL permettent de les rendre abstraites, de rire d'elles impunément. Mais elles existent, elles continuent d'exister quand elles s'en prennent plein la gueule.

Amnésie du harcèlement et hypermnésie de la victime

Deuxième enseignement: le plaisir ressenti au moment, pour les personnes qui se livrent au harcèlement, est puissant, jouissif, mais bref et fugace. Il agit comme une drogue avant de disparaître. En revanche, il laisse des traces durables et profondes chez les victimes. Les premiers récits de Daria Marx, Florence Porcel, Capucine Piot, Matthias Jambon-Puillet, Mélanie Wanga, Léa Lejeune... sont des plaies péniblement cicatrisées –pas tout à fait d’ailleurs. On rit d'un côté, on pleure de l'autre. Le rire ne doit jamais faire pleurer. Jamais.

Il est pénible de constater que ces victimes étaient en début de carrière, jeunes, femmes pour la plupart –mais il y aussi des attaques antisémites, racistes ou homophobes. En situation de faiblesse, à la recherche d'appuis, de jobs, cherchant à constituer un réseau. D’autres étaient juste là au mauvais moment ou avaient une voix, un blog, une visibilité qui ont déplu. Toutes étaient vulnérables, assez en tout cas pour être attaquées par un groupe. On se grandit à rire des puissants, pas à écraser les faibles.

Ce n'est plus du rire. Le harceleur se délecte de la souffrance de sa victime et s’autojustifie parce qu’il croit sans doute, ou veut croire, que sa souffrance est aussi brève que son plaisir à lui. Le LOL a tout oublié lorsque la souffrance s'est durablement inscrustée. L’amnésie d’un côté, l’hypermnésie de l’autre.

Nous n'apprenons rien (ou si peu)

Troisième et paradoxal enseignement: cette ligue du LOL ne nous apprendra rien. Il y aura dans quelques jours de nouveaux lynchages publics et, dans l’ombre, des harcèlements plus ou moins secrets, terriblement dévastateurs. Et nous continuerons, en toute impunité, persuadés que tout s'efface lorsqu'internet n'oublie jamais. On regardera sans voir aussi, voyeurs à l'indifférence coupable.

On peut rire de tout à condition de commencer par soi-même

S’agissant de l’humour, je reste persuadé de son universalité. On peut rire de tout, de tout le monde, et même du physique. C’est profondément humain. Mais cela suppose de ne jamais s’acharner, de ne chosifier personne.

À ce titre, j'ai découvert il y a quelques jours seulement que Florence Desruol existait. Elle avait été tellement chosifiée à l'époque que je prenais son compte Twitter pour un faux compte, une parodie de je-ne-sais-quoi, créée pour faire rire des internautes.

Il est bien plus facile de rire de l’autre que de soi mais l’humour, le LOL, y perdent en force. Et deviennent rapidement un rire gras, obscène, méchant. La Ligue se voulait drôle, elle était cruelle.

L'humour, le vrai, implique aussi de pratiquer l’autodérision. On n’est jamais aussi drôle que lorsqu’on se moque de soi-même et c’est ce qui rend l’humour juif si puissant. À mon petit niveau, je ne ris pas des cheveux gras mais je ris des chauves, l'étant moi-même. Il est bien plus facile de rire de l’autre que de soi mais l’humour, le LOL, y perdent en force. Et deviennent rapidement un rire gras, obscène, méchant. La Ligue se voulait drôle, elle était cruelle.

Demander pardon, rien d'autre

Il reste à présent à panser les plaies. Le repentir, sincère, est un pas. Il faut qu’il soit vraiment sincère. Pas quelques mots d’explication, où la jeunesse et l’éblouissement justifient les égarements. Pas une excuse jetée en bas d'un récit encombré d'auto-justifications. Les excuses souvent mal formulées n'ont pas suffi. Des mises à pied ont suivi, touchant Alexandre Hervaud et Vincent Glad, David Doucet, Guillaume Ledit, Claude Loup, Guilhem Malissen –et ce n'est sans doute pas fini. D'autres ont pris les devants, en démissionnant, comme Stephen des Aulnois, ou en s'astreignant au silence, comme Henry Michel –l'un d'entre eux, Guillaume Livolsi (alias @lapin_blanc) semblant avoir pris la tangente sans élégance aucune.

Ma déception est là aussi, dans ces excuses trop tardives, sorties péniblement après que le silence a été rompu (à la rare et partielle exception d'Alexandre Léchenet, qui n'a d'ailleurs jamais fait partie de la Ligue du LOL). Les membres de cette Ligue auront à écouter les victimes qui ont subi. Les comprendre. Les croire. Prendre conscience. Les aider à dépasser ce qu’elles ont vécu. Savoir qu'elles en ont chié des années à cause d'une putain de ligue de loleurs.

Se dire aussi qu'avoir participé au groupe, même passivement, c'était y cautionner ce qui se pratiquait. Peu importe qui a fait quoi: le spectateur est ici un acteur. Il faut tout assumer, collectivement et individuellement. Assumer humblement d'avoir été bêtes et méchants, en se croyant brillants. Regretter, sincèrement. Sincèrement.

Mon rédacteur en chef, Christophe Carron, est concerné. J'espère qu'il fera ce travail.

Rappelons simplement une évidence: lorsqu’on a fait du mal à quelqu’un, on ne se cherche pas des excuses: on les présente et on espère qu’elles seront acceptées. Demander pardon ne répare pas tout mais offre à la victime la reconnaissance de ce qu'elle a vécu. C'est un premier pas.

[Post-scriptum: De mon côté, je leur demande pardon aussi, comme simple spectateur de Twitter, qui a peut-être très certainement ri un jour d'un tweet sans mesurer ce qu'il y avait derrière le trait d'esprit, et surtout spectateur qui n'a rien vu, rien perçu, alors qu'il suffisait sans doute d'ouvrir les yeux, pour réaliser ce qu'elles subissaient. Le harcèlement numérique est récent, nous n'en maîtrisons pas toutes les formes. Mais notre rire, notre cruauté et notre indifférence restent coupables. Les témoignages des victimes ont fait de nous une foule en colère et émue. C'est facile, on connaît bien. Demain, et ce sera plus exigeant, il faudra se comporter en foule responsable.]

Jean-Marc Proust Journaliste

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