Politique

Députés macronistes: la grogne ou la fronde?

Temps de lecture : 7 min

Pour la première fois de la législature, cinquante députés du parti présidentiel se sont abstenus. La proposition de loi «anti-casseurs» risque-t-elle de faire imploser la Macronie?

Neuf députés LREM ont quitté le groupe en vingt mois, mais on ne peut pas comparer cette hémorragie avec l'épisode des «frondeurs» du PS. L'hémicycle de l'Assemblée nationale, vide, le 7 novembre 2018. | Thomas SAMSON / AFP
Neuf députés LREM ont quitté le groupe en vingt mois, mais on ne peut pas comparer cette hémorragie avec l'épisode des «frondeurs» du PS. L'hémicycle de l'Assemblée nationale, vide, le 7 novembre 2018. | Thomas SAMSON / AFP

En vingt mois d'existence, La République en marche (LREM) a perdu neuf députés. Le groupe présidentiel, majoritaire à lui tout seul à l'Assemblée nationale, en a toujours plus de 300 dans un hémicycle qui abrite 577 élues et élus. Il a donc un peu de marge avant de se trouver dans une situation périlleuse. D'autant qu'il a un allié avec le groupe du Mouvement démocrate (Modem) qui compte quarante-six députées et députés. Cependant, il est traversé, depuis plusieurs mois, par un courant d'interrogations qui n'existait pas au début de la législature. Est-ce une fronde?

C'est de bonne guerre, les oppositions ne manquent jamais une occasion de dénoncer ce qu'elles considèrent comme un fonctionnement hermétique du macronisme. En octobre 2018, le député insoumis François Ruffin, dans une violente diatribe, a même accusé ses collègues de la majorité de lever «la main en cadence comme des Playmobil» au moment des votes. Régulièrement, les députées et députés de La France insoumise (LFI) reprochent à celles et ceux de La République en marche d'être le petit doigt sur la couture du pantalon comme s'il n'y avait qu'un seul cerveau pour 300 personnes. L'attaque frontale tient jusqu'au moment où une frange sort du droit chemin.

C'est précisément ce qui s'est passé le 5 février lors du vote à l'Assemblée, en première lecture, de la proposition de loi visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs, dite «loi anti-casseurs». Le texte était dans le collimateur de toutes les organisations et associations de défense des droits de l'homme. Il avait soulevé, à cause de son article 2, des interrogations et de réticences dans les rangs majoritaires car il donne autorité au préfet, c'est-à-dire au pouvoir politique, d'interdire à une personne de manifester et non plus au juge, c'est-à-dire au pouvoir judiciaire.

Abstention de cinquante députés macronistes

Certes, la proposition de loi a été adoptée par 387 voix contre 92... mais cinquante députées et députés macronistes sur les 307 que compte le groupe se sont abstenus et quatorze étaient absents au moment du scrutin. Dans les mises au point qui sont réalisées a posteriori, les services de l'Assemblée ont précisé que deux députées LREM absentes ont fait savoir qu'elles avaient voulu voter en faveur du texte alors qu'un autre, également absent, le mathématicien Cédric Villani avait voulu «s'abstenir volontairement». Ces rectifications n'affectent pas le sens général du résultat qui, à défaut de révéler une fronde, met en évidence une grosse grogne tout à fait respectable au sein du groupe.

Dans une bien moins grande mesure, cette grogne alors naissante s'était faite jour le 1er août 2018 au moment du vote définitif du projet de loi pour une immigration maîtrisée, un droit d'asile effectif et une intégration réussie, doit «loi asile-immigration». En plein été, le texte avait été adopté par 100 voix contre 25. À l'époque, huit membres de Le République en marche s'étaient abstenus, dont l'ancien écologiste Matthieu Orphelin, qui est le dernier en date à avoir quitté le groupe après l'adoption de la «loi anti-casseurs» sur laquelle il s'est aussi abstenu avec quarante-neuf de ses collègues macronistes.

En août 2018, deux autres ex-députés du groupe majoritaire s'étaient prononcés contre le «loi asile-immigration»: Jean-Michel Clément, ancien député socialiste dans les législatures précédentes qui avait rompu avec le groupe LREM au mois d'avril précédent après avoir déjà voté contre ce texte en première lecture, et M'jid El Guerrab, qui avait quitté le groupe en septembre 2017 après s'être rendu coupable d'une très violente agression contre un cadre du Parti socialiste (PS) pour laquelle il a été mis en examen. Ces deux députés étaient alors non-inscrits et ils sont maintenant membres du groupe Libertés et Territoires (LT), dernier né de l'Assemblée. Il s'agit du huitième groupe constitué à l'initiative de Philippe Vigier, en rupture de ban avec l'Union des démocrates et indépendants (UDI).

Pas de similitudes avec les «frondeurs» socialistes

Au fil des mois, d'autres élus macronistes ont pris le large. En septembre, Frédérique Dumas a rejoint le groupe UDI, Agir et Indépendants. En octobre, François-Michel Lambert et Paul Molac se sont affiliés au groupe LT présidé par Vigier. En décembre, Sébastien Nadot, membre du Mouvement des progressistes de l'ancien dirigeant communiste Robert Hue, a été exclu du groupe LREM pour avoir voté contre le budget 2019. Il est aujourd'hui non-inscrit. À la fin du même mois, l'étrange député des Français de l'étranger (Suisse et Liechtenstein) Joachim Son-Forget quittait lui aussi le groupe avant de rejoindre, à la mi-janvier, le groupe centriste UDI. Et le tout dernier est donc Orphelin, ex-écolo proche de Nicolas Hulot dont on ne sait pas s'il restera non-inscrit.

Ni ces départs échelonnés dans le temps pour des raisons variées ni le contingent d'abstentionnistes sur la «loi anti-casseurs» n'accréditent la thèse d'une fronde organisée dans les rangs de la macronie.

Au total, huit macronistes, plus ou moins pur jus, ont rompu les amarres avec leur groupe d'origine qui a perdu une neuvième députée à l'occasion d'une législative partielle, Isabelle Muller-Quoy, dont l'élection a été invalidée en novembre 2017. Ni ces départs échelonnés dans le temps pour des raisons variées ni le contingent d'abstentionnistes sur la «loi anti-casseurs» n'accréditent la thèse d'une fronde organisée dans les rangs de la macronie. La raison en est relativement simple et limpide: il n'existe pas un corps de doctrine donnant la base politique d'une opération organisée.

Contrairement au groupe des «frondeurs» socialistes de la législature précédente, qui avait toutes les caractéristiques d'un ensemble structuré –qui rappelait furieusement l'histoire des courants antagonistes au sein du PS, capables de s'allier ou de se combattre au gré des alliances changeantes–, rien de semblable ne semble se dessiner dans le vent de protestation qui traverse le groupe macroniste. Certes, c'est plutôt l'aile gauche qui renâcle –mais pas toute l'aile gauche. Certaines de ses figures qui ont eu un engagement socialiste (Clément), proche des socialistes (Nadot) ou écologiste (Lambert, Molac et Orphelin) avant de devenir (temporairement?) macronistes sont parmi les «exilés» dans un autre groupe ou parmi les abstentionnistes qui demeurent dans le groupe LREM.

«Une admiration sans borne» pour Emmanuel Macron

À la différence des «frondeurs» du PS entre 2012 et 2017, qui au fil des mois avaient bâti leur cohésion autour d'une hostilité manifeste visant François Hollande, puis à la personne de Manuel Valls quand il est devenu premier ministre, jusqu'à envisager de déposer une motion de censure contre son gouvernement, les députées et députés macronistes savent, dans l'ensemble, qu'ils doivent très largement leur élection en juin 2017 à la figure tutélaire qu'est pour eux Emmanuel Macron. Un des piliers du macronisme confiait, il y a quelques mois, que certains de ces élus lui vouent «une admiration sans borne qui confine parfois à la dévotion à l'égard de Dieu le père». De l'eau a évidemment coulé sous les ponts et nombre d'entre eux ont appris à faire de la politique, voire à s'émanciper, ce qui explique l'autonomie de décision à laquelle ils accèdent.

«J'ai pris la décision de quitter le groupe parlementaire LREM. C'est une décision lourde de sens.»

Matthieu Orphelin, député non-inscrit

«J'ai pris la décision de quitter le groupe parlementaire LREM. C'est une décision lourde de sens», a ainsi écrit Orphelin à ses collègues au moment de son départ, en invoquant des avancées insuffisantes sur les «enjeux climatiques, écologiques et sociaux» et en critiquant «certains choix» du gouvernement sur le terrain de la «justice fiscale». Il avait prévenu, auparavant, sur son blog, qu'il s'abstiendrait lors du vote sur la «loi anti-casseurs», la goutte qui, à bien comprendre son état d'esprit, a fait déborder le vase. Car, sans minimiser ses divergences avec la majorité du groupe et l'exécutif «sur la liberté fondamentale de manifester», le malaise politique de ce député a plutôt pris corps au moment de la démission de Hulot du gouvernement. D'une certaine manière, le départ d'Orphelin s'est effectué à retardement. Lui donnant ainsi plus de visibilité.

«Une faille très productive», selon Jean-Luc Mélenchon

L'occasion était trop belle pour que les oppositions ne sautent pas dessus. De bonne guerre, encore une fois. Et les mêmes, qui dénonçaient, il y a peu encore une majorité qui marche au pas cadencé, se félicitent aujourd'hui d'y voir des fissures. À droite, ce qui ne manque pas de sel, on reproche à Gilles le Gendre, patron du groupe LREM, de ne pas tenir la troupe; à gauche, on a plutôt tendance à voir le profit qu'on pourrait en tirer. Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon décèle, fidèle à une analyse politique constante, «une faille très productive»... chez ses voisins. Les abstentionnistes «ont affaibli leur camp», précise le président du groupe LFI pour ceux qui n'auraient pas compris, mais ils ne sont pas allés au bout, «syndrome bien connu des frondeurs: trop et pas assez à la fois».

Après de longues semaines de turbulences provoquées par la crise des «gilets jaunes», Macron reprend la main petit à petit, politiquement.

Si les cadres de la macronie font preuve en public d'une certaine sérénité, il est probable cependant qu'ils surveillent, en privé, les mouvements d'humeur d'individualités fortes au sein du groupe. Leur souci est d'éviter que des grognes individuelles s'agrègent pour se transformer en fronde collective. À cet égard, le président de la République, une nouvelle fois, va peut-être leur ôter une épine du pied. Après de longues semaines de turbulences provoquées par la crise des «gilets jaunes», Macron reprend la main petit à petit, politiquement. Sa popularité retrouve des couleurs –globalement et dans toutes les familles politiques–, sa manière de mener le «grand débat» national rassure son électorat qui salue son opiniâtreté, et les intentions de vote en faveur du parti présidentiel pour les Européennes du 26 mai se maintiennent malgré les coups de boutoirs. Ces cadres peuvent estimer que la situation est crispée... mais pas désespérée.

Olivier Biffaud Journaliste

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