Boire & manger / Monde

En cas de Brexit dur, le Royaume-Uni peut-il manquer de nourriture?

Temps de lecture : 6 min

En 2019, l'idée de pénuries au Royaume-Uni semble relever du fantasme. Et pourtant, dans un scénario de «no deal», faire des réserves de denrées ne serait pas un choix si ubuesque.

Primeur à Darlington, au nord-est de l'Angleterre, le 6 septembre 2018 | Oli Scarff / AFP
Primeur à Darlington, au nord-est de l'Angleterre, le 6 septembre 2018 | Oli Scarff / AFP

Depuis quelques semaines, le groupe Facebook 48% Preppers reçoit des centaines de demandes d’adhésion par jour. On y trouve des Britanniques en proie à l'anxiété, qui n'hésitent pas à stocker des aliments, des médicaments ou de la nourriture pour animaux afin de se préparer à l'hypothèse d'un Brexit sans accord.

«Le groupe est apolitique; l’idée n’est pas de dire si l'on est pour rester dans l’Union européenne ou pour la quitter. Nous échangeons des conseils sur les façons de stocker, sur nos inquiétudes, résume Jo Elgarf, membre depuis l’été 2018 et modératrice de 48% Preppers. On ne va pas de créer de la panique supplémentaire, mais on veut être prêts en cas de pénurie.» Pénurie, le mot est lâché. Mais est-ce réellement possible en 2019, au Royaume-Uni?

Moins de choix au McDo

Aussi incroyable que cela puisse paraître, le risque semble bien réel, comme le souligne le British Retail Consortium, l’une des principales fédérations britanniques de la distribution, dans une lettre au contenu dévoilé par la BBC le 28 janvier.

Dans le document, des géants de l’alimentation comme Sainsbury’s, Asda ou encore McDonald’s expliquent qu’il leur sera impossible de stocker des produits frais et des risques importants se posent quant au maintien du choix, de la qualité et de la durée de conservation des aliments.

Dans un supermarché Asda de Londres, le 10 janvier 2018 | Justin Tallis / AFP

Pour sa part, et même s’il ne préfère pas s’avancer sur l’avenir, Tim Lang, professeur de politique agroalimentaire à la City, University of London et membre de la Food Research Collaboration, se dit alarmé par la situation actuelle, et encore plus par celle que le pays aura à affronter en cas de no deal: «Le Brexit, même s'il n'a pas encore eu lieu, a déjà déstabilisé la bonne marche du calendrier du système alimentaire britannique. Le gouvernement n’était pas du tout préparé à cela, et il n’apportent pas vraiment de réponses aux problèmes et aux inquiétudes.»

Inquiétudes autour des médicaments

Face à ce qui paraît être une inertie politique, des Britanniques ont décidé de prendre leur destin alimentaire en main. Jo Elgarf, elle, a rempli ses placards de pâtes, haricots, riz, conserves de légumes, thon et autres produits basiques. «Nous conseillons de stocker des conserves et seulement des choses que l’on consomme habituellement. Par exemple, si tu ne manges pas de thon habituellement, n’en achète pas», préconise-t-elle. La résidente de Worcester, une banlieue tranquille au sud de Londres, a également fait le plein de cosmétiques, de gels douche, de shampoings et de papier toilette.

Mais sa préoccupation principale est celle des médicaments: «J’ai deux filles jumelles, dont une, Nora, est épileptique. Louper des prises de médicaments peut s’avérer très dangereux pour elle.» Bien qu’elle ait tenté de faire des réserves pour son traitement, Jo s’est retrouvée bloquée: «On ne peut avoir que cinq semaines d’avance, les médecins ne prescrivent pas plus. On ne sait pas ce qui peut arriver avec le Brexit, et je suis très inquiète pour ma fille. D’ailleurs, d’autres personnes du groupe Facebook le sont aussi au sujet des médicaments. Beaucoup de diabétiques s’interrogent et se demandent comment faire.»

De fait, les médicaments comptent parmi les probables futures pénuries. Les entreprises allemandes de produits chimiques et pharmaceutiques ont prévenu Theresa May, la Première ministre britannique, et l’ont sommé d’éviter un Brexit dur pour garantir l’approvisionnement du Royaume-Uni en médicaments. Comme le souligne Martin McKee, professeur à l'École d'hygiène de Londres, «pas d’accord peut signifier le retour des contrôles, qu’ils soient sanitaires, vétérinaires ou douaniers».

Culture de la prévoyance

Quand Jo parle de ses placards remplis, de sa fille dont le destin sanitaire est désormais lié à celui du pays, la rancœur et l’agacement font vibrer sa voix: «Je suis profondément en colère contre le gouvernement. Ils font de la politique, juste de la politique. On dirait qu’il n’y a pas de plan d’avenir, tout est secret. Je pense qu’ils font leurs manœuvres politiques au Parlement, mais qu’ils ont oublié les gens.»

Se sentant abandonnée par les pouvoirs publics, elle soupire: «Si j’ai tort et que tout se passe bien, j’aurai mes stocks et tant pis. Mais si j’ai raison et qu’il y a effectivement des pénuries –ce que je crois–, je serai bien contente d’avoir pris mes dispositions.»

«Aujourd’hui, on sort du boulot et on va chercher notre repas du soir au supermarché. On ne prévoit rien, on ne stocke plus.»

Jo Elgarf, membre et modératrice du groupe Facebook 48% Preppers

Sur le groupe Facebook, Jo Elgarf et d’autres conseillent de revenir à la culture de la prévoyance chère à nos aïeux. «Ma grand-mère avait toujours son frigo et son congélateur pleins. Elle avait une autonomie d’un mois! Il pouvait se passer n’importe quel événement, elle était prête. Mais aujourd’hui, on vit différemment. On sort du boulot et on va chercher notre repas du soir au supermarché. On ne prévoit rien, on ne stocke plus.»

Et la population n'est pas la seule à ne plus remplir ses étagères de denrées pour plusieurs semaines: «Depuis que nous sommes entrés dans le marché unique européen en 1992, les commerces, les grandes surfaces ont arrêté de stocker. On est entrés dans un système de flux tendu, il n’y a pas de structures pour entreposer les denrées», analyse Tim Lang.

Le Royaume-Uni est loin d’être autosuffisant: le pays importe 40% des produits nécessaires à son alimentation –30% en provenance de l’Union européenne et 11% de l’extérieur, mais négociés dans le cadre d’accords avec l’Union européenne.

Si aucun accord n’est trouvé d’ici au 29 mars et que les barrières douanières sont rétablies, le transit se fera moins rapidement et il faudra négocier les règles des échanges. Le gouvernement a d’ailleurs projeté que le fret à Calais pourrait chuter de 87% par rapport au niveau actuel, menaçant la disponibilité et la durée de conservation de nombreux produits.

Impréparation politique

Helena, qui ne souhaite pas donner son nom de famille, fait également partie des 48% Preppers depuis novembre 2018. Celle qui habite Cardiff est prête à faire face au pire scénario. Et elle est méticuleusement organisée: un tableau Excel rassemble par catégories ce qui lui est nécessaire: aliments du quotidien, légumes, médicaments de première nécessité, produits d’entretien, etc. Un onglet est même prévu pour son chien, Charly, qui a devant lui un an de stock de nourriture.

«Je n’ai pas confiance dans le gouvernement, confie Helena. On dirait qu’il ne semble absolument pas savoir quoi faire. On est à deux mois du Brexit, et nos politiques n’ont aucune idée de comment les choses vont se passer. On ne sait même pas si le Brexit sera finalement annulé ou non, ou s’il y aura un accord. Moi, je préfère prévoir de mon côté, je mets en place ma propre politique de sécurité alimentaire. Quoiqu’il arrive, il faut qu’on soit prêts.»

«Nous sommes cinquante-cinq millions; si on se met tous à stocker, on va précipiter la chute du système alimentaire.»

Tim Lang, professeur de politique agroalimentaire

Ces Britanniques ne croient pas à une apocalyptique fin du monde provoqué par le Brexit. Il s’agit de familles, de citoyennes et de citoyens parfaitement sains d'esprit et surtout inquiets –le mot qui revient sans cesse dans la bouche des personnes interrogées.

Martin McKee leur donne d’ailleurs raison: lui-même pense à faire des provisions de nourriture. Tim Lang, quant à lui, est plus nuancé: «Je comprends que les gens soient inquiets, et ça doit être un choix individuel de faire ses réserves ou non. Néanmoins, ça ne va pas résoudre le problème alimentaire pour toute la population. Parce que même si quelques milliers de personnes font des stocks, ça ne nourrira pas la population de tout le pays. Nous sommes cinquante-cinq millions; si on se met tous à stocker, on va précipiter la chute du système alimentaire. C’est une situation vraiment délicate et dangereuse.»

Marie Roy

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