Culture

«Vice», plongée fabuleuse dans les mécanismes du pouvoir

Temps de lecture : 3 min

Le récit de l'ascension de Dick Cheney s'arrogeant les pleins pouvoirs à Washington grâce à la pusillanimité de George W. Bush puis à la sidération qui a suivi le 11-Septembre est un remarquable exemple des puissances de la fiction appliquée à des faits réels.

Dick Cheney (Christian Bale) et George W. Bush (Sam Rockwell), le manipulateur et la marionnette dans le Bureau ovale | Mars Films
Dick Cheney (Christian Bale) et George W. Bush (Sam Rockwell), le manipulateur et la marionnette dans le Bureau ovale | Mars Films

Le cinéma n’est pas particulièrement fait pour montrer ce qu’on ignorait –c’est plutôt le travail du journalisme. Il est davantage fait pour montrer ce qu’on sait, ou croit savoir, d’une manière qui donne un accès nouveau, plus intense, plus émouvant et stimulant, à un monde infiniment tissé de connu et d’inconnu. Très précisément ce que propose Vice.

Le film d'Adam McKay est un biopic de Dick Cheney, vice-président des États-Unis aux côtés de George W. Bush durant les deux mandats de celui-ci (2001-2009), période marquée notamment pat les attentats du 11-Septembre et l’invasion de l’Irak par les Américains.

Nous connaissons (ou croyons connaître) ces événements importants et dont nous avons été contemporains. Nous savons qui est Dick Cheney et qu’en penser –du mal. Nous savons ce qu’est un biopic et comment Hollywood utilise ce format. Très bien.

Décalages ironiques

Vice ne va pas contredire nos opinions, ne va pas non plus révéler grand-chose, ne va pas bouleverser la forme biopic. Vice fait autre chose, qui s’avère, artistiquement et politiquement, au moins aussi intéressant, peut-être plus.

McKay réussit cela précisément en jouant en permanence des espaces entre les conventions de la fiction et les événements de la réalité.

Il redouble cette mise en mouvement par un arsenal de petits décalages ironiques, qui visent aussi bien les protagonistes réels (Cheney, Bush et Donald Rumsfeld en particulier) que le dispositif du film, et sa prétendue objectivité.

Des appartés, des sautes temporelles, l’intervention d’un narrateur dont l’identité mettra longtemps à être explicitée, des explications qui ne rechignent pas au didactisme, déploient une multiplicité de facettes tout en alimentant la chaudière d’une narration lancée à toute vapeur.

Lynne et Dick Cheney (Amy Adams et Christian Bale), couple shakespearien | Mars Fillms

Christian Bale en Cheney, Sam Rockwell en Bush et Steve Carell particulièrement grotesque-glaçant en secrétaire à la Défense, ainsi qu'Amy Adams dans le rôle de l’épouse lucide et implacable, Lady Macbeth du Nebraska, participent avec dextérité de ce balancement entre réalisme et caricature, tragédie planétaire et burlesque de sitcom.

Autre chose qu'un biopic

Mené tambour battant, le déroulement de Vice devient bien autre chose qu’un biopic: un film d’horreur réaliste, celui de la manière dont, bien avant Trump, l’Amérique s’est enfoncée dans le déni de démocratie, l’agression étrangère, la manipulation des opinions et des alliés, le favoritisme éhonté de quelques groupes d’oligarques.

Il est clair que McKay n’a pas la naïveté de croire que cela commence avec les Bush, et encore moins avec la mainmise de fait de Cheney sur les principaux leviers du pouvoir aux côtés de la marionnette semi-débile qui a occupé la Maison blanche de 2001 à 2009.

Il est tout aussi clair qu’avec le déploiement du système juridique et administratif mis en place par Cheney, une grande part de ce qui constituait des facteurs d’équilibre au sein du pouvoir exécutif états-unien a été désintégré –et jamais rétabli sous Obama, ouvrant un boulevard aux délires trumpiens.

Comme il y réussissait avec le monde de la finance à l'heure de la crise des subprimes dans The Big Short: le casse du siècle, McKay dissèque ces processus juridico-politiques avec virtuosité, s’inspirant aussi bien de Shakespeare que de la bande dessinée.

Création d'un média surpuissant dédié à promouvoir les idées de la droite dure (Fox News), recours autoritaire à la «théorie de l’exécutif unifié», mise en place du Patriot Act, manipulation des informations y compris mensonges éhontés devant l'Assemblée générale de l'Onu pour envahir l’Irak, enrichissement délirant de Halliburton, la société dont Cheney a été PDG grâce à la guerre d’Irak... Le film slalome entre évocation méthodique d’un certains nombre de gestes précis, et une tonalité ludique parfois aux confins du fantastique.

Et si les États-Unis sont évidemment les plus directement concernés par cette tragi-comédie, les procédés, les tentations, les dérives qu’évoque Vice ne se limitent évidemment pas à l’Amérique.

Ce qui en fait, plus et mieux que la chronique noire d’un prédateur de la démocratie: une fable contemporaine du pouvoir, à la fois cauchemardesque et convaincante.

Vice

d'Adam McKay, avec Chritian Bale, Amy Adams, Steve Carell, Sam Rockwell

Séances

Durée: 2h12

Sortie le 13 février 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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