Culture

Si nous devenions immortels, nous nous ennuierions à... mourir

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Une vie qui ne finirait jamais ressemblerait à un cauchemar éveillé. Seule la mort donne un sens à nos existences terrestres.

Si je deviens immortel, je meurs de ne plus vivre. | Daniel Voyager via Flickr
Si je deviens immortel, je meurs de ne plus vivre. | Daniel Voyager via Flickr

C’est une idée à la mode paraît-il, une de plus mais celle-ci est corsée. Le vague espoir qu’un jour prochain, grâce aux progrès des nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle, des sciences en général, du génie humain dans son ensemble, l’humanité parviendra à tenir en respect la mort, dans une sorte d’existence qui aurait des parfums d’éternité. La mort deviendrait morte à elle-même et dans ce monde mirifique promis par certains, rêvé par d’autres, nous continuerions à hanter cette terre sans jamais connaître la douce quiétude du repos éternel.

Tu parles d’un projet d’avenir!

Parce que soyons clair d’emblée, une vie qui ne finirait jamais, une vie qui se prolongerait durant des siècles et des siècles, une vie où l’idée même de la mort serait absente ressemblerait à une sorte de cauchemar éveillé, un long et infini voyage où nous entasserions les années comme d’autres empilent les assiettes sales, dans un désœuvrement mortifère quand seule l’idée salvatrice et réconfortante du suicide parviendrait à nous maintenir à flot.

D’ailleurs suicidés, tôt ou tard, nous le deviendrons tous.

C’est bien la mort qui rend la vie supportable. C’est bien elle qui constitue le moteur principal de notre existence, son unique aiguillon. C’est l’idée même qu’un jour nous cesserons d’être, à plus ou moins brève échéance, dans un futur plus ou moins lointain, qui rend l’aventure humaine si exaltante à vivre et nous pousse toujours à aller de l’avant, dans une quête d’absolu d’autant plus précieuse qu’elle nous demeurera toujours inaccessible.

C’est la mort qui nous oblige à vivre pleinement, intensément, passionnément, habités que nous sommes par la certitude d’être, tôt ou tard, poussière rendue à la poussière, privés alors de cette vie que nous chérissons d’autant plus que nous la savons furtive. Sinon, à quoi bon se lever, à quoi bon commencer un nouveau livre, à quoi bon initier un autre projet si le temps n’existe plus, remplacé par une éternité, laquelle nous inviterait à remettre toujours à plus tard la nécessité de vivre sa vie? À procrastiner plus que de raison. À ne jamais rien entreprendre puisqu’au fond, rien ne presserait: nous aurions toujours tout le temps pour réaliser une action qui nous tiendrait à cœur, pour surseoir à ce désir de créer, de bâtir, de laisser une trace de notre passage.

Si je deviens immortel, je meurs de ne plus vivre. Je me métamorphose en un être sans substance, sans horizon, sans limite, sans peur surtout –et comment vivre sans peur, comment?– dont la principale occupation sera de remettre toujours à plus tard les tâches qui m’incombent. Je serais une sorte de condamné à vie qui purgerait sa peine à l’ombre de sa chambre à coucher, sans ressort ni envie, sans urgence ni empressement, tout juste bon à attendre que le temps passe et repasse, en une répétition de jours d’un ennui pour le coup mortel.

Certes, disparaîtraient nos peurs primitives, s’évanouirait notre effroi de ne plus être, s’estomperait notre crainte panique de la mort mais adviendrait alors une angoisse encore plus forte, mille fois plus dévastatrice, celle de devenir prisonnier d’une répétition de l’existence de laquelle nous ne pourrions plus jamais nous échapper et où les jours et les années auraient la couleur et les apparats d’un carnaval grotesque, d’une pantomime absurde, lorsque délivrés de la hantise de la mort, cette chose qui nous oblige, nous errerions sur la terre, sans but déterminé, sans horizon, sans urgence, étrangers à nous-mêmes, oisifs parmi les oisifs, désœuvrés, pleins d’un vide qui finirait par nous écœurer.

Quoi, cette espèce de demeuré que je suis, d’être inabouti, désaccordé, je devrais le supporter jusqu’à la nuit des temps sans aucun moyen de me soustraire à lui, ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais? Quoi, cette vie où je me traîne, où je vais incertain et inconsistant, aveugle et désemparé, stupide et débile, il me faudrait la subir à l’infini sans même la consolation de la savoir un jour derrière moi? Quoi, je devrais vivre encore et encore, ne jamais souffrir, ne jamais pleurer, ne jamais m’attendrir, dans une sorte d’extase perpétuelle où l’existence serait comme un immense Club Med destiné à ne jamais finir?

Plutôt crever.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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