Culture

Mel Fisher et le trésor de l'Atocha

Temps de lecture : 9 min

Il aurait pu mourir en mer cent fois, il est décédé dans son lit de Key West, en Floride, le 19 décembre 1998. Voici l’histoire de Mel Fisher, dont la vie ressemble à un film des années 1980.

Le bateau de Mel Fisher à Key West Bight en septembre 1976 | Raymond L. Blazevic via Wikimedia Commons
Le bateau de Mel Fisher à Key West Bight en septembre 1976 | Raymond L. Blazevic via Wikimedia Commons

Aussi ringards qu’ils puissent paraître, les films d’aventures américains de la fin du XXe siècle ont un côté réconfortant. Devant ces images au grain flou, on ne peut être que touché par la niaiserie de certains dialogues et le caractère souvent invraisemblable des histoires maladroitement racontées. Se plonger dans la vie de Mel Fisher donne l’impression de voir une œuvre de ce type dérouler devant ses yeux; un film à la Forrest Gump, avec son lot de péripéties, de triomphes et de drames.

Téléfilm oublié de 1986, Dreams of Gold: The Mel Fisher Story commence avec une voix off comme on n’en fait plus, entre le documentaire animalier et le conte pour enfants. Lisant un texte couché sur une vieille carte des eaux de Floride, elle narre: «En 1622, l’Atocha, un navire espagnol, disparaissait en mer au large des Florida Keys, avec à son bord 260 personnes et un trésor légendaire. Plus de trois siècles plus tard, Mel Fisher lança sa famille à la recherche de l'Atocha. Ses rêves d’aventure, de gloire et d’or seront un challenge pour les lois de ce pays et changeront leurs vies à tout jamais».

«L'Île au trésor», la guerre et des poulets

Avant ses aventures, Mel Fisher naît en 1922 à Gary, bourgade de l’Indiana fondée seulement seize ans plus tôt par un producteur d’acier, bien loin de l’océan. Fils de charpentier, c'est un gamin qui rêve d’aventure, lit L’Île au trésor et se déguise en cowboy. Quand il n’est pas à bicyclette, il fabrique des choses, comme un casque de plongée avec un seau, un tuyau d’arrosage et une pompe à vélo.

«À l’adolescence, il allait souvent nager et camper dans les Grands Lacs, raconte sa fille, Taffi. Une fois, il a construit un radeau pour essayer de descendre le Mississippi, comme Tom Sawyer. Le troisième jour, ses copains et lui se sont arrêtés pour se ravitailler et on lui a volé le radeau. Ses parents on dû venir le chercher.» Après des études d’ingénieur à l’Alabama University, Mel part pour la France en guerre en 1943. «Il n’aimait pas en parler, évite Taffi. L’armée avait écrit “lab” sur ses papiers, alors il pensait qu’il passerait du temps dans les labos. Ça voulait dire “labor”, travail. Son boulot, c’était d’aller sur la zone de front creuser des tranchées et des latrines.»

«Pour financer le magasin, ils plongeaient attraper des homards qu’ils vendaient aux restaurants du coin»

Démobilisé, Mel ne passe que brièvement dans l’Indiana avant de filer vers Tampa, en Floride. Un beau jour, perché sur un pont, il pêche un gros poisson qu’il préfère relâcher. Quelques instants plus tard, la même bête réapparaît à la surface, capturée par un homme en tenue de plongée. «Il a décidé d’apprendre à plonger ce jour-là, assure sa fille. Dans la foulée, il a aidé ses parents à déménager en Californie, où ils ont ouvert une ferme avec des poules. Il avait acheté son équipement en Floride et l’a amené avec lui.» Au ranch, Mel construit des harpons, des systèmes pour prendre des photos sous l’eau et remplir les bouteilles d’oxygène avant d’y ouvrir le tout premier magasin de plongée de Californie.

En 1953, il laisse tomber les poules pour se concentrer sur les profondeurs et décide de vendre la ferme à une famille dont il remarque l’une des filles: sa future épouse, Deo. Ensemble, ils déménagent vite à Redondo Beach où ils ouvrent le fameux Mel’s Aqua Shop. «Ils l’ont construit ensemble, sourit Taffi. Pour financer le magasin, ils plongeaient attraper des homards qu’ils vendaient aux restaurants du coin. Il disait que c’était le premier magasin au monde à fournir un équipement complet, avec des leçons. Ses parents y travaillaient aussi.»

La ruée vers l’or

Les affaires fonctionnent. Jamais à court d’idées, Mel diversifie l’entreprise. Depuis 1849, la Californie est un eldorado, le terminus de la ruée vers l’or. Dans les années 1950, chercher de l’or dans les rivières est devenu un hobby familial, que Fisher pense pouvoir rendre plus amusant et plus efficace avec des équipements de plongée. Il partage son idée à des chercheurs d’or qui sont immédiatement séduits. En famille, les Fisher trouvent quelques pépites, mais rien qui pourrait transformer leur vie. Ils ne le font, pour reprendre la formule de Mel, que pour «le fun, la romance et l’aventure».

Trop à l’étroit dans les eaux douces californiennes, les Fisher se déplacent rapidement vers le Pacifique. «Je pense que ça a toujours été dans un coin de sa tête, théorise sa fille. Les gens aiment voir des poissons quand ils plongent et les épaves sont de véritables palaces pour eux.» D’abord, Mel et Deo se lancent dans des expéditions d’un mois.

Le tournant intervient en 1964, quand Mel est contacté par un chasseur de trésor du nom de Kip Wagner, qui souhaite lui proposer une sorte de partenariat. «Il avait trouvé des pièces sur des plages du coin et était persuadé qu’une épave ne devait pas être loin, continue Taffi. Kip était charpentier, aussi. Pas très grand, bronzé, l’air en bonne santé, des cheveux gris courts. Il portait des jeans blancs et des t-shirts blancs. Il faisait très Navy.» Au retour d’une expédition dans les Caraïbes, les Fisher le rencontrent dans sa cabane, sur la plage de Sebastian, en Floride. Wagner raconte être à la recherche d’un trésor perdu par une flotte espagnole en 1715. Les Fisher sont emballés.

De retour en Californie, une imposante pile de courrier les attend: des commandes, des chèques mais surtout des factures. Mel lance alors à Deo: «Tu veux ouvrir tout ce courier ou tu veux repartir chercher des trésors?». Deo sourit et le couple met le magasin en vente. Ils se donnent un an pour explorer la viabilité de la chasse au trésor à temps plein. Rejoignant Wagner en Californie, Fisher emmène plusieurs plongeurs confirmés qui se donnent un nom: les Universal Salvors. Rapidement, ils trouvent des milliers de pièces d’or. Des dizaines de chercheurs foncent vers la zone et obligent la Floride à légiférer. Dorénavant, les professionnels doivent passer un contrat avec l’État, qui récupère 25% des trouvailles sous-marines.

Galion espagnol et tragédie

En 1968, les Fisher lèvent l’ancre vers les Florida Keys, région connue pour ses plages et bars hédonistes, mais aussi pour ses eaux, cimetières de navires centenaires engloutis. En déménageant à Islamorada, Mel et Deo côtoient nombre de chasseurs de trésor à la recherche d’un grand coup. Lors d’une soirée, un des convives sort un bouquin, un exemplaire du Treasure Diver's Guide. Cette œuvre de référence, parue pour la première fois en 1960, mentionne un vaisseau particulier: la Nuestra Señora de Atocha.

Le galion est chargé d’un trésor fou, que les Espagnols ont mis deux mois à empiler à bord. Il s’est perdu en mer le 6 septembre 1622, deux jours et guère plus de cent kilomètres après avoir quitté les côtes de La Havane. Coulé par un ouragan, l’Atocha s’est enfoncé dans les eaux sombres avec 264 passagers et des richesses pillées insensées. Accrochés au mât, trois marins et deux esclaves ont survécu. Malgré leurs indications, on ne parvint pas à retrouver le navire, dont la légende traverse les siècles. Lorsqu’il entend parler de l’Atocha, Mel se trouve justement dans la région où l’on pense que le navire s’est endormi. Quelques semaines plus tard, les recherches commencent.

«Le naufrage de l'Atocha», vidéo de la Mel Fisher Maritime Heritage Society

Pendant des mois, puis des années, les Universal Salvors fouillent la zone, mais ne trouvent rien. «En fait, ils cherchaient au mauvais endroit, renseigne Corey Malcolm, directeur du département d'archéologie de la Mel Fisher Maritime Heritage Society. Puis ils ont fait appel à un historien qui leur a dit où chercher. Dès 1971, ils ont commencé à trouver des objets: une ancre espagnole et des morceaux de jarre.» Deux ans plus tard, l'équipage met la main sur une barre en argent, frappée de numéros rattachant la trouvaille à l’Atocha. Fisher tient sa preuve, il est sur le bon chemin.

«Sauf qu’ils ne le savaient pas, mais l’Atocha était éparpillé sur un très long périmètre, reprend Malcolm. Quelque chose de l’ordre de dix-huit kilomètres. Sous l’eau, c’est très, très long à couvrir. Ils trouvaient des morceaux mais pas la carcasse elle-même. C’est là qu'étaient les cinquante coffres remplis de pièces d’argent.» Finalement, le 13 juillet 1975, Dirk Fisher, fils aîné, trouve au fond des eaux cinq canons de bronze issus du galion. L’Atocha ne peut plus être bien loin. L’équipe de recherche exulte, jusqu’à ce que la plus grande joie se retire, pour laisser place à la mort.

Un canon de l'Atocha | Paul Hermans via Wikimedia Commons

Une semaine après sa trouvaille, Dirk et son épouse sont en mer, accompagnés de Don Kincaid. Photographe de guerre de formation, il avait rejoint l’équipage des Fisher en 1971, après avoir rencontré Mel dans un magasin d’appareils photo de Key West. «C’était au milieu de la nuit, il devait être 5 heures, raconte-t-il, avec douleur. Je me suis réveillé et j’ai remarqué que le bateau penchait d’un côté.» Don court chercher l’ingénieur de bord pour rééquilibrer l’embarcation. «D’un coup, l’eau a commencé à rentrer par la porte où je me tenais. J’ai plongé pile au moment où le bateau se retournait.» Don survit, mais pas l’ingénieur. Ni Dirk et son épouse. «Il y a eu une histoire de valve qui faisait circuler le fioul d’un côté à l’autre du bateau, reprend Malcolm, confus. Elle a eu un problème et tout le fioul s’est retrouvé dans un seul côté du bateau. Le bateau était coulé d’un côté. Ces pauvres gens étaient bloqués. Ils sont morts comme ça.»

Tremblements et Guinness Book

Kincaid et les survivants dérivent jusqu’à une épave avant qu’un bateau de l’équipe vienne à leur secours. «Deo était dévastée, se souvient Don. Mel nous a réuni après le sauvetage et nous a dit: “Je suis fort. J’ai les épaules larges. Si vous avez un problème quelconque, vous pouvez venir me voir”. Puis il est allé faire ce qu’il fallait pour les funérailles.» Depuis leur enfance, Mel et Deo avaient contaminé leurs rejetons, atteints du virus de la chasse au trésor.

Certains s’en seraient bêtement voulu, mais pas les Fisher. «On n’a presque pas pris de vacances, assure Don. On a fait notre deuil, nous sommes allés à l’enterrement, puis nous sommes retourner travailler. On avait deux bateaux similaires dont on ne s’est plus servi. À chaque fois que Mel les regardait, il pouvait voir son fils mourir.» Plutôt que de stopper les recherches, le drame les intensifie. Kincaid relate ainsi: «La famille a décidé d’y consacrer plus de temps, parce qu’elle ne voulait pas que Dirk soit mort pour rien. Ce que ça a surtout changé, c’est que tout le monde s’est mis à faire plus attention aux règles de sécurité».

«Il voyait ces barres en argent et n’arrivait pas à les toucher. Il était trop nerveux»

Malgré des efforts redoublés, les Fisher ne trouvent pas l’Atocha. En 1980, ils mettent néanmoins la main sur un beau prix de consolation, la Margarita, le bateau «frère» du galion convoité. Et puis, le 18 juillet 1985, Don Kincaid trouve dans l’eau un canon du XVIIe siècle à proximité d’un nombre important de pièces. Le 20, deux plongeurs découvrent ce qui ressemble à de grosses pierres avant que leur détecteur de métaux s’affolent. À la surface, l’un d’eux s’écrie: «C’est le filon mère! C’est plein de barres en argent!». Kane Fisher, un autre fils, contacte Key West par radio pour annoncer la nouvelle. À terre, Mel est introuvable. La radio locale passe un message: «Si quelqu’un voit Mel Fisher, dites-lui qu’il trouvé le gros lot». Il apprend la nouvelle par des passants.

Depuis le décès de Dirk, Mel n’a plus jamais plongé. Mais lorsque la trouvaille est confirmée, il décide d’y aller. Don Kincaid l’accompagne. «Il voyait ces barres en argent et n’arrivait pas à les toucher, narre-t-il. Il était trop nerveux. Il tremblait d’excitation. Finalement, il les a touchées avec le dos de sa main. Pour la plupart des gens, on aurait juste dit de la terre. Il m’a regardé et il m’a donné le signal: OK. Il a bougé les yeux et il est remonté. Je ne lui ai pas parlé après ça. Ce n’était pas la peine.» Une tempête approche et les plongeurs se dépêchent de remonter les trésors.

Un an plus tard, les quarante-sept tonnes d’argent nécessitent deux étages d’un entrepôt pour être stockées. Mais reste à déterminer à qui le butin appartient. S’ensuit une longue procédure juridique entre les Fisher et leur entourage, l’État de Floride et le gouvernement américain. «L’État demandait à ce que 100% du trésor lui appartienne, ricane Kincaid. On l'a attaqué et après des années, en 1982, la Cour suprême a décidé que la totalité du butin nous appartenait.» En 2014, seize ans après le décès de Mel Fisher, l’Atocha rentrait dans le Guinness Book des records: l’épave demeure à ce jour le plus grand trésor jamais retrouvé en mer.

Thomas Andrei Journaliste

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