Culture

La Chine et Rodin, une longue histoire d’amour à distance

Temps de lecture : 8 min

Le Musée Rodin de Paris s'est engagé à travailler à la réalisation d'un centre dédié à l'œuvre du sculpteur dans la ville de Shenzhen.

Sur cette photo prise le le 12 novembre 2015, des sculptures d'Auguste Rodin à l'hôtel Biron qui abrite le Musée Rodin (Paris) | Bertrand Guay / AFP
Sur cette photo prise le le 12 novembre 2015, des sculptures d'Auguste Rodin à l'hôtel Biron qui abrite le Musée Rodin (Paris) | Bertrand Guay / AFP

La demande que la Chine a faite au Musée Rodin en 2017 n’est pas courante. Tout a commencé avec la visite dans le bâtiment de la rue de Varenne de Wu Jin, une collectionneuse chinoise qui a acheté des œuvres du sculpteur.

Sans être une immense fortune, Wu Jin, comme d’autres en Chine, a gagné beaucoup d’argent dans l’immobilier. Son goût pour l’art européen lui vient d’un séjour en Italie et en France lorsqu’elle était enfant. Il y a trois ans, elle a participé à Hangzhou près de Shanghai à la création d’un musée d’art européen où elle a exposé les sculptures acquises au Musée Rodin et d’autres, achetées sur le marché parisien. Mais son projet était de créer en Chine un centre d’art Rodin, l’équivalent d’un musée.

Elle n’est pas la première à avoir eu cette idée. Depuis 2015, plusieurs demandes de mise en place d’un musée Rodin en Chine ont été faites. Certaines sont modestes, faute d’argent, d’autres, en liaison avec des centres commerciaux, sont principalement orientées vers le profit économique. Aucune de ces propositions n’a été retenue.

Wu Jin, elle, apparaît vraiment passionnée par le sujet. Et elle revient à Paris avec le soutien officiel du ministère chinois de la Culture. Dès lors, tout est en place pour que le projet se mette en route. D’autant qu’il répond à un objectif d’ouverture au monde du musée.

Enrichissement mutuel

Catherine Chevillot, la directrice du Musée Rodin, va faire trois voyages en Chine. Avec une idée qui ne varie pas: «Il ne s’agit pas de faire une filiale en Chine, indique-t-elle, mais d’aider la Chine à monter son propre projet, comme elle l’entend. Plaquer un musée Rodin in abstracto dans une ville chinoise, je trouve que ce serait dommage. Ce qui est intéressant, c’est de concevoir un musée en fonction de la sensibilité et de l’intérêt de la culture chinoise».

Le mois dernier, du 13 au 16 janvier, Catherine Chevillot se rend à Shenzhen, dans le sud de la Chine. Les autorités du ministère de la Culture à Pékin ont décidé que c’est là que serait installé un «centre d’art Rodin». Le terme de musée n’est pas retenu parce qu’il a plusieurs significations en Chine et qu’il aurait impliqué des données patrimoniales particulières. La directrice du Musée Rodin rencontre donc les responsables politiques de Shenzhen, puis le lendemain est finalisé le texte de l’accord.

Le troisième jour, après les discours officiels, l’accord est signé par Catherine Chevillot, au nom du Musée Rodin de Paris, la ville de Shenzhen, son district de Futian et Wu Jin, la collectionneuse à l’origine du projet. Il s’agit d’une déclaration d’intention –précisément un mémorandum d'entente– dans lequel chaque partie s’engage à travailler à la réalisation du centre d’art.

Signature du mémorandum d'entente entre le Musée et le centre d’art Rodin de Shenzhen | Musée Rodin

L’objectif sera de «rendre compte de la globalité de la création de Rodin» et son ouverture au public doit permettre à la Chine de «découvrir le mieux possible le sculpteur». «Il ne s’agit en tout cas pas d’importer quelque chose de l’occident et de s’en tenir là. D’ailleurs, en France, on n’aimerait pas une démarche de ce genre, explique Catherine Chevillot. L’idée est d’arriver à ce que les deux visions, française et chinoise, de la sculpture de Rodin se complètent et s’enrichissent mutuellement. J’ai dit à mes interlocuteurs chinois que ce projet va nous apprendre, à chacun, des choses sur Rodin.»

La démarche est loin de partir de zéro: la sculpture de Rodin bénéficie en Chine d’une notoriété considérable. Aux lendemains de la chute de l’Empire chinois en 1911, des intellectuels et des artistes sont allés en Europe avec l’idée de comprendre pourquoi ce continent avait un tel rayonnement culturel. La plupart sont passés par la France et ont été marqués par la découverte des statues de Rodin. La modernité de ce sculpteur français est restée pour eux une référence. Que certains ont cultivée quand ils sont rentrés dans leur pays et y ont fondé des écoles d’art. Aujourd’hui encore en Chine, Rodin reste aussi connu que Victor Hugo l’est en littérature.

De plus, le sculpteur apparaît proche du peuple. Il n’appartient pas aux académies officielles et ses statues tranchent avec les codes traditionnels. Autant d’éléments éminemment mis en valeur en Chine. De son côté, Rodin s’intéressait à toutes sortes d’arts dans le monde et dans l’histoire. Il avait amassé une collection de 6.500 œuvres, principalement des antiquités gréco-romaines ou égyptiennes mais également une cinquantaine d’objets chinois. Et sur son bureau était posée la statuette d’une Guanyin qu’il appelait «ma Vénus chinoise».

Guanyin avec un enfant dans les bras, ancienne collection Auguste Rodin | Jean-Pierre Dalbéra via Flickr

Enfin, Catherine Chevillon voit une correspondance entre l’époque de Rodin et la Chine d’aujourd’hui: «Du temps de Rodin, il y avait encore des voitures à cheval. Et en très peu de temps on a basculé vers l’aviation. Le caractère de l’humain troublé par toutes ces modifications se traduit clairement dans l’esthétique très expressive de Rodin. C’est une sculpture de l’instabilité, de l’inquiétude. Et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles Rodin plaît tant aujourd’hui. Son esthétique correspond à un moment de l’histoire qui a des similitudes avec le nôtre». Un point de vue qui s’adapte aisément à la Chine, pays au monde qui s’est le plus transformé depuis une trentaine d’années.

Un événement culturel majeur

Pour préparer l’installation d’un musée Rodin en Chine, Wu Jin organise, en juin 2018, un colloque à Hangzhou, auquel des professeurs de sculpture de Pékin et de Shanghai participent. De nombreuses institutions et écoles d’art sont représentées. Catherine Chevillot, invitée, entend de nombreuses personnes répéter que «Rodin représente le début de la sculpture moderne». Un professeur lui explique qu’il était étudiant en 1993 dans la banlieue de Pékin et qu’il avait traversé la ville sous la neige afin voir les œuvres de Rodin présentées au musée des beaux-arts, le Meishuguan. Cela lui avait coûté près de la moitié de son allocation mensuelle.

Dans cette exposition de 1993, une soixantaine de statues étaient exposées. Parmi elles, Le Penseur, installé dans la cour d’entrée. La presse officielle chinoise parlera peu de l’événement car on était dans une période où la vente de frégates puis d’avions Mirage à Taïwan avait grandement refroidi les relations franco-chinoises. Mais un nombre considérable de Chinois et de Chinoises se sont déplacées pour admirer les œuvres de Rodin.

Le Penseur au Musée Rodin | Jean-Piere Dalbéra via Flickr

Une autre exposition Rodin à Pékin a fait partie des événements organisés en 2014 en commémoration du cinquantenaire de l’établissement des relations diplomatiques franco-chinoises. 139 statues et statuettes sont alors présentées pendant un mois au Musée national de Chine, à l’est de la Place Tian’anmen. Là encore, le succès est au rendez-vous.

La création d’un centre d’art Rodin à Shenzhen sera un événement culturel majeur. Des œuvres de Rodin seront installées seules, ou bien disposées en parallèle avec des sculptures chinoises ou des statues européennes. «Les Chinois seront partie prenante de la mise en place du musée. Parce qu’ils connaissent leur public et qu’ils savent ce qui est susceptible de l’intéresser», insiste Catherine Chevillot.

«On a reconstruit le pays tout en lui redonnant une place sur la scène internationale. Et maintenant nous voulons cultiver nos enfants»

Les œuvres du Musée Rodin à Paris sont des éditions originales numérotées. Chacune peut être tirée au maximum à douze exemplaires. Ayant atteint ce nombre, «Les bourgeois de Calais», «Le Penseur» ou «Balzac» ne peuvent plus être fondus. Mais il est envisageable de prêter des pièces à Shenzhen. Et il est aussi possible, de façon inédite, de présenter en Chine d’autres œuvres qui sont en réserve à Paris. Rodin a réalisé au cours de sa carrière 7.000 sculptures, 10.000 dessins, 10.000 photos.

Côté chinois, élever le niveau culturel de la population est un objectif du pouvoir communiste. Dans ses rencontres à Shenzhen, Catherine Chevillot a plusieurs fois entendu des officiels dire: «Après l’installation du régime en 1949, il y a eu une période où la priorité était de nourrir les Chinois. Ensuite, on a reconstruit le pays tout en lui redonnant une place sur la scène internationale. Et maintenant nous voulons cultiver nos enfants». Ce qui amène, entre autres, à ce que les centres culturels cessent d’être essentiellement concentrés à Pékin et Shanghai.

Ville active

Shenzhen profite donc de cette volonté officielle. La ville s’est développée à partir du début des années 1980 sur décision de Deng Xiaoping. Il s’agissait de profiter de la force économique de Hong Kong. Ensuite, en 1997, Hong Kong a été restitué à la Chine par les Anglais et Shenzhen a peu à peu cessé d’en être l’arrière-pays, pour s’installer dans le statut d’une ville active de 12,5 millions d’âmes.

On y trouve de grands centres commerciaux, de nombreuses tours dont le Ping An International Finance Centre –un gratte-ciel de 600 mètres de haut– ainsi que d’immenses jardins publics. Le «jardin des roses» notamment s’étend sur plus de 500.000 mètres carrés. Autant de réalisations qui font partie de la visite que la municipalité a organisée pour Catherine Chevillot. Qui a aussi pu voir la colline au centre de la ville où sera construit le centre d’art Rodin.

Ping An International Finance Centre | Chris via Flickr

Le domaine des musées et de leur organisation connaît une activité et une réflexion considérable en Chine. Il existe une revue de muséologie et cette spécialité est enseignée dans plusieurs universités. Le nombre des musées a par ailleurs augmenté depuis vingt ans et une loi sur le patrimoine culturel encadre leur développement. Selon la directrice du Musée Rodin, un élément très positif est la place accordée à la pédagogie dans les musées chinois: il y a des espaces intégrés au parcours où le public peut dessiner d’après des reproductions.

Autant de données qui, pour Catherine Chevillot, confirment que «c’est aux Chinois de rassembler leurs compétences. Nous, on sera là pour fournir les compléments dont ils peuvent avoir besoin. En particulier, bien sûr, l’expertise sur Rodin. Nous sommes les héritiers de Rodin, ses ayants droit».

Pour souligner l’importance qu’elle accorde aux futures relations du Musée Rodin avec la Chine, Catherine Chevillot a annoncé une ferme intention: lorsque le centre d’art sera inauguré à Shenzhen, elle commencera à apprendre le chinois. Cet enjeu supplémentaire n’est cependant pas inscrit dans les documents officiels qui préparent l’événement.

Richard Arzt Journaliste

Newsletters

«Endgame»: laissons mourir les Avengers

«Endgame»: laissons mourir les Avengers

Le dernier opus des studios Marvel est symptomatique d'une société qui veut effacer la mort et d'une industrie qui cherche à tuer la fin pour exploiter au maximum un fructueux filon.

«Que Sea Ley», quand l'Argentine se révolte pour accéder à l'IVG

«Que Sea Ley», quand l'Argentine se révolte pour accéder à l'IVG

Présenté à Cannes, le documentaire argentin explique en quoi interdire l'interruption volontaire de grossesse revient à piétiner la dignité des femmes. Et à les mettre en danger.

«Tanguy, le retour» est une caricature

«Tanguy, le retour» est une caricature

Ce second film, comme le premier, véhicule l'image stigmatisante d'une jeunesse irresponsable qui chercherait à profiter de façon indue des avantages que peut lui procurer la société.

Newsletters