Monde

Le second degré au service de la démocratie

Temps de lecture : 7 min

Comment la République tchèque échappe-t-elle au populisme nationaliste qui déchire la Pologne et la Hongrie? En ne se prenant pas trop au sérieux.

Le président de la République tchèque Milos Zeman, son Premier ministre Andrej Babis et les nouveaux membres du gouvernement au château de Prague le 27  juin 2018. | Michal CIZEK / AFP
Le président de la République tchèque Milos Zeman, son Premier ministre Andrej Babis et les nouveaux membres du gouvernement au château de Prague le 27 juin 2018. | Michal CIZEK / AFP

En 2005, lorsque l’opérateur de télévision publique tchèque Czech Television a demandé aux téléspectateurs de nommer la plus grande personnalité tchèque de tous les temps, l’incontestable vainqueur, Jára Cimrman, se trouva être un personnage de fiction inventé en 1966. On raconte qu’il aurait raté le pôle Nord à 7 mètres près, qu’il aurait inventé le yaourt et composé le livret d’un opéra perdu au sujet de l’inauguration du canal de Panama, entre autres chefs-d’œuvre disparus. Sous pression de la BBC, la télévision tchèque a annulé la décision et octroyé l’honneur au deuxième de la liste, le roi Charles IV, libéralisateur du XIVe siècle et fondateur de ce qui est aujourd’hui la plus vieille université d’Europe centrale.

Je viens juste de rentrer de trois semaines d’enseignement à l'université de New York à Prague; le titre de mon séminaire était «Le libéralisme est-il mort?» J’ai demandé aux étudiantes et aux étudiants, aux journalistes et aux vétérans de la révolution de Velours de 1989 invités à intervenir dans mon cours pourquoi la République tchèque n’avait pas –en tout cas pas encore–, été happée dans la spirale de démocratie illibérale qui vient d’engloutir à la fois la Hongrie et la Pologne. Une des explications qui m'ont été proposées a justement été Jára Cimrman, c’est-à-dire le sentiment d’ironie contrite inhérent à un petit pays qui n’a pas été fichu de dominer ses voisins pendant près d’un demi-millénaire.

Miloš Zeman, un Trump d'Europe centrale

J’ai entendu bien d’autres réponses –notamment: «Non mais attendez, on y arrive»– toutes fondées sur la théorie que l’histoire, la culture et les valeurs nationales, plus que l'application de forces comme la mondialisation, déterminent à quel point les nations sont susceptibles de céder au virus de l’illibéralisme. Je suis enclin à penser que c’est vrai –que l’irrationalisme et la tendance de l’Amérique à en faire des caisses expliquent autant l’élection de Donald Trump que l'éviscération de la classe ouvrière.

Dans le contexte de l’Europe centrale, la différence la plus essentielle entre la République tchèque et la Hongrie n’est peut-être pas que la Hongrie ait souffert d’un effondrement économique en 2007-2008 alors que les Tchèques ne l’ont pas vécu (ni les Polonais). Mais que les Hongrois, qui pleurent encore amèrement le traité de Trianon qui les a réduits à un État croupion après la Première guerre mondiale, continuent de se rebeller contre leur destin tandis que les Tchèques acceptent les consolations offertes par leur épopée héroïcomique.

Les sondages révèlent que les Tchèques sont plus hostiles à l’Union européenne qu’aucun autre de ses membres, y compris la Hongrie et la Pologne.

La république Tchèque est pourtant loin d’être tirée d’affaire. Le président Miloš Zeman, réélu l’année dernière, est un rustre pro-russe, xénophobe et porté sur la bouteille que les Tchèques ont l’habitude de comparer à Trump. Zeman vitupère contre les migrants et l’Union européenne. Andrej Babis, le Premier ministre, certes de son propre aveu pro-occidental, est un milliardaire soupçonné d’avoir siphonné des fonds de l’Union européenne. Incapable de recruter des partis centristes, il dirige désormais une coalition extrêmement branlante qui comprend le parti communiste très ouvertement pro-russe.

Les électeurs semblent assez ouverts aux politiques anti-Union européenne qui ont tant de succès ailleurs dans la région. Les sondages révèlent que les Tchèques sont plus hostiles à l’Union européenne qu’aucun autre de ses membres, y compris la Hongrie et la Pologne. Un journaliste m’a confié qu’il craignait un possible «Tchexit» (qui aurait au moins le mérite de l’euphonie). Quoi qu’il en soit, la presse tchèque est libre, la justice est indépendante et le niveau de vie augmente.

Jan Hus, premier réformateur nationaliste

Lorsque j’étais à Prague, les Tchèques commémoraient le cinquantième anniversaire de la mort de Jan Palach, étudiant militant qui s’était immolé par le feu lorsque les chars russes avaient réprimé le printemps de Prague de 1968. Palach avait inspiré la génération de dissidents venue après lui et était devenu une espèce de saint patron des événements de 1989. Celles et ceux que j’ai approchés lors de la commémoration m’ont dit que oui, ils étaient inquiets du chemin qu’empruntait le pays, mais j’ai eu l’impression qu’ils avaient surtout peur de tenter le destin; cela pourrait expliquer pourquoi ils se tenaient dans le froid, des bougies à la main, à chanter l’hymne national. «Nous vivons si bien aujourd’hui», a déclaré une jeune mère. «Les gens se mettent en colère pour des problèmes imaginaires.» Même détester l’Union européenne peut être un petit plaisir inoffensif quand on est calé bien en sécurité à l’intérieur.

Cela faisait longtemps que les Tchèques chérissaient les valeurs libérales lorsque les Soviétiques ont répandu leur idéologie totalitariste dans toute l’Europe centrale. Un siècle avant Martin Luther, Jan Hus, un des premiers recteurs de l’université Charles de Prague, pestait déjà contre la corruption de la hiérarchie catholique et du pape depuis la chaire de la chapelle de Bethléem à Prague.

Après que Hus périt sur le bûcher en 1415, ses partisans créèrent une secte proto-protestante. Hus insistait pour parler tchèque plutôt que latin, ce qui en fit le premier de toute une série de réformateurs nationalistes; l’éducateur du XVIIe siècle appelé Jan Amos Comenius, un évêque hussite, publia des manuels en tchèque et prônait l’éducation pour tous. Le protestantisme s’épanouit sur le territoire tchèque même sous le règne catholique réactionnaire des Habsbourg; le déclenchement de la guerre de Trente ans en 1618 obligea des progressistes comme Comenius à fuir. La reconquête catholique marqua la première confrontation ratée des tchèques avec une puissance totalitaire.

Vingt ans de démocratie libérale

Autre explication du libéralisme tchèque: la création de la Tchécoslovaquie en 1918. Entre la fin de la Première guerre mondiale et le début de la Seconde, la toute nouvelle nation profita de vingt années de démocratie libérale, en grande partie grâce à Tomáš Masaryk, intellectuel profondément humaniste, fondateur et premier président du pays. La Pologne, bien qu’indépendante pendant la même période, fut dirigée de façon moins éclairée, plus nationaliste. Du point de vue des Tchèques, les habitudes de libéralisme laïque ont simplement été interrompues par un demi-siècle d’oppression totalitaire avant d’être restaurées.

Les intellectuels qui ont dirigé le soulèvement de 1968 étaient profondément attirés par le gauchisme visionnaire de l’époque, notamment la doctrine du «socialisme à visage humain» proposée par des personnalités telles que l’intellectuel yougoslave Milovan Đilas. Mais la brutale réaction soviétique mit un terme à ce genre de rêves. Les dissidentes et dissidents tchèques qui avaient signé la Charte 77 –qui demandait à l’État d’honorer les principes des droits humains qu’il était officiellement engagé à respecter–, parlaient la langue du libéralisme. Dans son célèbre essai de 1978, Le pouvoir des sans-pouvoir, Vaclav Havel, le visage de la révolution de Velours qui devint plus tard le premier président de la République tchèque indépendante, écrivait: «Si la vie, par essence, évolue vers la pluralité, la diversité, l’autoconstitution et l’auto-organisation», l’idéologie totalitaire «exige la conformité, l’uniformité et la discipline.»

Le rempart de la Constitution et du pragmatisme

Les intervenantes et intervenants de mon cours, qui avaient tous joué au moins un petit rôle dans la révolution, ont évoqué la foi presque naïve dans le libéralisme, notamment le libéralisme du marché, de cette époque. Havel pensait que ce pays (devenu la République tchèque après l’indépendance pacifique de la Slovaquie en 1993) pouvait montrer au monde un style de démocratie plus ancrée, dans laquelle une société civile robuste se tiendrait entre l’individu d’un côté, et l’État et le marché de l’autre. Cela n’est pas advenu –la République tchèque n’est qu’une démocratie libérale lambda. Pourtant, la Pologne et la Hongrie, toutes deux baptisées sur les mêmes fonts du libéralisme, ont aujourd’hui pris un chemin différent.

Il est possible que la seule chose qui protège la démocratie libérale en République tchèque soit les limites très nettes qu’impose la Constitution à la présidence.

L’illibéralisme est une force puissante dans le monde occidental, et nulle part davantage que dans l’ancien bloc soviétique. Il est possible que la seule chose qui protège la démocratie libérale en République tchèque soit les limites très nettes qu’impose la Constitution à la présidence. Le Premier ministre Babis est un pragmatique sans doctrine que ses intérêts commerciaux relient à l’Europe plutôt qu’à la Russie.

Pourtant la République tchèque ne donne pas l’impression d’être sur le fil. Quoi qu’ils pensent de l’Union européenne –ou des réfugiées et réfugiés d’ailleurs–, les Tchèques semblent profondément attachés aux valeurs laïques et humanistes au cœur de l’Europe d’après-guerre. Ils ne semblent pas taillés pour la conformité, l’uniformité et la discipline. Le second degré n’est peut-être pas une arme très puissante, mais il peut se révéler un bouclier très efficace. Vous ai-je raconté que Jára Cimrman avait également pratiqué l’obstétrique en précurseur dans les Alpes suisses?

James Traub Journaliste

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