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Les Européens s'en remettent aux marchés pour discipliner la Grèce

Eric Le Boucher, mis à jour le 15.02.2010 à 13 h 06

La vague déclaration à l'issue du sommet de Bruxelles laisse entier le doute sur la réponse des 27.

La gestion de la crise grecque par les responsables des Vingt-sept restera une illustration de la mauvaise Europe. La déclaration vague du sommet de Bruxelles, jeudi 11 février, va sans doute calmer un peu les marchés mais sans les rassurer vraiment. Le flou est entier sur le type de soutien que pourraient accorder «si nécessaire» certains pays, comme la France et l'Allemagne, à Athènes. Quelle formule? Quel montant? Silence. Les «spéculateurs» ont l'arme au pied, la gène manifeste des Européens comme la réaffirmation des réticences allemandes, les convainquent de rester prêt à repartir à l'attaque de la Grèce, du Portugal et de l'Espagne. Le premier ministre grec Georges Papandreou a souligné sa déception devant ce qu'il nomme «le manque d'audace» des Européens.

La seule réponse attendue par les marchés était une profonde refonte du Pacte de stabilité, une surveillance serrée des déficits, une crédibilité des sanctions, la mise en route d'un mécanisme d'aides en cas de crise, l'adoption d'une vraie coordination des politiques économiques. Le mot qui aurait rassuré est celui de «gouvernement économique».

Il a été prononcé, pour la première fois, par Angela Merkel. Belle avancée française! Mais la chancelière veut que les 27 pays membres y participent et pas seulement ceux de la zone euro, autrement dit elle plonge, dès sa naissance hypothétique, ce gouvernement économique dans l'indécision et l'impuissance.  Depuis sa réunification, l'Allemagne n'a plus aucune envie d'un approfondissement fédéral européen dont elle craint de devoir payer les chèques.

Les trois erreurs des Européens

Ce sommet décevant est la troisième erreur des Européens dans la gestion de la crise grecque. La première, au départ, a été de fermer les yeux sur les permanentes tricheries statistiques d'Athènes pour se qualifier à l'entrée dans l'euro en 2001, puis après. Le gouvernement Papandreou a dû avouer en octobre que le déficit 2009 ne sera pas de 7% du PIB mais de 13%! Une paille! Pourquoi la commission de Bruxelles, qui n'ignorait rien des mensonges grecs même si elle ne pouvait pas en imaginer l'ampleur, n'a-t-elle jamais rien dit? Pourquoi n'a-t-elle aucun moyen efficace d'inquisition statistique?

Ensuite, le 6 janvier, une déclaration de Jürgen Stark, membre du directoire de la BCE (Banque centrale européenne), met le feu aux poudres. «Les marchés se font des illusions s'ils pensent qu'à un certain stade, les autres Etats-membres mettront la main au porte-monnaie pour sauver la Grèce», dit-il à Il Sole 24 Ore. «Ah bon?» se disent les marchés; «et bien on va voir». Les attaques contre les taux d'intérêt grecs et les garanties (CDS) contre une défaillance datent de ce jour-là.

Stark, de nationalité allemande, voulait mettre le couteau sous la gorge de Papandreou pour qu'il engage son pays dans l'austérité. Mais à le dire publiquement, il ouvre la brèche, il fait payer deux fois les Grecs, par la rigueur et par les taux, et il arme les attaques contre les autres pays «faibles» par effet domino. Face aux marchés, assurer de la solidarité européenne est couper court aux spéculations et, à l'inverse, souligner les désunions est leur ouvrir la porte. C'est ce qu'a fait Jürgen Stark.

Impuissance et vanité

Le soutien a minima que les Allemands ont concédé à Bruxelles, de même que la formulation de Stark, reviennent, en vérité, à dire que c'est aux marchés de faire la police budgétaire en Europe. On leur confie le boulot. Plutôt qu'un «gouvernement économique» qui fera forcément des compromis et sera incapable d'imposer la rigueur avec la force nécessaire, l'Allemagne pense qu'il vaut mieux en passer par marchés, quitte à ce qu'ils se fassent payer (cher) le sale boulot. Les autres pays, dont la France, ont dû se plier à cette vision allemande.

Au total, la gestion de la crise grecque souligne le renoncement des Européens à gérer leurs affaires communes faute d'entente sur les buts et les moyens. Les Etats rendus impuissants par leurs désaccords sont mis sous la coupe des marchés. Comme l'a déclaré Georges Papandréou:

Aujourd'hui, la crédibilité de l'Europe et sa volonté de faire face aux marchés internationaux sont mises à l'épreuve.

La crise doit, selon Nicolas Sarkozy, marquer «le retour des Etats face aux marchés»! Le résultat concret est l'inverse!

Le refus du moindre abandon de souveraineté conduit à préférer remettre les clés à ces marchés que les dirigeants allemands et français font semblant de morigéner devant leurs opinions publiques.

Mais on ne veut pas du FMI. Pas question de laisser un pays membre de l'euro tomber «sous la coupe» du Fonds monétaire. Le FMI a de l'argent pour ce type de crise et il a les hommes pour aider le gouvernement grec. Comme l'Europe n'a ni l'un ni les autres, le bon sens voudrait que, puisqu'on baisse les bras, l'on confie au moins la conduite des ajustements grecs aux «professionnels» du Fonds. Mais non! L'impuissance européenne se double de vanité, comme le dit Jean-Louis Bourlanges. Alors Vive les marchés! C'est un curieux paradoxe que d'en arriver là, après la crise financière...

Pour l'Europe la défaite va peser lourd. Non seulement parce que les marchés vont pouvoir continuer de miser sur les désunions mais parce qu'il savent que derrière les dettes, c'est la situation économique de la Grèce, de l'Espagne, du Portugal, mais aussi de l'Italie, qui vont réellement mal. Ces pays sont condamnés à des croissances anémiques pour plusieurs années. En fait, il n'y a pas «un homme malade» en Europe, la Grèce, il n'y a «un seul homme bien portant», l'Allemagne.

Seul ce pays a une stratégie et des atouts clairs, les autres déjà abîmés par la compétition mondiale et par la Chine, sans spécialisation solide, sont alourdis par leur dette. Les divergences de destin vont donc croître et la menace de divorces ne va pas s'éteindre. Il y aura dans les mois à venir beaucoup d'autres sommets européens d'urgence.

Eric Le Boucher

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Image de une: Bruxelles, en 2004. François Lenoir/REUTERS

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Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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