Politique / Culture

Au Moyen Âge, les forêts ont survécu grâce à une décision politique

Temps de lecture : 5 min

Au XIVe siècle, la population a obtenu gain de cause auprès du pouvoir royal pour préserver ses arbres menacés d'extinction.

Les forêts ont déjà bien failli disparaître au XIVe siècle, avant d'être sauvées par des mesures politiques. «La terre ou le paradis terrestre» | Jan Brueghel l'Ancien via Wikimédia
Les forêts ont déjà bien failli disparaître au XIVe siècle, avant d'être sauvées par des mesures politiques. «La terre ou le paradis terrestre» | Jan Brueghel l'Ancien via Wikimédia

«Aux arbres, citoyens!» scandait-on dimanche dernier lors de la marche pour le climat. La préoccupation est largement partagée: début janvier, «L’affaire du siècle», lancée par des Organisations non gouvernementales (ONG) et largement relayée par les YouTubeurs, avait recueilli plus de deux millions de signatures en faveur d’une attaque en justice contre l’État français pour son inaction dans la protection de l’environnement. Les faits sont sans équivoques: l’obsession de la croissance économique et nos modes de vie entraînent une surexploitation des milieux naturels. Une réponse collective est appelée, quitte à heurter nos habitudes individuelles. Ce problème n’est pas l’apanage de la modernité industrielle et capitaliste. Au XIIIe siècle, en France, c’était les forêts qui étaient détruites et surexploitées, si bien que les médiévaux ont dû finir, comme nous, par se rendre à l’évidence: à force d’endommager leur environnement, ils risquaient collectivement d’aller dans le mur!

Une surexploitation néfaste à l'environnement

Au Moyen Âge, les forêts sont essentielles aux activités humaines: on y exploite le bois qui sert au chauffage, à la construction et à l’artisanat, on emmène les porcs s’y nourrir et on y pratique la chasse et la cueillette pour compléter l’alimentation. En France, les forêts abondent jusqu’au XIIe siècle; aussi, les autorités politiques ne contraignent que très peu leur exploitation, si ce n’est pour y définir des terrains de chasse exclusifs.

Au XIIIe siècle, la France connaît une forte croissance démographique, en même temps qu’une amélioration globale des conditions de vie. L’environnement y est pour beaucoup: les forêts étant nombreuses, leur défrichement effréné permet de fonder de nouvelles villes et d’étendre les terres agricoles.

Mais, à la fin du siècle, le royaume se retrouve démographiquement saturé. Quelques décennies plus tôt, on se félicitait de l’aisance alimentaire; en réalité, les hommes et les femmes de cette époque ont délégué à leurs prochains le grave problème environnemental qu'ils ont contribué à nouer: les forêts, lentes à se renouveler, étaient devenues trop rares pour répondre aux besoins d’une population trop dense. Ainsi, en 1307, les élites de la petite ville de Najac en Aveyron, craignant le manque de ressources forestières, font remonter ce problème jusqu'à la cour du roi. Dépêché sur place, un officier constate en effet «la grande raréfaction des forêts à cause de la quantité de gens [qui l’exploite], et la nécessité, pour le bien commun, de les protéger afin d’éviter leur disparition». En Flandres, l’une des régions les plus urbanisées et peuplées du royaume dans la seconde moitié du siècle, les innombrables conflits entre seigneurs et paysans pour l’exploitation des forêts subsistantes révèlent le même problème.

La raréfaction des forêts, y remédier ou en profiter?

Aujourd’hui, lorsqu'on s'attaque à la surexploitation de l’environnement, on reproche souvent aux responsables politiques d'écouter les doléances avec hypocrisie et complaisance quand ce n'est pas pour en profiter afin de servir d’autres intérêts. Aurait-on pu reprocher la même chose aux autorités seigneuriales et municipales à la fin du Moyen Âge?

Peut-être. Dans tous les cas, en France, on prend conscience de la raréfaction des forêts dès le milieu du XIIIe siècle. Pourtant cela renforce d'abord leur enjeu économique: les forêts sont appropriées par les détenteurs du pouvoir, qui monnaient toujours plus cher l’exploitation de ressources de plus en plus rares, même si elles restent encore à peu près suffisantes sur le moment. À Toulouse, au XIIIe siècle, les habitantes et les habitants de la ville avaient l’habitude d’exploiter les forêts environnantes en payant une taxe dérisoire à leur seigneur. Mais celui-ci, ayant conscience de l'amenuisement de ses ressources forestières à la fin du siècle, chercha à en tirer plus grand profit. La colère des Toulousains est à son paroxysme au début du XIVe siècle et les rixes avec les gardes forestiers du seigneur se multiplient. Il faut dire que ce dernier savait jouer de l’offre et de la demande pour accroître ses bénéfices: en même temps qu’il réclamait des taxes de plus en plus élevées sous prétexte de l'apauvrissement de ses forêts, il ouvrait en même temps leur exploitation aux habitants de Saint-Martin et aux moines de Léguevin!

Une réaction politique forte, impopulaire et tardive

Il fallut donc une ou deux générations, l’atteinte de seuils critiques dans la surexploitation et une dégradation globale des conditions de vie pour que les forêts, outre des logiques lucratives persistantes, soient au cœur de volontés réelles de préservation. Il était désormais question d’assurer le renouvellement du peu qui restait de ces réservoirs de ressources essentielles à la survie de la société tout comme aux revenus seigneuriaux.

À Najac, suite au problème soulevé en 1307, les gouvernants de la ville interdisent l’exploitation d’une grande partie des forêts environnantes pendant quinze ans, afin de les laisser se régénérer.

La réponse fut politique et impopulaire. Ici et là, au prix d’un changement contraint des habitudes individuelles, les autorités seigneuriales et municipales définissent des zones forestières strictement interdites à l’exploitation; ailleurs, celle-ci est chère et des quotas sont mis en place. Ainsi, à Najac, suite au problème soulevé en 1307, les gouvernants de la ville interdisent l’exploitation d’une grande partie des forêts environnantes pendant quinze ans, afin de les laisser se régénérer. La décision est d’autant plus impopulaire qu’elle est brutale et que les contrevenants sont réprimés par de lourdes amendes. Par ailleurs, on ne s’y trompe pas: derrière cette régulation «pour le bien commun», les logiques lucratives persistent dans les espaces accessibles à l’exploitation, monnayée «selon la volonté» des propriétaires terriens.

Au cours de la première moitié du XIVe siècle, l’exploitation des forêts est ainsi régulée au cas par cas, dans différents bassins de vie, selon une articulation complexe entre nécessité de préservation, réponse aux besoins des activités humaines et exploitation lucrative.

Au cours de la première moitié du XIVe siècle, l’exploitation des forêts est ainsi régulée au cas par cas, dans différents bassins de vie, selon une articulation complexe entre nécessité de préservation, réponse aux besoins des activités humaines et exploitation lucrative. En 1346, Philippe VI généralise ce principe à l’échelle du royaume en instaurant, par des ordonnances impopulaires, un véritable code forestier afin que «forez et bois se puissent perpétuellement soustenir en bon estat».

Bref, le développement durable ne date pas d’hier! De fait, il y a aujourd’hui plus de forêts en France qu’il n’y en avait au début du XIVe siècle. Preuve qu’il n’était pas «trop tard», comme on l’entend souvent aujourd’hui. Mais il fallut changer les conditions d’existence de la société. Et la solution fut bel et bien politique.

Lionel Germain

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