Égalités / Monde

L’Onu rappelle à l'ordre la Nouvelle-Zélande, l’un des pays les plus «LGBT friendly» de la planète

Temps de lecture : 6 min

Même dans l’un des pays les plus progressistes de la planète, il y a encore du boulot pour changer les mentalités.

Un panneau d'accueil «universel» dans la région d'Auckland, en Nouvelle-Zélande | Michael Coghlan via Flickr
Un panneau d'accueil «universel» dans la région d'Auckland, en Nouvelle-Zélande | Michael Coghlan via Flickr

À AUCKLAND ET WELLINGTON (NOUVELLE-ZÉLANDE)

Dans la langueur du mois de janvier, tandis que la presse nationale néo-zélandaise et la majorité des Kiwis étaient occupés à suivre et commenter les pérégrinations d’une famille de touristes britanniques semant la terreur dans leur joli pays depuis le début de l’été austral, une autre nouvelle –majeure, celle-ci–, est passée plutôt inaperçue, y compris dans le journal au plus gros tirage, le New Zealand Herald. Il s’agissait pourtant d’une histoire qui questionne (tout comme l’infernale saga de la tribu anglaise finalement expulsée) les limites au politiquement correct d’une contrée réputée parmi les plus progressistes du monde.

Pour la première fois de l’histoire du «Pays du long nuage blanc» (Aotearoa en maori), plusieurs membres des Nations unies venaient d’exprimer des recommandations quant à l’amélioration de la vie des personnes LGBTQ, suite à une intervention du ministre local de la Justice, Andrew Little, à propos des droits humains, lors de l’Examen périodique universel.

Le choc inattendu des civilisations a eu le mérite de délier les langues des principaux pays concernés: sitôt les reproches émis par le Chili, l'Australie et l'Islande, les militantes et militants queer, dont certains membres de la classe politique, ont confirmé les avancées en trompe-l’œil de la Nouvelle-Zélande concernant les LGBT.

«Il nous tarde que le droit à disposer de son corps soit accepté comme un droit humain pour toutes les personnes nées avec des variations anatomiques.»

Mani Mitchell, président de l’Intersex Awareness New Zealand

Chris Carter, premier parlementaire ouvertement gay du pays (dès 1993!), fut le premier à monter au créneau pour dire que la monarchie parlementaire avait encore beaucoup d’efforts à fournir pour protéger et faciliter la vie des minorités sexuelles. Aussitôt suivi par Mani Mitchell, président de l’Intersex Awareness New Zealand, une organisation qui se bat pour faire reconnaître les droits des enfants intersexués, souvent victimes de chirurgiens peu scrupuleux: «Nous sommes touchés que le Chili ait suivi nos recommandations, et il nous tarde que le droit à disposer de son corps soit accepté comme un droit humain pour toutes les personnes nées avec des variations anatomiques», a-t-il déclaré le jour même, trop content que son pays se soit fait taper sur les doigts.

Il faut dire que le Chili, qui vient d’autoriser la possibilité de changer de nom et de sexe à l'état civil dès 14 ans (et qui se trouve actuellement en pleine bataille autour du mariage pour tous), est en train de rattraper des années de retard sur ses voisins d’Amérique du Sud. Devenu plus progressiste face aux questions de genre, il a peut-être voulu fanfaronner en donnant une leçon de droits de l’homme à un pays dit «occidental».

Une société hypocrite où tout se déroule en sous-main

Jusqu’alors, la Nouvelle-Zélande, à la pointe sur les questions d’identité et de genre, n’avait jamais reçu le moindre rappel à l’ordre à l’Onu. Que ce soit en termes de représentation des personnes transgenres, de protection de la santé, de recherche sur le VIH ou de changement de sexe à l’état civil. Le Dr Andy Simpson, leader mondial de la chirurgie de réattribution sexuelle dès les années 1990 était aussi champion des marches des fiertés (la première eut lieu en 1970) ou des «coming out» de personnalités publiques. Le pays, à l’image des Pays-Bas en Europe, menait la marche, irréprochable.

Exemple symbolique, dès 1999 la députée Georgina Beyer fut la première femme politique ouvertement transgenre dans le monde. Une hotline spécialement dédiée aux LGBT+, à leur famille ou leurs alliés, OUTLineNZ, existe même depuis 1972, quelques années seulement après les émeutes de Stonewall, à l’heure où les États-Unis décriminalisaient à peine l’homosexualité. Si comparaison n’est pas raison, rappelons qu’il fallut attendre novembre 2018 pour voir un gouverneur ouvertement gay, Jared Polis (Colorado), prendre la tête d’un État américain. Quant à la France, en 2019 on évoque encore du bout des lèvres les rares ministres, députés et sénateurs librement LGBT+ (six en tout, contre quarante-cinq députés au Royaume-Uni, soit 7% d’entre eux –un chiffre qui colle étrangement à celui de la vie réelle).

«La Nouvelle-Zélande adore se dépeindre en pays super-civilisé où l’on règle tous les problèmes de manière rationnelle et raisonnable [...] Mais la vérité, c’est que tout se déroule en sous-main, c’est très malsain.»

Trevor, retraité gay (67 ans), Auckland

Pourtant, malgré les histoires «feel good» qui ponctuent régulièrement les nouvelles néo-zélandaises quand il s’agit de faire les bons élèves de la tolérance, les militantes et citoyens de la rue affirment bien la même chose: la société y est très hypocrite. «La Nouvelle-Zélande adore se dépeindre en pays super-civilisé où l’on règle tous les problèmes de manière rationnelle et raisonnable, notamment pour se différencier des Australiens et des Américains. Mais la vérité, c’est que tout se déroule en sous-main, c’est très malsain», explique Trevor, un retraité gay (67 ans) rencontré à Auckland, avant de dépeindre les difficultés rencontrées lors de sa longue carrière effectuée au sein du gouvernement. Même chose pour Charlie, lesbienne de 31 ans, originaire de Wellington, la capitale: «Les gens ne vous disent jamais en face ce qu’ils pensent de vous, à plus forte raison quand vous êtes un sujet de société sur pattes». Le politiquement correct à la Britannique est roi. Cependant, comme partout ailleurs, on observe une inquiétante poussée de l’extrême droite et du nationalisme.

«Des progrès ont été accomplis, mais je n’affirmerais pas que nous ne sommes vraiment visibles: nous sommes juste un peu moins effacés de la vie publique.»

Taine Polkinghorne, conseiller à la Commission des droits humains

Autant de Kyle et Marion au parcours exemplaire que de destins tragiques. Autant de Sophie, symbole d’une génération future plus ouverte, que de querelle de clochers pour un passage piéton arc-en-ciel… Chaque «happy end» va avec son pendant de vies gâchées et circonscrites derrière d’inutiles barrières administratives et sociétales, comme avertissait il y a un an Taine Polkinghorne, un homme transgenre, conseiller à la Commission des droits humains, organisation locale ayant édité en 2008 une publication pionnière et fondamentale sur les droits des personnes transgenres, intitulée To Be Who I am (Être qui je suis).

«Ce rapport était un document de portée mondiale et donnait des directives claires concernant les changements nécessaires à opérer, en Nouvelle-Zélande et ailleurs, pour que les transgenres aient accès à de vrais droits et à des conseils pratiques. Des progrès ont été accomplis, mais je n’affirmerais pas que nous ne sommes vraiment visibles: nous sommes juste un peu moins effacés de la vie publique», expliquait-il dans un édito en 2018.

Un «contrecoup» subi par les personnes transgenres

À la faveur des recommandations de l’Onu il y a quelques jours, Taine Polkinghorne n'a pas attendu pour faire à nouveau part de ses craintes: «Le contrecoup actuel que subissent les trans et les communautés non binaires indiquent que les mesures ne sont pas suffisantes [...] La communauté a très clairement fait savoir qu’elle ne se sentait pas protégée au quotidien.»

Le distinguo porte sur une distinction qui a des répercussions importantes sur les personnes transgenres: dans la loi néo-zélandaise, les discriminations sont interdites en fonction de l’orientation sexuelle, mais non du genre. Du coup, l’Islande et l’Australie en ont rajouté une couche en suggérant au pays «d’ajouter l’identité de genre, l’expression du genre et les caractéristiques sexuelles à la liste des motifs de discrimination, dans son article 21 sur les droits humains, datant de 1993». Ce à quoi le ministre de la Justice, acculé, a répondu de manière favorable.

Le Human Rights Act sera donc amendé et un effort sera également fait sur le traitement des violences domestiques, qui touchent particulièrement les femmes queer. En Nouvelle-Zélande, une femme sur trois est en effet victime de violences physique, émotionnelle ou sexuelle. Un chiffre fou.

Même dans l’un des pays les plus progressistes de la planète, il y a encore du boulot pour changer les mentalités: «C’est fantastique de voir que notre travail paye, précise Taine Polkinghorne, mais bon nombre de suggestions n’ont pas été écoutées.» Dans la rue, on approuve: «Il faut que l’on arrête de se contenter de nos acquis. Le mariage gay date de 2013 et, depuis, on s’est reposés sur nos lauriers progressistes. Nous avons constamment affaire à des situations tragiques, qui auraient pu être évitées avec davantage d’infrastructures et d’aides. Face à l’intolérance, c’est au gouvernement de montrer l’exemple», conclut-on à OUTLineNZ.

Félicien Cassan

Terra LGBT
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