Culture

Le haka de Jason Momoa est un haka pour touristes

Temps de lecture : 7 min

C’est acquis: «Aquaman» est une vraie daube de poisson. Pire, son acteur principal contribue aux représentations désastreuses que le monde se fait du peuple maori.

Jason Momoa réalise un haka à l'avant-première mondiale d'«Aquaman», le 12 décembre 2018 à Hollywood. | Mark Ralston / AFP
Jason Momoa réalise un haka à l'avant-première mondiale d'«Aquaman», le 12 décembre 2018 à Hollywood. | Mark Ralston / AFP

«Quand j’ai fait le haka, mon cœur martelait ma poitrine et je pensais: “Tues, tues, TUES!” Mon adrénaline était hors de contrôle. J’avais invoqué mes ancêtres et j’étais prêt à violer, piller et défendre mon village.»

En janvier 2015, c’est ainsi que Jason Momoa racontait à The Daily Beast comment il avait obtenu le rôle de Khal Drogo, chef des dothrakis, une horde de sauvages sanguinaires de l’univers de Game of Thrones. Juste après avoir exécuté un haka devant les responsable du casting, Momoa devait répéter une scène d’amour.

Dans Game of Thrones, Khal Drogo épouse Daenerys Targaryen –personnage central de la série, qui deviendra la mère des dragons et une reine particulièrement puissante. Celle qui n’est dans la saison 1 qu’une adolescente craintive est violée lors de sa nuit de noces par ce mari inconnu et terrifiant.

Que Jason Momoa lie son personnage de barbare arrachant la langue de ses ennemis à la pratique des hakas, puis à des «ancêtres» qu’il «invoque» pour se préparer, relève d’une sacrée confusion. Et si les vidéos des hakas de Momoa deviennent toutes virales, elles plaisent beaucoup moins à nombre de Maoris, qui aimeraient définitivement en finir avec l'étiquette de peuple guerrier qui leur colle à la peau.

«Juste pour le show»

Lors de l’avant-première d’Aquaman, en décembre 2018, Momoa frappe encore. Ses cheveux longs tombant sur des épaules saillantes à peine recouvertes d’un débardeur noir moulant, l’acteur, accompagné de six hommes en chemise, costume ou en tenue plus décontractée et de deux enfants, s’adonne à un haka sur tapis rouge.

Alors productrice chez Māori TV, la Néo-Zélandaise Peata Melbourne a découvert la scène quand sa fille lui a montré en vidéo sur son portable. «J’étais gênée, grimace-t-elle. Je sais que ça venait d’une bonne intention, mais c’était juste pour le show, rien d’autre. Ça m’a irritée. Et le fait qu’un homme dont la culture est très riche en très belles danses et traditions vienne rogner sur une autre culture, ça m’a agacée aussi.»

Fils de Joseph Momoa, un autochtone hawaïen, l'acteur est né en août 1979 à Nānākuli dans le comté d’Honolulu, avant de grandir avec sa mère dans l’État américain de l'Iowa. Or le peuple hawaïen n'est pas maori et les hakas ne font pas partie de leurs traditions.

«Les Maoris et les Hawaïens ont cependant des ancêtres communs, nuance Tina Ngata, chercheuse et environnementaliste maorie. Il existe des liens entre nos langues, nos cultures. Nous sommes cousins.» Il n’est effectivement pas rare qu’une danse polynésienne issue d’un archipel soit dansée ailleurs dans le Pacifique.

Lors de son premier voyage à Aotearoa –le nom ancestral de la Nouvelle-Zélande–, Jason Momoa aurait senti une connexion. «Jason a expliqué avoir des ancêtres maoris qui se seraient rendus à Hawaï il y a neuf générations, reprend Ngata. Sauf que ça remonterait à l’arrivée de James Cook. Historiquement, je n’ai jamais rien lu sur une quelconque migration à cette époque» –l'acteur pourrait avoir inventé cet héritage, ou simplement mal retranscrit les grandes lignes d’une histoire familiale dont les siècles ont abîmé la crédibilité.

«Il semble évident qu’il éprouve une profonde connexion personnelle avec notre culture. J’éprouve la même chose pour la culture hawaïenne, sauf que je n’essaie pas de me l’approprier. Quant aux hakas, c’est une forme d’expression très puissante qui peut avoir un impact fort. Mais les sentiments et un héritage génétique, c’est différent.»

L’experte rappelle à juste titre qu’il existe plusieurs types de hakas. Elle ne dit jamais «le haka» et précise qu'il ne s’agit pas vraiment d’une danse mais d’une forme d’art, qui peut selon le contexte constituer «une performance, une invocation ou une prière».

La sélection de rugby néo-zélandaise, qui a rendu les hakas célèbres, en pratique deux formes. Le premier a été conçu spécialement pour elle; l’autre, plus connu et baptisé ka mate, a bien été composé par un chef guerrier, Te Rauparaha. Mais il s’agissait d’une célébration de la vie sur la mort et non d’un chant guerrier.

Le haka exécuté par Jason Momoa, lui, n’est rien de tout ça. Peata Melbourne souffle: «Quand il a cassé son trident à la fin, j’ai levé les yeux au ciel. À ce moment, tu comprends que c’est vraiment un haka hollywoodien, un faux. Un haka pour touristes.»

Atterrée, elle se demande pourquoi l’acteur n’a pas préféré une danse hawaïenne, dont certaines sont d'ailleurs proches des hakas. «Nous sommes nombreux à ne pas trop comprendre, s’interroge Ngata. Pour son audition dans Game of Thrones, il a choisi un haka pour se dépeindre comme un guerrier impitoyable, prêt à violer et piller. C’est extrêmement offensant, et les hakas n’ont rien avoir avec ça. Sur le tapis rouge, ça ne me semblait rien d’autre que l’expression d’une masculinité toxique.»

Colonialisme et «gène guerrier»

Pour tenter de comprendre le choix et l’interprétation de Momoa, il faut remonter à la représentation que l’homme blanc s’est fait du peuple maori. En 2009, l’avocat Moana Jackson donnait une conférence sur le mythe du «gène guerrier» chez le peuple maori. «Cette notion est basée sur l’histoire d’un mensonge scientifique et culturel, notait-il. L'idée qu’il existe une race de guerriers suggérerait que certaines races de gens seraient nées pour se battre, être violentes et tuer.»

Ce concept aurait été formulé en 1830 par l’un des premiers auteurs anglais à avoir écrit sur la Nouvelle-Zélande –sans même l’avoir visitée–, qu’il présentait comme une terre «peuplée par des sauvages, des guerriers sanguinaires» chez qui la vengeance et la guerre se transmettraient par le sang, «du père sauvage au fils sauvage».

Jackson questionne ensuite l’inspiration de l’auteur néo-zélandais Alan Duff, qui sortait en 1990 le livre à succès Once Were Warriors, sur une famille maorie dont le quotidien est dicté par l’alcoolisme et les violences domestiques. L'avocat se demande comment est venue l’idée de ce titre à l'écrivain, qui laisse penser que le gène guerrier des maoris expliquerait les problèmes rencontrés par leur descendance.

Pour essayer de répondre, Jackson remonte aux racines du colonialisme, à Christophe Colomb. N’ayant pas trouvé la route des Indes, le conquistador ment à son retour en Europe et assure de l'existence de l'Eldorado sur cette terre d’où il ramène des indigènes.

À l'annonce de la fausse nouvelle, la reine d'Angleterre Élizabeth Ire envoie l’explorateur Walter Raleigh à la recherche de la contrée fantasmée. Ne parvenant pas à la trouver, Raleigh ment lui aussi. Il raconte ne pas avoir pu pénétrer dans l'une des cités d'or à cause de la présence d’une «race de guerriers sauvages qui tuent et mangent quiconque n’est pas comme eux» –la première mention de cette idée dans les écrits européens.

Selon Moana Jackson, de cette série de mensonges découle la notion selon laquelle tous les peuples indigènes appartiennent à une race guerrière.

Perpétuation du mythe

En plus de s’inscrire largement dans l’inconscient européen, cette idée a fini par s’imprimer dans celui des peuples concernés et de leur descendance –comme Jason Momoa, dont la mère a par ailleurs des origines amérindiennes.

«Il faut comprendre que le processus de colonisation est total, reprend Tina Ngata. Sur des générations, des enfants maoris étaient enlevés de leurs foyers et battus s'ils parlaient leur langue» –soit le procédé classique employé par un peuple colonisateur sur une population autochtone à qui l'on présente l’assimilation comme la seule chance de survie.

«On disait les Maoris sales, fainéants, lents, idiots, indignes de confiance et sauvages, continue Ngata. Les Maoris ont écouté ce que le système éducatif colonial blanc leur disait. Ils ont intégré cette idée. Présenter un peuple comme sauvage et guerrier légitimise aussi l’emploi de la force pour le “civiliser”.»

C'est pourquoi l’acteur Jason Momoa peut se voir comme le descendant de guerriers dont la lignée a été civilisée, mais qui aime, de temps à autre, laisser exploser le sauvage qui est en lui, et c’est probablement ce à quoi il fait référence quand il «invoque ses ancêtres». Riche, musclé, amant fictif d’une femme élue «la plus sexy» par des magazines masculins et issu de deux peuples autochtones, Momoa est un repère superficiel mais attractif pour toute une génération de jeunes hommes, qui risquent de gober encore davantage le mythe du gène guerrier.

«Nos propres jeunes sont imprégnés par cette idée, assure Ngata. La société occidentale dans son ensemble est confrontée à des concepts autour d’une masculinité toxique et imposée. Mais les Maoris sont en plus confrontés au concept colonial selon lequel être maori signifie être hyper-masculin. Cela entraîne des incarcérations nombreuses, des problèmes de santé mentale, de violences domestiques.»

En mixant son haka sauce américaine et la violence, Momoa a tout faux. D’autant plus que les hakas sont censés générer un sentiment profond, le ihi, qu’il semble confondre avec l’adrénaline. «J’ai un peu de peine pour lui, conclut Peata Melbourne. Mentionner un haka en jurant dans la même phrase, puis parler de piller et violer, ce que les soldats britanniques ont fait à nos ancêtres, ça prouve à quel point il est déconnecté de sa propre culture.»

Dans un texte pour le site Stuff, Melbourne suggère d’inviter Momoa à Aotearoa, pour l’immerger dans les traditions maories et lui permettre de se reconnecter aux pratiques culturelles polynésiennes. Il pourra alors comprendre les mots de Moana Jackson qui, pour démonter le mythe de la race guerrière exprimé dans le titre du livre de Duff, déclarait: «Une analyse claire et objective de notre société montrerait qu’un titre plus approprié aurait été Once Were Gardeners, Once Were Poets, Once Were Singers, [..] Once and Always Were Lovers.»

Thomas Andrei Journaliste

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