Politique

Le PS et le quinquennat Hollande, l'inventaire qui cache la rupture

Temps de lecture : 6 min

Olivier Faure a affirmé son intention de rompre définitivement avec l’ancien président de la République, dans l'optique des européennes d'abord, mais surtout de la prochaine présidentielle.

Olivier Faure dans la cour de l'ancien siège du Parti socialiste, rue de Solférino à Paris, le 5 avril 2018 | Joël Saget / AFP
Olivier Faure dans la cour de l'ancien siège du Parti socialiste, rue de Solférino à Paris, le 5 avril 2018 | Joël Saget / AFP

Le mot «inventaire» fait immanquablement penser à deux autres mots: «testament» et «succession». En clair, les trois termes s'inscrivent plutôt dans le champ de la mort que dans celui de la vie et de la résurrection. Pour un parti politique, faire un inventaire est un passage obligé pour régler un contentieux passé dans l'espoir de rebondir. Mais c'est aussi un piège qui peut se refermer sur celui qui le dresse, ne lui laissant d'autre espoir que de se marginaliser ou de disparaître à jamais.

C'est peut-être pour cette seconde raison qu'après un échec électoral majeur, les formations politiques ne s'adonnent pas trop souvent à ce genre d'exercice. Ainsi la droite s'est-elle abstenue de faire le bilan du sarkozysme après la défaite de son champion à l'élection présidentielle de 2012 face à François Hollande. Les lieutenants de Nicolas Sarkozy se sont relayés pendant des mois pour empêcher l'inventaire de son quinquennat, opération considérée comme un crime de lèse-majesté.

Laurent Wauquiez, l'actuel président du parti Les Républicains, qui avait dénoncé «les réformettes» dudit quinquennat –dont il avait été partie prenante pendant toute sa durée en occupant différentes fonctions ministérielles–, s'était risqué à ce «devoir d'inventaire», selon son expression.

Mais au-delà de cet exercice individuel et de quelques piques lancées par d'anciens Premiers ministres comme Jean-Pierre Raffarin ou même François Fillon, la droite avait plutôt joué la grande muette sur ce terrain. Probablement parce que Sarkozy y jouait toujours, en sous-main, un rôle déterminant, en jouissant –encore aujourd'hui– d'une forte cote de popularité de ce côté de l'échiquier.

Le «droit d'inventaire», de Jospin à Hollande

Le «droit d'inventaire», c'est Lionel Jospin qui l'a inventé, en février 1995. Au crépuscule du second septennat de François Mitterrand (1988-1995), il est choisi comme candidat du Parti socialiste (PS) pour l'élection présidentielle à venir, à l'issue d'une primaire interne qui l'opposait au premier secrétaire du parti, Henri Emmanuelli, mitterrandien de l'aile gauche du PS.

«Pourquoi n'aurions-nous pas collectivement, et n'aurais-je pas moi, comme candidat à l'élection présidentielle, le droit d'inventaire? N'est-ce pas cela l'attitude de la raison? N'est-ce pas cela l'attitude de l'esprit critique et de l'esprit de progrès?», martèle Jospin devant des responsables socialistes, une quinzaine de jours avant le premier tour de la présidentielle. Cela ne plaît guère aux fidèles du président encore en fonction.

Arrivé en tête au premier tour, Jospin est battu au second par Jacques Chirac. Mais il entre à Matignon, en 1997, après la dissolution catastrophique du chef de l'État. Il ne tire pas profit de ces cinq années de cohabitation, puisqu'il est éliminé au premier tour de l'élection présidentielle de 2002, devancé par Jean-Marie Le Pen, écrasé au second tour par Chirac.

Cette défaite n'incite pourtant pas Jospin à s'appliquer immédiatement ce droit ou ce devoir d'inventaire à lui-même. Il faudra attendre trois ans pour qu'il invite ses camarades de parti à se livrer à cet exercice, comme il le fit, tout en considérant qu'il était mal placé pour se juger lui-même.

François Hollande n'aura pas ces préventions. Dans l'impossibilité de se représenter au terme de son quinquennat (2012-2017) en raison d'une situation politique qui le vouait à un échec assuré, l'ancien président de la République a participé, dès juin 2018, à l'inventaire de son propre mandat organisé par la fondation Jean Jaurès, une institution proche du PS fondée par Pierre Mauroy, premier chef de gouvernement de Mitterrand.

Pendant plus de deux heures, il avait alors plutôt fait un plaidoyer –assez brillant pour être honnête– de la politique, pour une bonne part économique, qu'il avait engagée à l'Élysée. Cette prestation s'inscrivait dans une séquence où Hollande faisait, depuis quelques mois déjà, la promotion de son livre Les leçons du pouvoir et laissait intentionnellement planer le doute sur son éventuel retour en politique.

Une arrivée au pouvoir «sans projet de société»

Il faut croire que cet inventaire-là, qui n'avait pas eu un écho médiatique considérable au moment de son établissement par la fondation Jean Jaurès, n'a pas été suffisant pour la nouvelle direction du PS et pour son nouveau premier secrétaire, Olivier Faure, élu en avril 2018 au terme du 78e congrès, après plusieurs mois de gestion fantomatique d'un parti mis KO par les élections, présidentielle puis législatives, du printemps précédent. D'autant que Hollande restait dans le paysage et continuait à «hanter» la gauche social-démocrate, alors que s'approchait la première consultation électorale du quinquennat d'Emmanuel Macron, les européennes, en mai 2019.

Et ce scrutin se présente, si l'on en croit les enquêtes sur les intentions de vote, comme une nouvelle épreuve pour le PS. La plupart des instituts de sondage le place aux alentours de 5% à 7%.

Faure, qui souffre encore d'un déficit de notoriété dans l'opinion, considère probablement que le moment est venu de couper franchement l'invisible cordon ombilical reliant Hollande à ce Parti socialiste affaibli, et qui risque de l'anémier définitivement. «Pourquoi prendre le risque d'un inventaire qui ne satisfera ni les plus radicaux qui exigent l'abjuration, ni ceux qui y voient un exercice superflu de pénitents? Pourquoi ne pas faire comme toujours? Comme toujours, c'est-à-dire parier sur l'oubli, la réévaluation progressive, l'usure accélérée de ceux qui nous ont succédé», déclarait-il ainsi le 18 janvier 2019, en prononçant un discours intitulé... «Devoir d'inventaire».

La réponse à ce «pourquoi» tient en une phrase: «Il [l'inventaire] est la base à partir de laquelle notre dialogue peut et doit reprendre maintenant avec les Français.»

Mais pour Faure, cet inventaire, qui comporte dans son exposé beaucoup de mesures positives en face des deux mesures –la déchéance de nationalité et la loi travail– invariablement citées comme taches indélébiles sur le quinquennat, nécessite surtout de mettre en évidence le fait que Hollande est arrivé au pouvoir «sans projet de société vraiment explicite, sans définition claire des objectifs».

À l'inverse, Benoît Hamon, candidat du PS en 2017, a cherché «à affirmer une vision», mais «les réponses apportées sont apparues si décalées sur le plan conceptuel [...] que l'ensemble a été jugé aventureux aux yeux des Français», estime Faure.

Dans un cas, il y avait donc «des solutions sans vision apparente pour le quinquennat», et dans l'autre «une vision sans solutions réalistes, pour le candidat».

Une course de fond en solitaire

Pour bien mettre les points sur les i, Faure reconnaît que «la social-démocratie européenne n'a pas su se renouveler», d'où sa perte d'influence, dépassant largement les frontières françaises. «Nous n'avons pas su renouveler notre projet dans le cadre d'une économie globalisée», ajoute le premier secrétaire du PS, qui égrène les tares ayant frappé le parti et son représentant à l'Élysée dès le début du quinquennat.

«Prisonnier du quotidien, sans projets moteurs, sans horizon défini», dit-il ici. Et plus loin: «Nous sommes apparus comme incapables d'incarner une réelle alternative au libéralisme mondialisé, une protection face aux nouvelles menaces.»

«En réalité, résume-t-il, lorsque la gauche arrive au pouvoir en 2012, son logiciel date déjà. La plupart de nos réponses ont été forgées au début du quinquennat Sarkozy et souvent inspirées des mesures déjà prises sous le gouvernement de Lionel Jospin.»

Comment indiquer plus clairement que, pour sa survie, le PS doit rompre maintenant avec celles et ceux qui ont conduit ses destinées depuis 2002 –c'est-à-dire la vieille garde du parti, au premier rang de laquelle se trouvent notamment Hollande lui-même et Martine Aubry, qui lui a succédé en 2008 comme première secrétaire?

Figures tutélaires et emblématiques de tous les combats de courants qui se sont déroulés au sein du parti au cours des deux dernières décennies, ces deux personnalités pèsent encore sur l'inconscient socialiste. C'est pourquoi Faure se lance dans le dégagisme.

Le patron du PS ne se cache pas de ce choix. «Cet inventaire, nous le faisons pour préparer la suite. Le vrai débat de cet inventaire, c'est l'avenir d'une ambition», précisait-il dans son discours du 18 janvier. «Retrouvons nos racines en assumant une radicalité», exhortait Faure, qui suggérait de «renouer avec les intellectuels et les chercheurs» et déplorait de ne pas avoir «assez associé l'ensemble de la gauche à nos décisions et à nos actions». «L'unité, lançait-il, c'est la clé de la transformation sociale.»

À travers toutes ces formules, on voit bien les ruptures que veut opérer le premier secrétaire; on entrevoit ce qu'il ne veut plus, mais on peine encore à imaginer la voie qu'il veut tracer. Face à d'autres forces de gauche désireuses de mesurer leur audience à l'occasion des européennes pour savoir qui sera en mesure de prendre le leadership, on comprend que Faure s'est engagé dans une course de fond. En solitaire.

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