Médias / Tech & internet

Classer les titres de presse selon leur fiabilité, la nouvelle ruée vers l’or

Temps de lecture : 18 min

Les entreprises se tirent la bourre pour transformer la crédibilité médiatique en business juteux.

Si votre publication est à la hauteur de suffisamment de critères, elle obtiendra l'écusson vert. Sinon, c'est l'écusson rouge qui viendra alerter vos lecteurs et vos lectrices. | Kenan Süleymanoğlu via Unsplash
Si votre publication est à la hauteur de suffisamment de critères, elle obtiendra l'écusson vert. Sinon, c'est l'écusson rouge qui viendra alerter vos lecteurs et vos lectrices. | Kenan Süleymanoğlu via Unsplash

En août 2018, un analyste de NewsGuard, une start-up américaine peu connue, essayait de contacter la rédaction du Daily Mail Online, le journal britannique spécialisé en actus et en potins people comptant parmi les publications les plus lues sur internet. L'équipe de NewsGuard allait appeler les bureaux du journal et lui écrire à deux reprises pour demander des renseignements sur sa politique en matière de titres trompeurs, de reprise de sources et de transparence éditoriale. Sans recevoir de réponse.

Un silence qui est revenu chatouiller le Mail Online le 23 janvier 2019, date à laquelle le Guardian, concurrent penchant plutôt à gauche du populiste Mail, postait un article cachant difficilement sa joie: «Alerte du navigateur de Microsoft: ne faites pas confiance au site du Daily Mail!».

En réalité, NewsGuard venait de passer les huit mois précédents à mettre au point des «évaluations de fiabilité» pour les principaux organes de presse en ligne. Début janvier, l'entreprise a conclu un accord avec Microsoft pour intégrer ces diagnostics en option du navigateur Edge. C'est à ce moment-là que le Guardian a remarqué que NewsGuard affublait le Mail Online d'un écusson rouge, soit un score de fiabilité de 3 sur 9, associé à l'avertissement: «Soyez prudent: ce site web ne respecte généralement pas les normes basiques de précision et responsabilité». Pour les utilisateurs et les utilisatrices de Edge ayant activé la fonctionnalité «News Ratings», cet avertissement apparaît à côté de chaque lien pointant vers le Mail Online, que ce soit dans les résultats de recherche Google, les flux Facebook, Twitter ou encore sur la page d'accueil du journal.

L'écusson rouge de NewsGuard attribué au Mail Online, tel qu'il apparaît dans le navigateur Edge sur iPhone | Capture d'écran via Slate.com

Ce qui n'allait pas plaire audit journal. «Nous n'avons pris connaissance que très récemment de la start-up NewsGuard et sommes actuellement en pourparlers afin que ce classement parfaitement erroné soit corrigé», a déclaré un de ses porte-paroles. Les deux entreprises sont effectivement au stade de la discussion. Pour le moment, NewsGuard maintient sa note. Si le Mail en veut une meilleure, il faudra qu'il améliore certaines de ses pratiques, précise Steven Brill, éminent entrepreneur dans le secteur des médias américains et par ailleurs cofondateur et coprésident de NewsGuard.

Mais comment l'entreprise de Brill en est-elle venue à contrôler la qualité du journalisme en ligne? Et qu'est-ce à dire si NewsGuard, ou tout autre organisme d'évaluation de crédibilité, se met à devenir le référent de la confiance à accorder aux titres de presse sur internet? Le tournant pourrait être spectaculaire et sans doute bien accueilli. Depuis près de dix ans, le secteur a vu les triomphes et les déroutes se succéder au gré des caprices des algorithmes, comme celui hiérarchisant les contenus sur le flux d'actualité de Facebook. Des algorithmes qui, en tendance, valorisent le clinquant d'un titre aux dépens de la réputation d'une publication, ce qui a contribué à alimenter les machines à sensationnalisme et à fake news. Sauf que le conflit entre le Mail et NewsGuard pourrait augurer d'une nouvelle phase: l'intégration, par les plateformes, de mesures de crédibilité des sites, avec quelques entreprises et associations œuvrant comme arbitres.

L'industrie de la confiance prend peu à peu corps. Mais pouvons-nous lui faire confiance?

Crédibilité avant «cliquabilité»

Parmi tous les crimes de Facebook vis-à-vis du journalisme, le plus grave est celui-ci: son flux d'actualité a complètement modifié les habitudes de lecture du public. Avant Facebook, les gens choisissaient d'abord un organe de presse (en achetant un journal ou en se rendant sur un site) puis voyaient quels articles les intéressaient. À mesure que Facebook est devenu la source d'informations par défaut de centaines de millions de personnes, l'ordre s'est inversé: désormais, les gens consultent d'abord leur flux d'actualité, puis sélectionnent des contenus, en général sans faire attention à leur origine.

Un changement qui s'est révélé sismique pour le monde des médias. Les sujets énervants, clivants ou généralement titillants sont devenus le premier facteur de définition de l'agenda médiatique, et des opportunistes ont appris à biaiser les algorithmes de Facebook à leur avantage à coup de propagande et de titres racoleurs. Les journaux de la vieille école avec leurs manchettes à la papa classiquement factuelles ont vu leur fréquentation se tarir tandis que des contenus vaseux pondus par des start-ups sans scrupule, des escrocs et même des agents étrangers sont arrivés en tête des flux d'actualité.

L'histoire est, évidemment, un peu plus compliquée. Bien avant la naissance de Facebook, Google News et même internet dans son ensemble ont eu une influence similaire. Reddit, Twitter et d'autres sites ont toujours cet effet, même si Facebook est désormais la page d'accueil du plus grand nombre. Des effets qui n'ont pas tous été négatifs –du côté des «gardiens» des médias mainstream, les angles morts étaient nombreux et les réseaux sociaux ont souvent été utiles pour les combler (rappelez-vous comment Twitter a permis d'attirer l'attention sur les manifestations de Ferguson, au départ sous-traitées par les grands organes de presse au personnel majoritairement blanc). Reste qu'en fin de compte, c'est le sérieux de la collecte d'informations qui en a pâti et la distinction entre vraies et fausses infos qui s'est érodée.

Si la hiérarchisation des contenus sur la base des clics ou des likes a pu se révéler désastreuse, jauger la crédibilité des éditeurs apporte aussi son lot de problèmes

À l'heure où le paysage médiatique n'est plus qu'un champ de ruines fumantes (à l'instar d'une bonne partie de la démocratie occidentale), Facebook et ses détracteurs admettent peu à peu leur part de responsabilité et se mettent à réfléchir aux moyens de donner plus de poids à la crédibilité des éditeurs de presse, ne serait-ce que pour sortir l'entreprise des ornières réputationnelles dans lesquelles elle patauge aujourd'hui. L'évaluation des sources est la solution de plus en plus plébiscitée. Des évaluations qui, a priori, seront intégrées dans les algorithmes de la barre de recherche ou du flux d'actualité afin de remettre la crédibilité des sources –et non pas leur «cliquabilité»– au centre des préoccupations des médias. Ce que Facebook met déjà en œuvre en affichant dans le flux d'actualité les résultats d'enquêtes menées auprès de ses utilisateurs et de ses utilisatrices sur la fiabilité des sources d'informations.

Sauf que si la hiérarchisation des contenus sur la base des clics ou des likes a pu se révéler désastreuse, jauger la crédibilité des éditeurs apporte aussi son lot de problèmes. Ne serait-ce parce que la crédibilité ne signifie pas la même chose pour tout le monde, et que même le mieux intentionné des arbitres devra faire avec ses biais et pressions extérieures. L'espoir, c'est que ces nouveaux systèmes rééquilibrent la balance coûts/bénéfices en matière de création de contenus au sein des sites d'information. Le risque... qu'ils remplacent tout simplement un ensemble d'opportunistes par un autre.

Des arbitres arbitraires?

Pour comprendre comment l'évaluation de la crédibilité des informations peut partir en sucette, voyez l'exemple de NuzzelRank. En juin 2018, une nouvelle liste faisait le tour des médias. Il s'agissait des principaux sites d'information américains classés selon leur «autorité» par Nuzzel, un outil de curation d'infos généralement bien apprécié et se targuant de pouvoir examiner des milliers de sources. «Depuis longtemps, nous voulions créer le système de recherche d'informations le plus exhaustif d'internet», avait alors proclamé Nuzzel, en détaillant comment son logiciel était capable de faire ressortir les sources les plus fiables et de trier le bon grain de l'ivraie spammeuse. Son système de recherche était accessible par un abonnement payant, avec un classement final public.

A priori, l'utilité de la chose sautait aux yeux –mais c'était avant de voir la liste. En haut, il y avait le New York Times (9,1 sur 10), le Washington Post (8,7) et The Atlantic (8,3). Puis arrivait... TechCrunch? Avec 8,3, le blog technologique connu pour sa couverture exhaustive mais souvent naïve de la Silicon Valley remportait la troisième place ex aequo des sources d'information faisant autorité. Soit avant le Guardian, CNN, Bloomberg et le New Yorker. Des minots comme Medium, BuzzFeed et Business Insider devançaient des cadors comme NPR, BBC et The Economist (Slate.com était pour sa part noté 7,5).

Un très mauvais présage pour celles et ceux qui espéraient que les nouveaux arbitres de l'info soient plus transparents que les anciens

Sans compter que TechCrunch était aussi le site qui avait eu le droit d'annoncer en «exclusivité» la sortie du NuzzelRank. La place du blog dans le classement était tellement absurde que lui-même la voyait comme «flatteuse et un peu fofolle». Très vite, tout le monde allait comprendre que NuzzelRank n'était pas le sauveur attendu des médias ou de la vie démocratique.

Jonathan Abrams, fondateur et PDG de Nuzzel, s'est rebiffé quand je lui ai demandé, en novembre 2018, quelles leçons il avait retenues de la réception plutôt glaciale de son classement. «Je ne crois pas que nous ayons appris grand-chose, a-t-il répondu, beaucoup de journalistes et d'organes de presse n'ont pas apprécié le classement. Mais cela n'a rien eu d'une surprise.» Selon Abrams, Nuzzel va continuer à affiner son outil, mais il a refusé de me dire comment les scores étaient calculés –un très mauvais présage pour celles et ceux qui espéraient que les nouveaux arbitres de l'info soient plus transparents que les anciens. Abrams n'a pas non plus répondu à mes demandes de compléments à la mi-janvier et, voilà quelques jours, le classement n'était plus disponible au public.

Sans compter que NuzzelRank n'est même pas le moins sérieux des concurrents à la course à l'étiquetage nutritionnel des infos. La palme pourrait sans doute revenir à la «Pravduh», le projet d'Elon Musk entendant noter la crédibilité et la «vérité fondamentale» des articles et des journalistes (une idée qui, apparemment, n'est pas encore sortie des tiroirs).

Pas qu'un simple widget

Quelques initiatives nées du désastre des élections présidentielles américaines de 2016 méritent cependant d'être surveillées, à l'instar du Trust Project, de la Journalism Trust Initiative et de la Trust & News Initiative, entre autres (même si la similitude de leurs noms et leur propension à s'associer les unes avec les autres font qu'il pourra être difficile de toutes les pister). Certaines sont des organismes à but non lucratif, qui ne voient en général pas d'un très bon œil les classements et les étiquettes et leur préfèrent des partenariats optionnels ou le financement d'expériences visant à établir la confiance du lectorat. Les indicateurs du Trust Project sont d'ores et déjà utilisés par Facebook et Google News, pas encore pour hiérarchiser les infos, mais pour les trier et les étiqueter. Le projet a reçu le soutien du fondateur de Craigslist, Craig Newmark, ainsi que du vice-président de Google chargé des informations, Richard Gingras, entre autres.

Le gros du travail du Trust Project est encore invisible au public et n'a pas suscité beaucoup de polémiques –à la différence de la parfaitement lucrative NewsGuard qui a donné au Mail Online une prune numérique. En plus de l'intégration à Edge, l'extension est aussi disponible dans le navigateur Chrome. Une fois installée, les liens vers des articles d'actualité apparaissent accompagnés d'un écusson de couleurs différentes dans vos résultats de recherche ou sur vos réseaux sociaux.

L'extension pour Chrome de NewsGuard affiche les écussons de couleur à côté des liens pointant vers chaque publication. Ici, des résultats de recherche sur Google.com | Capture d'écran via Slate.com

S'il est vert, cela indique que la source «correspond en général aux normes basiques de précision et de responsabilité». Les écussons verts ne sont pas réservés aux mastodontes comme le New York Times et le Wall Street Journal, mais sont aussi accordés à de plus petits sites comme WBUR.org. Les liens YouTube et Wikipédia apparaissent avec un écusson bleu flanqué d'un I, la marque des plateformes renfermant des contenus participatifs qui n'ont pas été examinés. Les liens vers des sites relativement nouveaux, comme The Trace et The Outline, ont un écusson gris barré d'une ligne horizontale, ce qui signifie que leur évaluation est «en cours». Et une poignée de sites, comme Breitbart et RT.com, sont affublés d'un écusson rouge avec un point d'exclamation à l'intérieur. Ici, la prudence s'impose et lorsque vous survolez l'écusson, de plus amples informations vous sont prodiguées sur le site concerné.

Bien sûr, si vous êtes du genre à installer cette extension, c'est sans doute que vous faites attention aux sites que vous consultez. Le 23 janvier, l'extension avait déjà été téléchargée plus de 40.000 fois, souvent par des systèmes de bibliothèques publiques connectées à des centaines d'appareils, selon les informations fournies par Brill. Mais NewsGuard ne veut pas être qu'un simple widget.

Entre opinions et informations

L'accord passé entre NewsGuard et Microsoft illustre cette ambition. En tant que telle, l'intégration ne va probablement pas bouleverser le paysage, vu qu'Edge ne détient qu'une minuscule part de marché des navigateurs mobiles. Mais NewsGuard espère obtenir des partenariats du même genre avec des plateformes plus conséquentes à l'avenir (elle précise que Microsoft paye une licence, sans vouloir donner plus de détails sur l'accord).

À l'heure actuelle, NewsGuard emploie une équipe de vingt-cinq personnes chargées d'évaluer les organes de presse. Les cofondateurs de la start-up, Steven Brill et un ancien rédacteur en chef du Wall Street Journal, Gordon Crovitz, ont conçu un ensemble de sept critères standardisés pour passer chaque publication au crible –des critères largement inspirés des indicateurs du Trust Project, que certains journaux utilisent déjà.

«Ce que nous faisons, les algorithmes en sont incapables. Les algorithmes n'appellent pas les gens pour des précisions»

Steven Brill, cofondateur et coprésident de NewsGuard

Certains sont basiques, comme «indique clairement les contenus publicitaires» ou «ne publie pas fréquemment des contenus inexacts». D'autres sont plus subjectifs, comme «rassemble et présente l'information de manière responsable», «distingue de manière responsable l'information de l'opinion» et «évite les titres trompeurs». Si votre publication est à la hauteur de suffisamment de critères, elle obtiendra l'écusson vert. Sinon, c'est l'écusson rouge qui viendra alerter vos lecteurs et vos lectrices, du moins celles et ceux qui ont activé la fonctionnalité.

Ce qui semble judicieux. Mais prenez par exemple l'article que vous êtes en train de lire. Est-ce qu'il «distingue de manière responsable l'information de l'opinion»? J'ai effectivement essayé de rassembler et de présenter les informations pertinentes de manière responsable, mais j'ai aussi ajouté mon avis aux faits –comme ce qui se passe, et c'est fait exprès, dans la plupart des articles publiés par Slate.com (nous sommes un magazine d'opinions et d'analyse de l'actualité, après tout).

De fait, Brill m'a dit que NewsGuard a envisagé de donner à Slate.com un zéro pour la distinction entre opinions et informations. Mais qu'il s'agit typiquement d'un cas limite qui sera arbitré par des êtres humains et non par des algorithmes. «Ce que nous faisons, les algorithmes en sont incapables, explique-t-il. Les algorithmes n'appellent pas les gens pour des précisions.» Ce qu'ont effectivement fait Brill et Crovitz l'an dernier: ils ont appelé la direction éditoriale de Slate.com et lui ont demandé de défendre sa ligne. Heureusement, contrairement au Mail Online, Slate.com a décroché. En fin de compte, NewsGuard a été satisfait de notre cocktail informations et opinions, clairement annoncé à notre lectorat, et a conclu que notre travail était bien davantage journalistique qu'ouvertement partisan. Slate.com a donc reçu une note parfaite et un écusson vert.

Étrange objectivité

Certaines personnes conservatrices pourraient ne pas être de cet avis. De même, beaucoup de gens à gauche pourraient voir d'un mauvais œil l'écusson vert accordé à FoxNews.com (mais sans score parfait: le site a satisfait à six critères sur neuf au total. À titre de comparaison, le gauchisant MSNBC a obtenu sept points sur neuf). Crovitz fait remarquer que ce score s'applique spécifiquement au site et non, par exemple, aux théories conspirationnistes que des animateurs ou des animatrices de la chaîne de télé ont pu mettre en avant. C'est effectivement sur FoxNews qu'avait commencé à circuler les théories du complot sur le meurtre de Seth Rich, employé du Comité national démocrate (DNC), notamment par l'entremise d'un animateur vedette de la chaîne, Sean Hannity.

Le conservateur Daily Caller obtient, de justesse, un écusson vert, comme le très à droite Daily Wire de Ben Shapiro (avec six points sur neuf). Breitbart et Infowars sont recalés. Al Jazeera, en tant que premier organe de presse du Moyen-Orient, est l'écusson rouge le plus surprenant, avec quatre points sur neuf. Il a un zéro non seulement pour «révèle qui est à sa tête» et «dévoile ses propriétaires et ses financements», mais aussi pour «rassemble et présente l'information de manière responsable».

Brill insiste: l'objectif de son classement n'est pas de blacklister des éditeurs de presse ou de dire aux lecteurs et aux lectrices quoi lire. Un écusson rouge signifie simplement «soyez prudent», précise-t-il. Mais la pilule pourrait être difficile à avaler si un site voit son trafic s'effondrer après en avoir été affublé. Crovitz ajoute que NewsGuard encourage les éditeurs à se plaindre s'ils pensent que leur notation est injuste –ce que seuls quelques sites ont fait jusqu'ici, selon lui.

«J'ai l'impression d'être face à une recette dont tous les ingrédients sont super, mais qui est immangeable si vous la suivez à la lettre»

Alexios Mantzarlis, directeur du Poynter Institute

Brill et Crovitz savent qu'ils vont être accusés de biais partisans de tous les côtés de l'échiquier politique et ils s'y sont préparés. Il pourrait être judicieux de remarquer que Brill penche plutôt à gauche et Crovitz à droite. Pour leur part, ils mettent en avant le fait qu'aucun de leurs critères ne concerne l'orientation politique d'un site. Brill affirme qu'ils ont «brutalement appris à appliquer ces neuf critères sans sourciller». Leur équipe de recherche compte des pointures du journalisme et des spécialistes en fact-checking.

Mais l'objectivité dont NewsGuard se targue tellement se manifeste parfois de bien étrange manière, comme par l'écusson vert accordée au blog d'extrême droite Legal Insurrection ou par l'écusson rouge dont est affublé le progressiste Daily Kos. Legal Insurrection est tellement fier de son label qualité qu'il en a publié un article.

Alexios Mantzarlis, directeur du Poynter Institute, un organisme non lucratif de fact-checking international, me dit qu'il apprécie ce que NewsGuard essaye de faire, notamment avec sa labellisation. «S'ils s'arrêtaient là, je serais totalement satisfait et j'encouragerais l'initiative». Mais, citant l'écusson rouge d'Al Jazeera et le vert de Fox News, il ajoute: «J'ai l'impression d'être face à une recette dont tous les ingrédients sont super, mais qui est immangeable si vous la suivez à la lettre».

La fin d'une époque

Le destin de NewsGuard –une nouvelle voie royale ou une petite miette sur le chemin du journalisme en ligne– dépendra de la volonté des grandes plateformes à concéder une licence à son produit. Brill pense qu'une directive de l'Union européenne, peu connue aux États-Unis, pourrait les aider à leur forcer la main. De fait, Google, Facebook, Twitter et Mozilla (fabricant du navigateur Firefox) ont tous adhéré au Code de bonnes pratiques contre la désinformation en ligne de la Commission européenne, ce qui les engage à prendre diverses mesures pour lutter contre les fake news sur leurs plateformes.

Si cela ressemble à un effet de manche bureaucratique sans grande consistance, peut-être que la réalité est conforme aux apparences. Brill et Crovitz espèrent néanmoins que le Code aura du mordant et, pour ce faire, multiplient les voyages à Bruxelles histoire de persuader les plateformes d'adopter NewsGuard et d'y voir le meilleur moyen de concrétiser leur engagement auprès de l'UE. Mais si l'argument peine à convaincre les géants de la tech, alors NewsGuard finira le bec dans l'eau.

Quoi qu'il arrive, nous arrivons à la fin d'une époque, celle où les entreprises technologiques relayaient des informations sans se soucier de leur véracité ou de la fiabilité de leur source. Et, pour le moment, il est manifeste qu'elles préfèrent se tourner vers des tiers pour les aider à évaluer ces contenus que de le faire elles-mêmes. Facebook a déjà recours à un réseau d'organismes vérificateurs pour analyser les articles que leur logiciel ou leurs usagers signalent comme potentiellement frauduleux. Quand l'arnaque est confirmée, les articles concernés ont moins de chance d'apparaître dans les fils d'actualité.

Afin d'obtenir une pastille verte, un site avec un score médiocre pourrait améliorer son processus éditorial

La question qui se pose maintenant est la suivante: est-ce que ces partenariats réussiront effectivement à résoudre le problème qu'ont ces plateformes vis-à-vis de la désinformation ou est-ce qu'ils ne seront qu'une énième vitrine de leurs bonnes intentions? Selon un article publié par le Guardian, certains des partenaires en fact-checking de Facebook craignent que les intérêts commerciaux du réseau social ne s'alignent pas bien avec les leurs. Par exemple, deux anciennes employées de Snopes expliquent avoir l'impression que Facebook donne la priorité à ses propres annonceurs –ce que Facebook a démenti– et les pousse à se concentrer sur des articles satiriques qui ne méritent pas leur debunkage.

Un monde dans lequel Facebook, Google et Twitter offrent à leurs usagers davantage de qualité et de facilité pour évaluer la crédibilité des contenus partagés est, a priori, un progrès par rapport à la loi de la jungle actuelle. Si des pratiques journalistiques douteuses signifient qu'un article apparaîtra dans votre flux d'actualité associé à un écusson rouge, non seulement cela vous permettra d'éviter les fake news, mais incitera aussi les éditeurs à changer leurs pratiques. Afin d'obtenir une pastille verte, un site avec un score médiocre pourrait préférer améliorer son processus éditorial ou sa transparence en matière de financements, plutôt que de dévouer son énergie sur des titres accrocheurs. Nous verrons aussi, peut-être, davantage d'organes de presse nous expliquer leurs méthodes d'investigation, comme ce que fait parfois le New York Times.

Le navigateur mobile Edge de Microsoft inclut désormais une option «news ratings» dans son menu principal sur les appareils Android et iOS. | Capture d'écran via Slate.com

Mais il est aussi possible d'imaginer un scénario cauchemardesque, avec des autorités vérificatrices devenant tellement puissantes que leurs décisions subjectives sont intégrées dans tous les algorithmes et biaisent au maximum nos choix de lecture. Les organes de presse pourraient chercher à tourner le système des écussons verts à leur avantage, comme ils l'ont fait avec l'algorithme de Facebook –ou pire, en graissant la patte des plateformes en coulisses.

Ou peut-être que les plateformes ne voudront pas donner trop de pouvoir à des entités tierces et trouveront des moyens plus modestes d'apaiser les régulateurs et les critiques. Même Brill mise sur des évolutions subtiles et rien de vraiment radical: il affirme qu'une intégration par défaut dans l'algorithme de hiérarchisation n'est pas son objectif et qu'il préfère un produit optionnel et visible que les usagers peuvent activer à leur guise –un peu comme le «filtre parental» d'un navigateur.

La confrontation de NewsGuard avec le Daily Mail Online pourrait faire office de véritable test. Personne ne semblait réellement s'émouvoir de ses trois points sur neuf et de son écusson rouge avant que Microsoft n'inclue le label dans son navigateur. D'un coup, la polémique était là et la BBC la considérait digne d'intérêt.

Progrès notable

Du point de vue du Mail, que certains chiffres considèrent comme le journal en ligne le plus populaire au monde, il y a effectivement de quoi s'arracher les cheveux que le navigateur de Microsoft vous considère comme une source d'informations non fiable sur la base des jugements subjectifs de quelques analystes d'une start-up américaine dont vous n'avez jamais entendu parler. Le Mail publie énormément de contenus, tout à fait exacts dans leur grande majorité. On lui doit aussi des révélations d'importance, comme en 2016 avec les accusations portées contre l'ancien député américain Anthony Weiner et la relation qu'il aurait entretenue avec une jeune fille de 15 ans après avoir démissionné du Congrès.

D'un autre côté, la prudence que NewsGuard conseille au lectorat du Mail n'est pas totalement absurde. Dans sa version web comme papier, le Mail a depuis longtemps acquis une réputation justifiée de légèreté en matière de faits et de citations. Et ce n'est pas non plus un hasard si NewsGuard n'a pas pu obtenir des précisions de la part du journal en août 2018 –le site ne propose aucune information de contact pour ses journalistes ou son comité éditorial, ses lecteurs et lectrices sont priées de faire part de leurs griefs via un formulaire en ligne. C'est précisément cette opacité qui a valu au journal un zéro dans deux catégories liées à la responsabilité éditoriale (mais j'ai néanmoins pu vérifier qu'au moins un des deux mails envoyés par NewsGuard n'avait jamais atteint son destinataire).

La meilleure chance pour le Mail d'obtenir l'écusson vert, c'est simplement de modifier certaines de ses pratiques

En parlant de responsabilité, le système de NewsGuard a sans doute ses failles, mais par rapport à celui de Facebook, le progrès est notable sur au moins un point d'importance. Lorsque Facebook intègre les résultats de ses «enquêtes de confiance» dans l'algorithme de son flux d'actualité, personne ne sait quels sont les résultats ni comment cela va se répercuter sur tel ou tel site d'informations. En l'état actuel de nos connaissances, il se peut très bien que le Mail –ou n'importe quel autre site– ait été considéré comme peu fiable, sans le moindre recours possible.

Peut-être que le Mail n'apprécie pas d'avoir à défendre ses normes éditoriales auprès d'une start-up comme NewsGuard, mais au moins, il en a l'opportunité. Selon Brill, l'entreprise prendra en considération toutes les plaintes sur ses notations et publiera toutes les requêtes écrites qu'elle recevra des éditeurs de presse. Mais, ajoute-t-il, la meilleure chance pour le Mail d'obtenir l'écusson vert, c'est simplement de modifier certaines de ses pratiques.

Que des entreprises technologiques forcent des éditeurs à modifier leur petite cuisine n'a rien de nouveau. Et l'essor des NewsGuard et consorts ne pourrait être qu'un énième obstacle à franchir pour un secteur d'ores et déjà aux abois. Heureusement, ce sont des obstacles qui ne demandent pas aux sites d'information d'altérer leurs contenus pour maximiser leur trafic. Et si la passe d'armes entre NewsGuard et le Mail Online indique quelque chose, au moins, c'est qu'elle énerve les bonnes personnes.

Will Oremus Journaliste

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