Culture

Le Fyre Festival est bien plus qu'une illustration de la vanité des millennials

Temps de lecture : 8 min

Diffusés sur les plateformes Netflix et Hulu, deux documentaires consacrés à l'échec cuisant du festival s'en prennent à la jeune génération. Mais le problème est bien plus vaste.

Affiches des documentaires «Fyre» et «Fyre Fraud»
Affiches des documentaires «Fyre» et «Fyre Fraud»

Chaque génération a-t-elle le grand événement musical qu’elle mérite? Si oui, les millennials ont de quoi traîner en justice le Fyre Festival pour diffamation massive. Ce festival –une sorte de pyramide de Ponzi pour influenceurs et influenceuses en herbe– avait mis en avant ses sponsors rémunérés, tels que Kendal Jenner, pour vendre des milliers de billets. Le public n’en avait pas conscience, mais on sait désormais que le festival musical de luxe qu’on leur promettait était voué à l’échec.

Selon deux nouveaux documentaires, Fyre sur Netflix et Fyre Fraud sur Hulu, le responsable de la débâcle serait l’organisateur du festival, Billy McFarland, visionnaire autoproclamé n’ayant pas son pareil pour vendre ses événements exclusifs aux jeunes et aux bien nantis.

Mais qui dit vendeur, dit acheteurs et acheteuses, et les deux documentaires présentent –explicitement ou implicitement– le Fyre Festival comme l’aboutissement d’une culture et d’une génération qui préfèrerait l’image à la substance, et les «expériences» préemballées à l’aventure authentique, avec tout ce qu’elle comporte d’évaluation des risques et des avantages.

«Performance d’une vie attirante»

Fyre Fraud insiste davantage sur la responsabilité collective des millennials; les personnes derrière la caméra, Jenner Furst et Julia Willoughby Nason, appartiennent elles-mêmes à cette génération.

La journaliste du New Yorker Jia Tolentino apparaît au début du documentaire pour décrire le Fyre Festival comme une «grosse boule de neige dévalant la montagne de l’arnaque», emportant victimes et portée culturelle sur son passage.

Pour Tolentino (et les autres spécialistes apparaissant à l’écran tout au long du docu), Billy McFarland est à la fois le produit et le passeur d’une culture dans laquelle le but ultime est «la performance d’une vie attirante». C’est ce qu’il vendait; c’est ce qu’il voulait. Il roulait en Maserati à 110.000 dollars, et prétendait posséder des millions en actions Facebook –selon la Securities and Exchange Commission, la somme réelle avoisinait plutôt les 1.500 dollars [environ 1.700 euros].

Avant Fyre, McFarland avait créé une entreprise baptisée Magnises, qui avait l’ambition de devenir l’équivalent d’une black card pour les millennials de New York, mais qui venait en réalité s’ajouter (de manière particulièrement bancale) à une véritable carte de crédit –l'entrepreneur avait conçu le prototype en enlevant la bande magnétique d’une carte de débit et en la collant sur un rectangle de métal noir.

Magnises promettait un accès privilégié à certains événements, mais McFarland ne devait en réalité ses «accès» qu’à une bonne maîtrise de Google: il s’était ainsi procuré des billets «exclusifs» pour la comédie musicale Hamilton sur StubHub, une plateforme bien connue d’échange de billets en ligne appartenant à eBay.

Selon le site The Ringer, McFarland aurait proposé un entretien au réalisateur du Fyre de Netflix, mais il demandait une contrepartie de 125.000 dollars, ce qui lui a été refusé. Seul Fyre Fraud interviewe donc le créateur du festival –son équipe admet l'avoir rétribué, mais refuse de donner le chiffre.

Le documentaire de Hulu explore beaucoup plus le parcours de l’homme –en tant que personne, et non seulement en tant que symbole– que son homologue de Netflix. On y apprend certains détails sur les premières combines de McFarland; il aurait par exemple demandé un dollar à un camarade de classe pour remplacer un crayon cassé.

Plus rien à vendre

Mais en dépit de cet entretien exclusif, les informations les plus parlantes concernant McFarland viennent souvent d’autres sources. L'entrepreneur estime n’avoir eu qu’un seul tort, celui d’avoir vu trop grand, de s’être laissé dépasser, et non d’avoir caché des informations et menti au public, aux investisseurs et aux personnes avec qui il travaillait.

L'équipe du documentaire tente d’obtenir des clarifications, mais McFarland répond comme un homme qui n’a pas encore réfléchit à ses crimes –et qui n’a pas encore été puni. Il esquive certaines questions par des pirouettes et autres euphémismes juridiques, et répond à d’autres en sortant de véritables énormités. Pour rappel, McFarland a été condamné à six années d’emprisonnement pour fraude en octobre 2018.

Lorsqu'on lui demande où sont passés les deux millions de dollars que le festival aurait dépensé pour louer des maisons pour les festivalières et festivaliers –qui durent, pour la plupart, se réfugier dans des tentes de l’Agence fédérale des situations d'urgence–, sa réponse est ahurissante: il prétend que le festival a bel et bien loué les maisons, mais qu’il a égaré les clés. Et lorsqu’on lui demande pourquoi il n’avait jamais révélé ce détail auparavant, il reste coi.

Le fait de voir McFarland déballer ses boniments à l’écran pourrait s’avérer intéressant, mais la personne que nous montre Fyre Fraud n’est pas l’arnaqueur persuasif qu’il était avant le catastrophique festival. Il n’a plus rien à nous vendre; il n’est donc plus qu’un personnage sournois et évasif.

Quelle que soit la somme déboursée pour obtenir son témoignage, le jeu n’en valait pas la chandelle: au final, l'équipe du documentaire a rejoint la longue liste des victimes de ses arnaques.

Arnaque ou Woodstock

Là où Fyre Fraud se concentre sur le public tombé dans le panneau de McFarland, Fyre de Chris Smith fait le choix de suivre ses collaborateurs et collaboratrices, qui espéraient mettre sur pied un festival unique (les deux documentaires ne sont pas parfaits, et chacun met en lumière les défauts de l’autre, mais si vous devez en regarder un, regardez Fyre, qui est moins moralisateur et moins enclin à ponctuer ses analyses d’extraits de Family Guy).

Organiser un festival de musique sur une île lointaine en quelques mois aurait dû être tout simplement impossible –ce qui allait s'avérer être le cas–, mais l’optimisme indéfectible de McFarland poussa certaines personnes à considérer les difficultés comme des obstacles mineurs, qui ne ferait qu’ajouter à la légende de la start-up après coup.

Le consultant Marc Weinstein, spécialiste des festivals musicaux, a rencontré l’équipe de McFarland. «Je me suis dit: soit ces gens sont des arnaqueurs de première, soit ce sont des génies sans pareils», raconte-t-il. MDavid Low, qui a conçu l’application de recrutement d’artistes qui devait être promue par le festival, continue de penser que la vision de McFarland était «solide, d’un point de vue conceptuel».

Dans les deux documentaires, les personnes liées au festival le comparent à Woodstock. Dans Fyre, Andy King, producteur d’événements, qui fut le mentor de McFarland et l’a fait rentrer dans le monde de la nuit new-yorkaise, fait valoir que personne ne parle plus des toilettes insuffisantes de Woodstock ou des voitures bloquées sur le bord de la route. «Si Woodstock a survécu à tout cela, pensait-il alors, le Fyre Festival pourrait fonctionner.»

King dit avoir tout fait pour que le festival soit couronné de succès, si bien qu’il a sérieusement caressé l’idée de faire une fellation à un officier des douanes des Bahamas pour faire sortir de la fourrière quatre camions transportant de l’eau de source.

Les 1% rêvant de côtoyer les 0,1%

En évoquant Woodstock, l'équipe du Fyre Festival en dit long, sans même s’en rendre compte. Les sujets de Fyre disent avoir été trompés par les promesses de McFarland comme par leurs propres ambitions (Fyre a été en partie produit par Jerry Media, qui a géré la campagne marketing du festival. Fyre Fraud laisse entendre que la firme savait que le festival était voué à l’échec, mais qu’elle avait tout de même assuré son marketing, tandis que Fyre les évacue presque de l’histoire).

«Ce qui nous motivait, c’était de faire partie de quelque chose de vraiment spécial, explique Marc Weinstein. Ce désir a fini par supplanter ma sagesse intérieure, qui me soufflait: “C’est du grand n’importe quoi.”» Mais aucun membre de l'équipe ne réfléchit une seconde à ce que signifient les mots «vraiment spécial».

Woodstock n’était pas un pur produit de la contre-culture: le festival n’est devenu gratuit que lorsque des fans sans billets ont démonté les barrières. Il était toutefois symboliquement lié à l’idéalisme du flower power, et non au simple espoir de pouvoir prendre un selfie avec Ja Rule.

Le public du Fyre n'a pas dépensé des milliers de dollars dans l’espoir éperdu de voir jouer Blink-182: il voulait côtoyer l’élite, influencer les influenceurs. Les 1% y voyaient une occasion d’afficher leurs accointances avec les 0,1 %.

L’une des personnes interrogées par Fyre Fraud offre une histoire abrégée des festivals musicaux américains, depuis Woodstock jusqu’à Live Aid, Lollapalooza et Coachella. Le documentaire ne s’étend pas sur le sujet, mais la transition saute aux yeux: les célébrations de justes causes de sont muées en expressions de l’identité personnelle de chacun et de chacune; l’opposition à la culture majoritaire est devenue une adhésion à cette même culture.

Méthode des start-ups «disruptives»

Fyre Fraud présente le phénomène comme un problème générationnel. En réalité, c’est un problème social. Billy McFarland ne s’est pas contenté d’arnaquer de jeunes et riches imbéciles d’Instagram et de leur soutirer des milliers de dollars: il a également soutiré des millions à ses investisseurs.

Des «génies sans pareils»: c’est aussi comme cela qu’ont été décrits les instigateurs du scandale Enron, une fraude financière bien plus massive et plus destructrice que le Fyre Festival (Fyre souligne toutefois que les victimes du festival n’étaient pas toutes riches et américaines: des entrepreneurs et entrepreneuses des Bahamas ont travaillé pendant des semaines sans recevoir de rémunération).

Si l’on met de côté la joie malsaine à observer le malheur d'autrui et les sandwiches au fromage, les méthodes de McFarland –dépenser sans compter tout en assurant son personnel que tout se passerait pour le mieux– sont peu ou prou celles des start-ups dites «disruptives». En regardant les documentaires, je n’arrêtais pas de penser à MoviePass.

Le Fyre Festival demeure la catastrophe parfaite de l’ère des réseaux sociaux, non seulement de part son mode de fonctionnement, mais aussi à cause de la façon dont il a été consommé.

De l’extérieur, le spectacle de ces enfants gâtés un peu bêta perdant leurs moyens face à la moindre déconvenue était assez jouissif –dans l’émission satirique «The Daily Show», Trevor Noah faisait remarquer: «Bon sang, les Blancs adorent le camping –sauf quand c’est une surprise!» J’avais l’impression de regarder The Walking Dead, à ceci près que tout le monde méritait d’être boulotté par les zombies.

Mais aussi distant soit-il, ce spectacle nous rappelle que nous vivons dans un monde façonné par cette quête perpétuelle de signes extérieurs de privilège, dans un pays dirigé par un professionnel de l’arnaque, dont la marque de fabrique est la certitude selon laquelle l’apparence du succès est plus importante que le succès en lui-même. Ce spectacle ne vend pas de billets, mais on ne peut pas se permettre de ne pas le regarder.

Sam Adams  Sam Adams est rédacteur en chef de Slate.com.

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