Médias / Économie

Aux origines de la crise de la presse US, trois erreurs stratégiques

Temps de lecture : 8 min

Durant des décennies, les journaux locaux ont engendré les profits sans savoir s’adapter. Aujourd’hui, c’est la démocratie américaine qui en paie le prix.

Dans les rues de Chicago  | Scott Olson / Gety Images North America / AFP
Dans les rues de Chicago | Scott Olson / Gety Images North America / AFP

Une étude récemment menée par des chercheurs de l’université de Caroline du Nord, aux États-Unis, a tiré la sonnette d’alarme au sujet d’un problème de plus en plus prégnant pour la démocratie américaine: le nombre de villes des États-Unis pouvant être classées comme «déserts informatifs», sans médias locaux pour servir de contre-pouvoir aux puissants. Depuis 2004, les États-Unis ont perdu environ 20% de journaux locaux et au moins 900 localités ont perdu toute source d’information locale dans le même laps de temps.

C’est un problème qui préoccupe beaucoup de monde en ce moment aux États-Unis après les annonces de licenciements dans trois grandes entreprises de médias. Si l’attention s’est principalement portée sur les deux médias nationaux que sont le HuffPost et BuzzFeed, les coupes dans le groupe Gannett sont sans doute plus inquiétantes, car c’est l’un des derniers grands groupes de journaux, avec des titres sur des marchés de toutes tailles.

Le fait que les licenciements au sein du groupe Gannett n’intéresse pas les Américains et Américaines reflète une mécompréhension des principaux problèmes auxquels doit faire face la presse US, une histoire qui remonte avant l’essor d’internet dans les années 1990. C’est pourtant une histoire que la population ferait bien de connaître et de comprendre, car cela l'affecte localement. On parle de corruption au niveau gouvernemental, mais ce qui se passe dans les municipalités est souvent pire –et de plus en plus souvent, plus personne n’est payé pour faire sortir ces affaires au grand jour.

Un lent désastre

Les gens ont tendance à penser que les difficultés que les médias connaissent aujourd’hui sont liées à internet, mais les racines du problème remontent plutôt aux années 1980. Afin de cerner le phénomène et d’y trouver des solutions, il convient de comprendre que ce lent désastre a été engendré par trois causes majeures.

La première a été une suite de mauvaises décisions commerciales qui ont laissé les sociétés de presse sous une montagne de dettes, même si elles évitaient d’investir dans les rédactions. Cela n’a pas toujours été le cas. Autrefois, la presse rapportait beaucoup d’argent. D’abord indépendants et tenus en famille, les journaux ont commencé à fusionner au milieu du XXe siècle pour se transformer en sociétés et en conglomérats extrêmement profitables (avec des marges d’environ 30%) dans les années 1970 et 1980, alors même que la chute du nombre de lecteurs s’amorçait.

Tout le monde voulait posséder des journaux, si bien que les sociétés de presse cotées en bourse empruntèrent de l’argent et continuèrent à acheter, parce que la hausse l’emportait sur le risque. Mais les grands profits entraînent de grandes attentes et, durant les années 1980, les stratégies d’investissement ne s’axèrent pas sur les innovations, mais plutôt sur le maintien des revenus élevés des actionnaires.

Avant l’avènement d’internet, les journaux fonctionnaient comme des quasi-monopoles dont le fonctionnement reposait sur les limites de la technologie et le rayon d’action d’un camion de livraison.

La deuxième force à l’œuvre a été la baisse des revenus de l'information au milieu de la dernière décennie, alors que l’attention se portait sur des résultats par trimestre (et les attentes de bénéfices des investisseurs). Les sociétés de presse perçurent extrêmement mal ce qu’était internet. Malgré toutes nos belles croyances au sujet du journalisme et de la démocratie, les journaux existent aussi en tant qu’entreprises, pour rassembler un public pour les annonceurs. Et, historiquement, les parutions ont créé ce lectorat en répondant au besoin d’information qu’ont les gens en tant que membres de la société. On se concentre généralement sur l’aspect «nouvelles», mais ce besoin d’information du public comprenait aussi des choses comme le programme TV, les avis de décès et de naissances, le calendrier des manifestations locales… Avant l’avènement d’internet, les journaux fonctionnaient comme des quasi-monopoles dont le fonctionnement reposait sur les limites de la technologie et le rayon d’action d’un camion de livraison. Les publications en ligne, avec leur coût négligeable et leur portée internationale, ont tout bouleversé. Au besoin d’information répondait désormais un choix plus ample et mondial de solutions. Le journal n’était plus la seule source d’information locale.

Des journaux qui n’avaient autrefois aucun concurrent sont tout à coup entrés en compétition avec tout le monde. Et, après des décennies passées sans investir dans leurs rédactions, ils n’y étaient pas préparés. L’erreur fatale de ces entreprises de presse ne fut pas, comme on peut souvent l’entendre, de donner gratuitement du contenu, mais plutôt de mettre trop longtemps à comprendre qu’internet avait détruit le monopole qu’elles détenaient sur l’information des populations locales. Elles auraient dû veiller à préserver leur lien avec ces communautés de lecteurs, qui étaient leur poule aux œufs d’or publicitaire. Au lieu de cela, elles ont considéré internet uniquement comme un nouvel endroit pour publier du contenu. Et elles l’ont payé cher.

Ce nouveau paysage médiatique a été inondé de nouveaux concurrents, qui n’ont pas manqué de prendre une partie des revenus des journaux qui jouissaient auparavant d’une certaine forme de monopole. Les nouveaux éditeurs cassèrent les prix des publicités, qui étaient ce qui faisait vivre les anciennes publications, puis le site Craigslist arriva, portant un coup fatal aux revenus engendrés par les petites annonces.

Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain, mais à mesure que les entreprises de technologie ont repris à leur compte le rôle des journaux (non seulement pour l’actualité, mais aussi pour les connexions humaines du quotidien pour lesquelles la population dépendait des médias traditionnels), les revenus ont commencé à diminuer jusqu’à ce qu’ils s’effondrent complètement. Entre 2000 et 2008, les revenus publicitaires des journaux ont chuté de plus de 60%.

Les entreprises ont de plus en plus redirigé leurs investissements vers des sociétés spécialisées dans les médias numériques qui pouvaient toucher un lectorat réservé autrefois à l’oligopole que formait la presse écrite, mais à une échelle mondiale. Si ce phénomène semble familier, c’est parce que c’est essentiellement ce que font Google et Facebook, et il n’est absolument pas surprenant que ces deux acteurs soient les grands gagnants de ce nouvel environnement. La société mère de Google, Alphabet, est la plus importante société de médias au monde en termes de recettes. Il y a vingt-et-un ans, Google n’existait même pas.

La «spirale de la mort»

La troisième raison a été la manière dont ces entreprises ont réagi aux répercussions qu’ont eues les deux premiers facteurs: en instaurant des coupes désastreuses dans les ressources de l’information, qui n’ont fait qu’accélérer le problème.

Publier des articles d’actualité coûte cher, mais acculées par la perte de lecteurs et la baisse de leurs revenus par rapport à leurs créances, les entreprises de presse réduisent les budgets des salles de rédaction. Et cela inclut les journalistes dont le travail a donné toute leur valeur à ces sociétés. Ce qui s’est passé par la suite était prévisible: c’est ce que Phil Meyer de l’université de Caroline du Nord a appelé la «spirale de la mort» de l’actualité. Les coupes budgétaires ont entraîné une baisse de la qualité qui a fait fuir les lecteurs. La chute des ventes et des abonnements provoquée par la perte des lecteurs a engendré une diminution des revenus publicitaires et, par conséquent, des restrictions budgétaires supplémentaires dans les salles de rédaction. Un cercle vicieux qui résume bien l’histoire de la presse écrite des trois dernières décennies.

L’apparition d’internet n’explique donc pas tout. En raison d’investissements trop rares pendant des dizaines d’années et des montants élevés du service de la dette, ces entreprises se sont retrouvées paralysées et exposées, alors qu’elles avaient un besoin criant de moyens et que les appareils portables changeaient la donne à une vitesse vertigineuse. Le coût pour le public est énorme. Les journaux, en tant que représentants de l’intérêt public, surveillent les municipalités, en tenant à l’œil, par exemple, les transactions et les dépenses fiscales. Lorsque cette sentinelle, aussi imparfaite soit-elle parfois, aura disparu, qui pourra obliger les puissants intérêts à répondre de leurs actes?

C’est aux citoyens de s’assurer que, face aux puissants intérêts, il y ait des acteurs indépendants qui vérifient les informations avant de les transmettre.

De gros efforts ont été faits pour soutenir les médias nationaux comme le New York Times et le Washington Post, et vous ne m’entendrez jamais dire qu’il ne faut pas payer pour lire la presse. Mais la crise est locale, ce qui signifie que nous devons réfléchir au moyen d’agir et de dépenser localement. Il est peut-être trop tard pour sauver la majorité des journaux de petit et moyen tirages, qui sont criblés de dettes. Ils seront remplacés par autre chose, peut-être un média similaire aux sites indépendants prometteurs, fondés grâce au financement participatif ou au soutien de fondations comme ProPublica, le Nevada Independent ou le Texas Tribune.

Aucun retour en arrière n’est possible. Instaurer des péages informatiques à un niveau local afin de tenter de retrouver le monopole des lecteurs est irréaliste et ne fera qu’accélérer la disparition de la presse écrite. Mais recréer une communauté en s’appuyant sur ce que le journalisme fait encore mieux que quiconque (et seulement cela) pourrait constituer une solution. Comme l’a fait remarquer Clay Shirky, professeur spécialisé dans les médias à l’université de New York: «Rien ne fonctionnera à coup sûr, mais tout le pourrait.» Les organes de presse doivent avancer en tâtonnant dans leur quête de l’innovation, mais le monde des médias dans lequel les bonnes idées et les modèles pouvaient se propager n’est plus. Ce qui fonctionne pour le New York Times n’aura probablement aucun écho dans les organes de presse d’une petite ville du fin fond des États-Unis.

BuzzFeed et le HuffPost sont toujours des entreprises innovantes. Les licenciements qui ont fait la une de tous les journaux sont peut-être un signe d’échec, ou simplement une anicroche dans leur parcours pour se construire un lectorat en ne cessant d’expérimenter. Le temps nous le dira. Cela dit, ces grandes sociétés ont plus de marge de manœuvre que les journaux locaux, qui ont très souvent dû se serrer la ceinture et dont la prochaine vague de licenciements pourrait sonner le glas.

Les citoyennes et citoyens doivent se rendre compte que les communautés locales sont fragiles si on ne les protège pas. Ils ne peuvent plus se reposer sur des organes de presse qui ont une vision à court terme. C’est au public de s’assurer que, face aux puissants intérêts, il y ait des acteurs indépendants qui vérifient les informations avant de les transmettre. Nous ne serons peut-être pas en mesure de sauver les journaux, mais nous devons nous assurer que ce qui les remplacera reflétera les principes qui font toute la valeur du vrai journalisme dans un monde inondé de médias en tout genre. La santé de notre démocratie en dépend.

Jeremy Littau Professeur agrégé de journalisme

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