Culture

J’ai regardé «Philharmonia» (j'aurais pas dû)

Temps de lecture : 7 min

Les missions de service public, on le sait, sont ingrates. Avec «Philharmonia», il s'agit de donner plus de visibilité aux femmes et aux minorités, sans oublier de rendre la musique classique accessible au grand public. Évidemment, la réussite est totale.

«Philharmonia», la musique classique en PLS | Via France 2
«Philharmonia», la musique classique en PLS | Via France 2

Le pitch de Philharmonia est féministe: une femme prend la tête de l’orchestre éponyme, après le décès de son prédécesseur. Une femme cheffe d’orchestre, ce n’est pas si fréquent, et le milieu musical est plutôt conservateur: il a fallu attendre 1997 pour que le Philharmonique de Vienne admette une femme dans ses rangs, ce qui n’est pas vraiment #MiToo.

«La nomination d'une femme cheffe d'orchestre est un coup d'com'. C'est pas ma décision. Ça vient d'en haut», entend-on dès les premières minutes de la série. Nommée en dépit du choix de l'orchestre: le ton est donné.

Philharmonia nous «emmène dans l'univers de la musique classique à travers le quotidien d'un grand orchestre philharmonique, pour une plongée lumineuse au cœur des passions artistiques et amoureuses, des rêves et des egos. Mais la folie et la mort rôdent aussi [...], donnant à l’histoire la dimension de thriller psychologique.» De l’exception culturelle, du sublime: on en salive d’avance.

Le classique n'est pas chiant, d'ailleurs, on va jouer des tubes

Ça démarre fort, avec les bonnes intentions d’un cahier des charges bien didactique qui nous rend heureux de payer la redevance. Les phrases fusent pour nous signifier que le classique, c’est formidable. «Encore un qui pense que le classique, c’est chiant!» Alors que non. Pour prouver le contraire, «on va jouer des tubes!» On ne saurait être plus disruptif.

«La mission de service public tançant les conservatismes blancs, gays et chauves» (allégorie) | Capture écran via France.tv

La cheffe, Hélène Barizet (allusion transparente à Patricia Barbizet), casse les codes et propose de jouer dans un gymnase: l’acoustique est «excellente», paraît-il. À quoi ça sert d’investir des millions dans des salles de concert? Elle est brutale, autoritaire et, pour nous faire comprendre qu'elle n'est pas une faible femme, elle adopte le style de Clint Eastwood dans Le Maître de guerre. Elle engueule les conservatismes: «Vous avez peur du changement!» Vraiment, ça secoue.

Pourtant, ils ont la peau dure, les conservatismes. D’emblée, le milieu musical impose sa misogynie: si une femme pouvait diriger un orchestre, avec des œuvres aussi puissantes que Wagner, «ça se saurait!». «La mort soudaine de notre maestro nous a tous laissés orphelins. Notre père à tous. Le ministère a dû penser que nous avions besoin d’une maman.»

Maestro ou maestra?

La Barizet au fait, «faut l’appeler maestro ou maestra?», s’interroge une jeune musicienne. Bonne question. La réponse viendra plus tard: «Vous êtes cocue, maestro, vous saviez pas?» –c'en est fini de la féminisation du titre. On se console en regardant une harpiste en soutien-gorge.

Quand il y a une fuite d'eau, la harpiste, c'est bien connu, se désape pour essuyer son instrument. | Capture écran via France.tv

Le plus macho de tous est le directeur de l’orchestre. Rôle écrasant pour Laurent Bateau, qui doit assumer d’être macho tout en incarnant deux minorités opprimées: les gays et les chauves. Gay et misogyne, voilà qui est original. Son petit ami meurt, on joue la musique de Boys Don’t Cry; hop, voici cochée la case du cahier des charges: penser aux trans*.

Laurent Bateau se charge aussi de faire le fayot. Sollicité pour aller pantoufler dans le privé, le directeur de l’orchestre se drape dans son honneur: «J’ai une faiblesse pour le service public, on ne se refait pas.» Delphine Ernotte likes this.

Hey! Et les autres minorités? Ah oui, c’est vrai, y'en a aussi dans le cahier des charges. Lina El Arabi est violoniste et symbole. Jeune, elle représente les minorités visibles. Pour bien comprendre ce que signifie la minorité visible, la série sort la grosse caisse. Selena n’est «pas très fière» de sa famille –elle a été élevée par des bistrotiers et sa mère, turque, ne l’a pas reconnue. Comme elle n'a «pas du tout l'air d'une fille à papa», la maestro l’interroge habilement: «D’où ça vient toute cette rage, cette colère qui sort de vous?» C’est bien connu, les jeunes des minorités visibles ont toujours la rage et la colère.

Au mépris de toutes les règles sociales (dans les orchestres, on apprend le code du travail avant le solfège), Selena est bombardée premier violon en deux minutes chrono. Exit le titulaire du poste: le lendemain, l’évincé Vladimir Gregoriu joue dans le métro. Il revient ensuite, on ne sait pas trop ce qu’il fait mais bon, Tom Novembre est un bon gars, avec l’éternel sourire de celui qui se lève en fumant des pétards.

Tu traverses la fosse et tu en trouves, du travail

Hélène Barizet croise un jeune à capuche qui la tutoie: hop, il est nommé régisseur. Dans l’univers du classique, même plus besoin de traverser la rue pour trouver du boulot. La maestro continue de casser-les-codes-bordel et exige d’être tutoyée par le jeune à capuche. «Chuis trop bien ici», dit-il. On espère qu’il y a beaucoup de jeunes à capuche qui regardent la télé pour mieux connaître le monde du travail.

Accessoirement, le nouveau régisseur est le fils du délégué syndical de l'orchestre, hostile à la cheffe. Aussitôt, le vieux mâle blanc cégétiste devient doux comme un agneau. Rien de tel que le népotisme pour amadouer les syndicalistes.

Rep a sa les intermittents précaires. | Capture écran via France.tv, ajouts de l'auteur

À force de souffleter les conservatismes, Hélène Barizet se fait des ennemis. Pour son premier concert, à peine installée au pupitre, elle découvre que les feuilles de la partition ont été collées. On aime la farce, chez les artistes. En saison deux, la production n’exclut d'ailleurs pas le trompettiste pétomane.

La musicienne qui a saccagé la partoche avec de la colle UHU (LOL, en version anglaise) est la rivale de la cheffe: la musique classique, c’est comme partout, y'a des coucheries. Nous sommes bien «au cœur des passions artistiques et amoureuses».

Et la musique, dans tout ça?

Tiens, oui, c'est vrai ça: on nous a également promis de la «passion artistique».

«Il n'y a aucune doublure ni effets spéciaux», souligne la productrice Rose Brandford Griffith (Merlin Prod.). Et il est exact que les musiciennes et musiciens ont une gestuelle plutôt réaliste. On n’en dira pas autant d’Hélène Barizet, dont la battue est suffisamment vague pour permettre aux autres membres de l'orchestre de faire ce qu’ils veulent. Elle est en quelque sorte un «simple agent de circulation».

Le célèbre revers à deux mains de Jimmy Connors a inspiré plusieurs générations de chef·fes d'orchestre. | Capture écran via France.tv

Lorsqu’elle est colère, la maestro rentre à la maison, met un casque sans fil et bat la mesure en contre-jour pour expulser le scrogneugneu qui est en elle, à grands coups de «uh!», «ahu!» et «huhum!».

Toi aussi deviens chef·fe d'orchestre grâce au tuto de France 2 | Capture écran via France.tv, ajouts de l'auteur

Hélène Barizet s'adresse à ses musiciennes et musiciens avec pédagogie: «Une symphonie, c'est comme un puzzle.» Et leur donne des indications précises: «Quand tu joues, le temps s’arrête. C’est... c’est magnifique.» Aussi obtient-elle des résultats exceptionnels: les répétitions durent à peine quelques minutes mais peu importe, c'est immédiatement parfait. Si elle demande de reprendre un passage, c'est juste pour faire chier quelqu'un.

Interrogée par Télérama, la cheffe d'orchestre Claire Gibault a fait part de son désappointement. «Les mots qu’on lui fait dire sont à mille lieues de ceux que l’on peut prononcer pour diriger des musiciens –jamais personne ne dirait: “Je voudrais que vous sentiez toute la puissance de cette œuvre.” Plus généralement, aucun chef ne s’adresserait de cette façon-là à son orchestre.»

On comprend assez vite que le classique n’est pas chiant, sauf s'il dure trop longtemps. En conséquence, les extraits durent moins d’une minute –sauf celui de Mission impossible.

Dès qu'il en a l'occasion (en fait, tout le temps), l'orchestre joue en plein air, de préférence sur les quais de Paris ou dans une maison de campagne, un verre à la main, entre potes. N'excluons pas que l'acoustique des bords de Seine soit aussi «excellente» que celle d'un gymnase. C'est un peu sa marotte, à cet orchestre, de jouer le moins possible dans sa salle –une salle de concert, ah ah, tellement ancien monde. Faudrait pas le pousser beaucoup pour qu'il se mette au télétravail.

La musique, l'eau, le feu, tout ça

À la douzième minute du premier épisode, Hélène Barizet se fait prendre par son mec sur un piano. C’est ça, les musiciens, ils adorent faire des cochonneries sur leurs instruments millésimés. Je souffle l'idée pour un prochain téléfilm de service public: maréchale-ferrante, elle tente la levrette sur une enclume.

Prenant au pied de la lettre les gens qui pensent que le classique, c’est chiant comme la pluie, la série n’y va pas de main morte et aligne trois cadavres en trois épisodes, ainsi qu'un «pronostic vital engagé» dans le quatrième. «On va vraiment passer pour un orchestre maudit.» À se demander s'ils ont bouffé plus de bois pour fabriquer les violons ou les cercueils.

Hymne à la joie (édition révisée PFG)

Comme elle a des problèmes avec sa mère, la cheffe passe beaucoup de temps dans une piscine, où elle se régénère autant qu’elle étouffe. N’excluons pas que ce soit le subtil symbole du liquide amniotique, les scénaristes savent y faire. La malédiction familiale d'une maladie rare nous gratifie de scènes d'hôpital –il faut toujours des scènes d’hôpital– et de crises nerveuses à répétition.

Hélène Barizet doit éteindre l'incendie qui en est elle (métaphore). | Capture écran via France.tv

En attendant Netflix

Soutenue à bout de bras par France Musique, la série a subi les foudres du Monde et de Diapason, où Vincent Agrech observe que «les séquences de concerts à la Philharmonie de Paris, si mal cadrées qu'on voit les rangs vides autour des deux-cents figurants que la production s'est autorisée. C'est sûr, ça donnera aux novices envie de se ruer dans les auditoriums». La fin de l’épisode 3 est à ce titre très amusante: d’un plan à l’autre, la salle de concert est pleine, puis vide, puis pleine.

Les personnages sont inexistants. Et les situations tellement insignifiantes qu'elles ne parviennent même pas à être grotesques. Après quatre épisodes de Philharmonia, la consternation est déjà totale. Si l'on a envie d'une série avec de la musique classique «attractive» et «grand public», il faut sans doute attendre qu'elle soit produite par Netflix.

Jean-Marc Proust Journaliste

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