Société / Culture

Pourquoi adore-t-on Marina Foïs?

Temps de lecture : 6 min

Drôle, émouvante, engagée, l'actrice fait l'unanimité sur Twitter à chaque passage dans «Burger Quiz» et séduit aussi bien les fans de comédies grand public que de films plus confidentiels.

Marina Foïs au 71e Festival de Cannes, le 13 mai 2018 | Anne-Christine Poujoulat / AFP
Marina Foïs au 71e Festival de Cannes, le 13 mai 2018 | Anne-Christine Poujoulat / AFP

Mercredi 16 janvier au soir, Arte réunissait près d’un million et demi de téléspectateurs et téléspectratrices devant Irréprochable, l’excellent premier long-métrage de Sébastien Marnier sorti en 2016. Ce mercredi à la même heure, une autre chaîne, TMC atteignait également un très bon score grâce à l’un de ses programmes phares, «Burger Quiz», exceptionnellement présenté par la comédienne.

En cumulant les audiences des deux chaînes, pas loin de trois millions de personnes (2,7 millions), ce soir d’hiver, regardèrent des programmes dont le seul point commun aura alors été Marina Foïs, actrice sur Arte, animatrice sur TMC.

Renaissance d’un certain humour

Malgré les qualités intrinsèques de l’émission créée par Alain Chabat et du film de Marnier, on ne peut s’empêcher de remarquer la présence de l’ancienne membre des Robins des Bois. Outre sa performance dans le rôle du sombre et complexe personnage d’Irréprochable, ce mercredi était l’occasion de la découvrir aux manettes du «Burger Quiz» après y avoir participé en tant qu’invitée de nombreuses fois depuis la reprise du jeu en septembre dernier. Une présence marquante tout au long d’une deuxième saison qui s’évertue à convoquer les fantôme d’un «esprit Canal», dont Marina Foïs fut l’une des contributrices il y a seize ans.

Au fur et à mesure de ses participations, Marina Foïs est devenue un genre d’égérie «Burger Quiz». Parce que sur ce plateau imitation diner américain où elle a l’air de toujours jouer à domicile, Foïs, aujourd’hui actrice dramatique, redevient aussi drôle que la Marina Foïs du début des années 2000. Enchaînant les défaites avec une maladresse comique et une mauvaise foi sans pareilles, chacune de ses (rares) bonnes réponses est célébrée comme un événement grandiose à la gloire de sa personne, appuyé par de poilantes exagérations de mise en scène additionnant ralentis, noir et blanc et bande-son épique.

Reine à distance humaine

Il n’en fallait pas plus pour déchaîner les réseaux sociaux. La «reine» Marina Foïs a séduit Twitter et particulièrement la frange des trentenaires, le retour de la face comique de la comédienne se rappelant aux bons souvenirs de toute une génération qui a vu bon nombre d’idoles passées disparaître, changer, parfois ne pas changer assez ou ne pas changer avec elle. Comme Jean-Paul Rouve, autre ancien des Robins des Bois, souvent regardé de haut pour son insistance à jouer l’humour régressif dans lequel beaucoup le pensent enfermé depuis le succès populaire des Tuches. Une image par ailleurs assez injuste puisque depuis ces dix dernières années, l’acteur est passé quatre fois derrière la caméra, le temps de films étonnants de délicatesse comme l’adaptation du roman de David Foenkinos, Les Souvenirs, ou le récent Lola et ses frères.

La façon qu’a Marina Foïs d’équilibrer sa carrière et ses interventions publiques répond à une demande très strictement contemporaine. Plutôt discrète, elle limite ses apparitions médiatiques aux promotions des films dans lesquels elle joue tout en donnant souvent à ce type d’entretiens, habituellement sans grand intérêt, une saveur particulière, par son naturel de gouailleuse parisienne et ses prises de position progressistes. Elle a ainsi participé, par exemple, à une campagne de sensibilisation au sort des migrants, et s'est dite «affligée par les rôles écrits pour les femmes dans la comédie» lors d'une émission sur Radio Nova.

Récemment, elle a aussi souligné l’hypocrisie de la modération d’Instagram en publiant une photo extraite d’une pièce de théâtre où Romain Duris l’embrassait de force, arguant à raison que l’image, «100% hétéro», ne serait pas censurée contrairement à la photo de nu masculin prise par l’artiste Tom Bianchi qu’elle avait partagée quelques jours plus tôt avant qu’elle ne tombe sous le coup de la censure.

JE n’ai pas supprimé ma photo précédente, la « communauté Instagram « A supprimé cette photo de @tombianchi ... « Réunies sous le nom de FIRE ISLAND PINES:POLAROÏD, les photos de Bianchi constituent un témoignage inestimable sur une mutation majeure de l’histoire QUEER, le début d’une conscience, à une époque (1975-1983) où l’homosexualité était encore illégale aux USA. Peu de temps après, l’épidémie du Sida balayera le pays »... i-D.vice.com Tom Bianchi est photographe, spécialiste du nu masculin (oui oui) il est aussi le co-fondateur d’une compagnie de bio-technologie qui lutte contre le sida. À part ça, j’aime ses photos. #bisous

Une publication partagée par Marina Foïs (@marinafois) le

Marina Foïs est ainsi devenue l’une des reines, voire l’une des queens, de la communauté LGBT+ en général et lesbienne en particulier. Notons d’ailleurs qu’on peut la voir en ce moment au théâtre, dans la pièce Les Idoles de Christophe Honoré, où elle joue un homme, l’écrivain homosexuel Hervé Guibert, mort du sida en 1991.

Personne ne semble avoir rien à reprocher à la comédienne, ce qui n’est finalement pas si commun. Et cette image sans tache prospère grâce à une utilisation brillante des réseaux sociaux. Marina Foïs n’a pas de page Facebook officielle mais confesse être accro à Instagram, a l'art et la manière d'utiliser Twitter, où sa popularité a connu un second souffle; ses remarques et réponses font toujours mouche avec ce qu’il faut d’humour et de détachement pour entrer dans cette catégorie de plus en plus rare des twittas et des twittos du bon vieux temps, ceux de l’autodérision et de l’épure. Comme lorsqu’à un twitto qui lui souhaite un joyeux anniversaire, elle répond: «Le temps passe si vite. Et la guerre c’est moche. Et rien de plus beau que le sourire d’un enfant», ou qu’elle s’auto-congratule de sa victoire au «burger de la mort» en toute simplicité:

Carrière «pas tout à fait centrée»

Une communication directe et, semble t-il, naturelle, pour cette actrice de 49 ans qui deux semaines avant son anniversaire, a fait remarquer en un tweet aux 12.000 retweets et quelque 50.000 likes qu’il ne lui restait alors «plus que 1 an et 14 jours pour coucher avec Yann Moix».

Mais si cette survivance de l’humoriste des années 2000 est autant appréciée, c’est parce que les années 2010 ont vu Marina Foïs engager un tournant dans sa carrière. Un virage difficile mais diablement réussi du comique au drame voire, ponctuellement, au grand film d’auteur.

Outre quelques films sans grand intérêt, il fut proposé à Marina Foïs d’explorer une palette de sentiments très divers entre cinéma mainstream de la bande Canet-Lellouche, dont elle est proche, et œuvres plus exigeantes du côté de chez Christophe Honoré, Laurent Cantet ou Sébastien Marnier déjà évoqué plus haut. Le tout en continuant ponctuellement à exploiter son don comique au sein de comédies de qualité (un exploit) tels que les Papa ou Maman et autres Tour de contrôle infernale d’Éric Judor.

Une mue lente, complexe, fidèle à la nature de Marina Foïs, «éclectique, bordélique et pas tout à fait centrée» ainsi qu’elle se décrit elle-même sur le plateau de «Quotidien». C’est d’ailleurs durant cette même interview qu’elle relativise le contrôle qu’un acteur ou une actrice peut avoir sur sa propre carrière, contredisant la notion de «choix» mise en avant par Yann Barthès: «J’ai eu les propositions pour les faire, ces choix», corrige-t-elle en prenant l’exemple de Marion Cotillard, à qui on propose bien souvent le même genre de rôle.

Géante

Ce tournant, dans la carrière de Foïs, on peut le dater. 2011, lorsque son interprétation dans Polisse de Maïwenn est remarquée au point que le nom de la comédienne arrive aux oreilles des fans de rap, via le morceau «Courage Fuyons» de Médine et Orelsan (1,8 million d’écoutes rien que sur YouTube) et l’apparition soudaine de l’actrice dès le premier couplet [ATTENTION SPOILER]: «Se défenestre, pas pour sauver Loïs mais comme Marina Foïs, à la fin de Polisse».

Un tableau général qui donne l’impression d’une actrice totale, aussi sensible aux grandes causes qu’intouchable en tant que femme profondément moderne. Le 4 janvier dernier, M le magazine du Monde affirmait même qu’aujourd’hui en France, les «agents, réalisateurs, comédiens» sont unanimes: elle est «capable de tout jouer», et de telles actrices, «ils n’en voient que deux, Isabelle Huppert et Marina Foïs». Ce n’est plus la cour des grands, c’est la table des géantes.

Thomas Deslogis Journaliste

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