Égalités / Société

Quelles conditions à l’imamat par les femmes?

Temps de lecture : 10 min

Le paysage islamique français se caractérise par une grande diversité de pratiques et croyances au sein desquelles la revendication d’un imamat féminin pourrait trouver sa place.

Sur cette photo prise le 10 septembre 2010, une femme lit le Coran dans la cour intérieure de la grande mosquée de Paris. | Lionel Bonaventure / AFP
Sur cette photo prise le 10 septembre 2010, une femme lit le Coran dans la cour intérieure de la grande mosquée de Paris. | Lionel Bonaventure / AFP

Ce texte a été rédigé conjointement avec Karim Ifrak, islamologue.


Une mosquée inclusive où le prêche serait fait alternativement par un homme et une femme: la proposition de la doctorante en islamologie Kahina Bahloul (École pratique des hautes études) et du journaliste Faker Korchane a fait du bruit à Paris, en ce début d’année 2019.

Le paysage islamique français se caractérise par une grande diversité en termes d’offre et de demande, au cœur d’un espace «religieux» parmi les plus dynamiques d’Europe. Tous les courants de l’islam y sont représentés, ses manifestations les plus tardives comprises, traduisant l’extrême inventivité de l’islam contemporain. Dans cet ensemble où l’étanchéité des initiatives est l’exception, il manquait à l’appel un courant, certes extrêmement minoritaire, mais évoluant dans d’autres pays, à savoir une mosquée «inclusive», dont le trait le plus apparent est le fait qu’il revendique l’imamat féminin.

Le concept se décline en réalité en deux projets, la mosquée Fatima et la mosquée Simorgh, portée par Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay, fondatrices de l’association Voix d’un islam éclairé.

La mosquée Fatima en question

Les deux projets présentent des différences significatives. Le projet de la mosquée Fatima se revendique du rite hanafite, rejette la mixité et recommande le voile pour les hommes comme pour les femmes et ce, sans toucher aux pratiques, mais elle dit se subordonner aux enseignements mutazilites et au soufisme dualiste, un courant récent du soufisme.

Dans le projet Fatima, l’idée d’un imamat féminin tel que présenté par Fader Korchane a bien évidemment créé des tensions. Mais les détracteurs s’en prennent davantage à Kahina Bahloul, en raison de ses origines algériennes et de son féminisme qu’elle dit universaliste et non islamique.

Son désir de libération et d’égalité réelle s’oppose ainsi au machisme intégral –la journaliste et autrice Nadia Tazi parle de «politiques de la virilité»– et fait écho à la salafisation des pays du Maghreb où elle a grandi et a été éduquée.

Le modèle «Fatima» existe déjà en Chine (depuis 1820), en Afrique du Sud (depuis 1995), au Mexique, au Canada et aux États-Unis (depuis 2005), en Angleterre (Oxford en 2008, Londres en 2012, Bradford en 2018), au Danemark (depuis 2016), mais également en Inde, en Suède, en Allemagne et en Suisse.

Mosquée «inclusive» aux États-Unis

Le projet de la mosquée Simorgh en revanche dit ne s’attacher à aucune école juridique, choisit la mixité et ne pose aucune recommandation vestimentaire. Les fidèles auront une totale liberté pour adapter les pratiques, les enseignements seront mystiques et progressistes.

Une justification théologique complexe

Les fondateurs des deux projets n’hésitent pas à parler de précédents dans le monde islamique, citant notamment les femmes scientifiques ayant marqué leur temps comme Asma Bint Assad b. al-Furāt (décédée vers 864) ou Tāhira Bint Aḥmad al-Tanūkhyya (décédée vers 1044).

Or, cela ne signifie pas pour autant qu’elles ont été un jour imam, c’est-à-dire, qu’elles ont eu la possibilité de conduire des prières collectives «obligatoire ou subrogatoire», une mission qui incombe, selon la jurisprudence islamique, aux hommes uniquement sous des conditions précises particulières (Abd al-Rahman al-Gazayri, al-Fiqh âla al-Madāhib al-arbaâ, La jurisprudence (islamique) selon les quatre écoles, 1/243, Dār al-Kitāb, Beyrouth, 2005).

Certes, le statut d'«imam», dans l’histoire «théologique» de l’islam a été l’exclusivité des hommes. Mais concernant ce point, le Coran n’est guère loquace.

Ce vide juridique a laissé le champ libre aux traditionnistes et aux juristes acquis au hadithisme (interprétation de l’islam concentrée sur celle des hadiths, dits et faits du prophète Mahomet). D’un commun accord, ils ont ainsi décrété au fil des siècles que la femme ne peut prétendre au statut d’imam, mais que la chose reste possible dans le cas où les fidèles sont de sexe féminin exclusivement, et cela à l’exception de l’école malékite qui le proscrit.

Une des solutions modernes est de désigner une femme, imam «de troisième rang», comme en Belgique dans la mosquée Assahaba, dont le salaire est payé par l’État fédéral comme les deux autres et qui, même si elle est censée «développer l’encadrement de la population féminine», remplit toutes les fonctions de l’imam homme, sauf celle de diriger la prière.

Les religions, entre sacré et institution

Le projet d’imamat de femme oblige à réfléchir à ce qu’est une religion et comment elle s’organise.

De fait, les religions, gestionnaires du sacré, ont toujours mis en place des pare-feu pour éviter ses potentialités violentes ou contraires à toute institution sociale, et conjurer le mysticisme et ses risques destructifs –encore plus dans l’islam où il n’y a pas d’autorité religieuse centrale et pas d’intermédiaire entre le croyant ou la croyante et Dieu.

La religion, avec l’ensemble des savoirs qu’elle développe, entend limiter les risques (sociaux et politiques) d’implosion –d’où la constitution d’un savoir théologique qui, longuement accumulé, permet de canaliser ces énergies et d’inscrire l’institution dans la durée.

les religions mettent en place un corpus interprétatif complexe qui permet de limiter les risques proprement religieux

Cela est valable pour l’islam traditionnel des quatre écoles juridiques (et plus encore dans le chiisme), mais la conjuration des effets délétères du mysticisme est également prise en charge dans les tariqas soufies (tariqa, littéralement voie, désigne une confrérie religieuse) avec le contrôle exercé par le cheikh sur l’anéantissement de l’ego de l’adepte.

En un mot, les religions mettent en place un corpus interprétatif complexe qui permet de limiter les risques proprement religieux, d’emportement et de contagion généralisée (violence et sacré), en imposant une initiation non pas immédiate, mais régie par la patience d’un apprentissage intellectuel. La religion a un pôle mystique, mais également un pôle sapientiel (fondé sur la sagesse) qui relève de la prudence. C’est cette prudence qui vole en éclat quand les interprétations humaines tendent à voir sous leurs yeux les signes de l’apocalypse et que les être humains sont ardents pour l’accélérer, ce dont Daech est l’exemple le plus contemporain.

Dépoussiérer la tradition

Pour éviter cette exaltation prophétique qui peut venir d’une religiosité principalement fondée sur l’intuition, voyant dans les traditions souvent des sédiments ou des obstacles à la puissance transformative de Dieu, les personnes qui proposent ce projet de mosquée inclusive s’attachent à l’enraciner dans une tradition dépoussiérée.

En effet, comme dans le féminisme islamique, elles jugent que l’exclusion des femmes de l’imamat est le résultat de siècles de domination patriarcale, qui se donne le bon nom de consensus.

Pour elles, rien dans le Coran n’implique que l’imam serait un homme. Ils revendiquent également un courant de l’islam, le mutazilisme, qui est globalement connu pour deux traits: son libéralisme intellectuel assumé et sa prise de position sur le Coran créé, à savoir qu’il n’est pas la parole même et directe de Dieu, divine, éternelle et incréée mais que la lettre coranique est le véhicule de transmission d’un message.

Femme imam au Kerala en Inde, menacée de mort

Or, le fondement tant doctrinal que juridique sur lequel cherche à se baser ce projet pose problème.

Que dit le droit?

Ni le mutazilisme, ni les différentes écoles juridiques existantes n’accordent à la femme le droit d’être imam. À quoi Fader Korchane fait-il donc, théologiquement parlant, référence? Le droit à l’interprétation pourrait lui reconnaître cette prétention, au regard notamment des circonstances contemporaines où l’égalité entre femmes et hommes est affirmée et réalisée. Mais cela reste, religieusement parlant, insuffisant.

Le mutazilisme est certes l’école de pensée la plus libérale et la plus raisonnée qui soit, mais pour autant, elle ne peut concéder aux néo-mutazilites, le droit de s’affranchir de ses préceptes fondamentaux.

Juridiquement et théologiquement parlant, c’est l’impasse. Reste la voie coraniste qui offre davantage de possibilités en termes d’interprétation, mais là non plus, il n’est pas certain que les coranistes l’entendent de cette oreille.

Selon les entretiens que nous avons menés avec les deux porteuses pour cet article, il semble cependant que l’inspiration soit plus directe: la lecture du Coran, nourrie pour l’une (Anne-Sophie Monsinay) de sa connaissance du contexte de la Bible et de la révélation, enracinée dans son rapport très personnel à Jésus et protégée de la «contamination» par les traditionalismes du fait qu’elle n’a pas fait d’études islamiques; et pour l’autre (Kahina Bahloul), outre l’expérience de l’Algérie pendant les années noires, il y a un fort engagement dans le dialogue interreligieux et le désir de constituer l’unité des trois religions abrahamiques, sous l’inspiration de la pensée soufie inclusive d’Ibn Arabi.

Mise à distance des autorités religieuses

L’une et l’autre se placent à distance des autorités religieuses, en particulier des maîtres soufis quand ils organisent une véritable adoration de leur personne. Les intermédiaires humains sont mis en cause, mais les pratiques le sont également, dans une forme de religiosité qui met en avant l’authenticité de la personne et la quête du sens, et renvoie toute ritualité (y compris l’usage de l’arabe coranique pour le projet Simorgh) à l’orthopraxie qu’il réfute.

Dans ce cas, l’allusion (incohérente et inexacte littéralement) du projet Fatima au mutazilisme vise à les protéger de toute accusation d’innovation égarée ou néfaste (bidaa) qui risque de les faire condamner aux yeux des musulmans qui ne relèvent pas de leur clientèle particulière.

Imam canadienne

Nouvelles religiosités

La proposition de mosquée islamique est donc un objet complexe qui fait sens dans le cadre global des nouvelles religiosités ou spiritualités.

L’idée qu’il faut nettoyer la source de la foi (ici le Coran) des scories patriarcales se retrouve, sous d’autres formes, dans le New Age. Dans mon terrain péruvien, je rencontre des «chamans» non natifs qui discréditent les sages locaux au titre que leur savoir est transmis de génération en génération (il est donc devenu l’équivalent de la «lettre» et un savoir mort), tandis qu’ils tirent eux-mêmes leur savoir d’une transmission directe, par la plante (en l’occurrence l’ayahuasca) qui les inspire sans intermédiaire.

Ibn Arabi qui domine le soufisme contemporain, à la place de Roumi qui prévalait il y a trente ans, revendique la même chose lorsqu’il reproche aux oulémas (savants) l’usage d’un savoir détenu de «personnes mortes», alors que lui détient le sien directement d’Allah l’Éternel Vivant.

Influences et médias

Objet complexe car, si le projet d’imamat féminin ne peut prétendre s’appuyer sur les écoles juridiques ou théologiques, il ne paraît pas non plus vouloir développer une nouvelle école juridique, ce qui pourrait faire sens dans le contexte occidental mais demanderait un effort doctrinal intense.

Pour l’instant, il ne décrit pas suffisamment ce que serait cet imamat féminin (par exemple, s’il est une nouvelle catégorie?); il ne dit pas non plus ce que fait cette imam femme au moment de ses menstruations, ni ne décrit l’étendue de ses prérogatives –par exemple l’imame du Danemark célèbre les mariages (l’équivalent d’un acte civil en islam), mais ne prononce pas la prière mortuaire (où le ministère d’un imam est requis, dans les mêmes conditions que la prière prescrite, si ce n’est qu’elle s’effectue debout).

RFI, reportage sur une imame au Danemark

Le projet se présente comme une rupture par rapport à l’islam actuel mais une continuité par rapport à l’islam profond dont la connaissance est obtenue de façon presque charismatique. Il est sous le coup d’une inspiration personnelle quoiqu’elle se défende de tout prophétisme, et se comprend mieux dans le contexte de la société actuelle.

En effet, il passe fortement par les médias et les réseaux, et émane de personnalités connues par ces moyens plus que par une inscription dans les milieux musulmans, ou qui arrivent à être connues par lesdits milieux du fait de leur maîtrise des techniques de communication et des médias. Le modèle est ici la célèbre rabbin Delphine Horvilleur (Mouvement juif libéral de France).

En outre, on constate un certain adoubement par l’État –Monsinay et Bahloul sont des personnalités indépendantes convoquées aux assises de l’islam de 2018– qui cherche, depuis que l’islam est devenu une question publique, ce que serait le «bon islam» et tend à mettre en avant les personnes qui sont le plus en phase avec sa politique culturelle –ici le thème de l’inclusivité.

Brut, Delphine Horvilleur

Effets inattendus

Le projet de mosquée inclusive, qui paraît une solution commode pour un certain nombre de croyantes et croyants gênés notamment par le statut de la femme dans l’islam traditionnel, présente cependant des risques.

D’abord, il tend à enfermer l’islam dans l’islam des mosquées, autrement dit, à représenter l’islam comme une religion qui se pratique à la mosquée au mépris de ses formes variées (et sur la question des femmes, leur présence à la mosquée n’est pas recommandée). Par ailleurs, il se focalise aussi sur des figures charismatiques qui visent peut-être une gratification directe et immédiate, sous les auspices de la Sainte Ignorance décrite par Olivier Roy.

Une mosquée inclusive ressemble à un selfie –et il devrait être possible de l’envisager sous des catégories sociologiques extérieures au champ religieux sans être soupçonné de machisme. Elle présente aussi de nombreux traits New Age; et l’analyser sous cet angle, ainsi que dans le cadre des religions comparées comme nous l’avons ébauché, permettrait de sortir l’islam de son exception analytique.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Sylvie Taussig

Newsletters

Le legging, outil d'émancipation féminine

Le legging, outil d'émancipation féminine

C'est moche, c'est mou, ça boudine. Pourtant, le legging pourrait bien être, sans le savoir, un vrai vêtement politique.

«J'ai découvert que leur groupe de conversation s'appelait “Week-end entre couilles”»

«J'ai découvert que leur groupe de conversation s'appelait “Week-end entre couilles”»

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Justine, dont le conjoint passe une fois par an un week-end réservé à lui et à ses amis masculins.

Les féminicides sont-ils vraiment en hausse depuis début 2019?

Les féminicides sont-ils vraiment en hausse depuis début 2019?

Derrière l'affirmation récente que désormais, une femme est tuée tous les deux jours par son conjoint ou son ex se cache une réalité statistique bien plus complexe.

Newsletters