Société / Culture

Dans la (vraie) vie, peut-on se la jouer Mowgli?

Temps de lecture : 5 min

Le mythe de l’ours mal léché qui devient gros nounours a tout pour fasciner.

Les récits d'entente cordiale entre les espèces renvoient au mythe de l'indifférenciation originelle. | «Le Livre de la jungle» / Capture d'écran YouTube
Les récits d'entente cordiale entre les espèces renvoient au mythe de l'indifférenciation originelle. | «Le Livre de la jungle» / Capture d'écran YouTube

Le 24 janvier, après avoir été porté disparu pendant deux jours dans les bois enneigés de Caroline du Nord, Casey Hathaway, 3 ans, a été retrouvé sain et sauf. Si on a entendu parler de cette affaire miraculeuse (les températures étaient proches de zéro, les conditions météorologiques si mauvaises que la police avait demandé aux volontaires d’interrompre les recherches et le petit garçon n’était pas suffisamment couvert pour être véritablement protégé du froid), c’est surtout parce que l’enfant a dit qu’il avait été maintenu en vie par un ours. Une belle histoire. «Huge if true», tweetait ainsi ma consœur du Guardian Elle Hunt («énorme si c’est vrai»).

Résultat: quand le verdict est tombé, dans la bouche de Chris Servheen, chercheur de l’université du Montana spécialiste des ours, la déception était totale. «Sorry folks», a ainsi posté la journaliste britannique sur Twitter («désolée les gars»). C'est bien la preuve que tout le monde avait envie d’y croire. «Cette entente paisible entre un enfant et un animal sauvage est une sorte de millefeuille de mythes», nous explique le professeur d’ethnologie à l’université de Bretagne occidentale Sergio Dalla Bernardina. Une fascination qui est ancrée depuis des centaines, voire des milliers d’années, dans notre folklore, et qui n’a aucune raison de disparaître au XXIe siècle. Au contraire.

Le mythe d'un état de nature indifférencié

Plus encore que les histoires –qui pullulent– de chiens ou de chats qui ont tiré un enfant du danger, celles où ce sont des animaux sauvages et non domestiques qui se font sauveurs ont quelque chose d’attrayant. Parce qu’elles renvoient au passé. Et pas à n’importe lequel: au «mythe des origines, un âge d’or, où régnait une paix universelle, qui a précédé la rupture entre les humains et les non-humains, une époque indifférenciée où tous les êtres logeaient à la même enseigne», pointe l’auteur de L’éloquence des bêtes: quand l’homme parle des animaux.

Tous les éléments du récit viennent renforcer cette vision d’un état où l’humain n’avait pas encore bouleversé l’ordre naturel. La forêt. La neige. La tempête. «Les protagonistes se trouvent dans une sorte de monde préhistorique, une “wilderness” hors du temps. Ce qui rend l’environnement encore plus sauvage, c’est le climat. Ce froid-là connote la nature originelle et ses dangers. L’enfant et l’ours représentent tous deux l’innocence de l’état de nature, ce sont des “bons sauvages”.» Tous deux innocents face au déchaînement des forces de la Nature avec un N majuscule, parce qu'elle incarne un personnage à part entière.

Coexistence pacifique inter-espèces

Dans ce monde terre à terre où la violence des humains à l’égard des animaux –que ce soit en raison du changement climatique, de notre consommation de plastique ou au sein même des abattoirs– est attestée et de plus en plus dénoncée, une coexistence paisible au sein du règne animal a du charme. Selon le chercheur, la belle histoire que le petit Casey Hathaway s’est inventée, et qui a largement dépassé les frontières du comté de Craven et de sa centaine de milliers d’habitants, a aussi ceci d’attirant qu’elle a des caractéristiques «eschatologiques». «Elle nous parle du futur, préfigure un monde à venir et rappelle cette prophétie d’Isaïe: “Alors le loup habitera avec l’agneau et la panthère reposera avec le chevreau.”»

Dans le cas qui nous occupe, le petit garçon remplace le chevreau et l'ours noir reprend le rôle de la panthère. Ce récit a tout du conte –d’un conte qui entre en résonance avec «l’idéologie contemporaine: le désir vegan et antispéciste». Un peu comme si l’enfant était «un émissaire de l’humanité» et qu’il avait, par son désir d’avoir été protégé par un ours, montré la voie à suivre: celle de frontières moins étanches entre les humains et les espèces animales.

C'est le monde à l'envers

Si cette fable que l’enfant s’est racontée à lui-même ne séduit pas seulement les antispécistes, c’est aussi parce qu’elle fait la part belle à la domestication. Eh oui, comme l’a révélé l’expert des ursidés, des exemples d’amitié ours-humain existent bel et bien. Mais dans des cas où l’animal avait été apprivoisé voire dompté, rappelle le Guardian. Ainsi du câlin entre Jimbo, un grizzly, et son soigneur. Le folklore, notamment chrétien, regorge aussi d’exemples d'animaux sauvages apprivoisées, poursuit Sergio Dalla Bernardina. On trouve tout un catalogue d’ermites et de saints socialisant, totalement désarmés, avec de féroces bêtes, comme saint François avec le loup de Gubbio, saint Jérôme qui parvient à amadouer le lion ou saint Remedio qui s’entend avec un ours.

C’est ce qui fascine dans cette histoire imaginaire d’ours sauvage qui aurait épaulé le petit Casey. «L’ennemi historique devient un copain. Or, penser un monde où un prédateur qui, par nature, devrait exercer une violence, arrive à s’émouvoir devant une potentielle proie, c’est quelque chose qui nous tranquillise», ponctue l’auteur de l’ouvrage Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société post-rurale. L’animal carnassier, qui aurait pu réduire à néant l’enfant perdu (souvenez-vous de la scène dans The Revenant), est devenu son allié. Il y a de quoi faire pleurer (de joie!) dans les chaumières. «Cela fait penser aux copinages insolites, basiquement d’un chat avec un chien ou d’une antilope adoptée par une lionne, que l’on retrouve dans la presse actuelle, souligne le professeur. Ça plaît parce que cela nous montre un monde à l’envers, où tout est bien qui finit bien.»

Une mise en scène de nos pulsions de dévoration

Outre le caractère utopique de ces allégories d’animaux sauvages et sauveurs, de cet apprivoisement sans esclandre, il faut aussi remarquer que la sauvagerie supposée de l’animal renforce le potentiel dramaturgique et, ce faisant, notre ravissement. «Ce récit, on dirait qu’un structuraliste l’a inventé!» s’exclame Sergio Dalla Bernardina. Entre l’enfant de 3 ans et l’ours noir, qui peut mesurer jusqu’à deux mètres de long, pèse en moyenne 80 kilos pour les femelles et 120 pour les mâles et qui peut, dixit Wikipédia, tuer un cerf adulte d’un coup de patte, la situation est contrastée. «La confrontation entre le comble de l’innocence et de la fragilité côté humain et le comble de la sauvagerie et de la dangerosité côté animal confère un caractère spectaculaire. C’est comme dans le catch, quelqu’un doit incarner les forces du bien et un autre les forces du mal.»

C’est ce qui séduit, autant qu’un dompteur calant sa tête entre les crocs d’un félin, image le spécialiste. Tout se termine bien mais on flirte avec le risque, on fantasme le drame qui (ouf!) n’est pas arrivé. Le récit des créatures sauvages apprivoisées par magie, qui plus est par un petit enfant candide, entre en résonance avec nos propres pulsions de dévoration, ajoute Sergio Dalla Bernardina. L’enfant est si mignon et innocent qu’on a envie de le massacrer –d’où l’expression «à croquer». Tout autant que l’on souhaite le protéger (même quand il a fait une bêtise et nous exaspère). «Derrière le prédateur animal, il y a le prédateur humain.» C’est bien pour ça que cette nouvelle fable, où l’ours sauvage se transforme en Bisounours réconfortant, même si elle est juste tirée de l’imagination d’un petit garçon, captive autant. Elle a l’avantage de masquer la réalité, celle où les proies restent des proies et les prédateurs, humains ou animaux, des prédateurs et où, pire, ils ont parfois une apparence tranquille et un air bon enfant.

Daphnée Leportois Journaliste

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