Églises, politiques, cols blancs: cinquante nuances d'homophobie
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Églises, politiques, cols blancs: cinquante nuances d'homophobie

Temps de lecture : 28 min
Frédéric Martel Frédéric Martel

Le ministère de l'Éducation nationale et la Mairie de Paris viennent de lancer un plan de lutte contre les violences faites aux personnes LGBT+. Mais le phénomène est plus complexe et plus profond que ces mesures, certes nécessaires, ne le suggèrent. Analyse.

Une femme ou un homme homosexuel serait agressé en France toutes les trente-trois heures, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. La secrétaire d’État Marlène Schiappa a présenté un plan contre les violences homophobes, comme la maire de Paris, Anne Hidalgo. Les associations se mobilisent; des pétitions ont circulé. Des magazines, tels l’Express, ont fait leur «une» sur un sujet longtemps tabou. Et en janvier dernier, le ministère de l’Éducation nationale a lancé son plan contre l’homophobie et la transphobie dans 7.100 collèges et 4.200 lycées. Le titre de l’affiche couleur arc-en-ciel est: «Ça suffit!»

Un voile est donc en train de se lever sur un type de violence trop longtemps nié ou caché. C’est une bonne chose. Pourtant, derrière l’unanimité de façade, la complexité et la profondeur du phénomène sont insuffisamment prises en compte. Les mesures proposées vont dans le bon sens mais elles peinent à être articulées aux ressorts complexes qui sont à l’œuvre. Elles sous-estiment aussi la diversité de formes que l’homophobie peut prendre et le nombre de ses propagateurs.

L’homophobie est un phénomène pluriel, complexe, contradictoire: il prend racine au sein de la famille; il se développe dans l’environnement scolaire ou le voisinage; il est fréquent dans l’entreprise, souvent lié à des rapports de pouvoirs; il est démultiplié par les discours de haine des églises ou des partis extrémistes; sans oublier une homophobie de «col blanc», que l’on sous-estime souvent et qui existe jusqu’au cœur des milieux parisiens les plus bobos.

Il existe bien cinquante nuances d’homophobie, qu’il est nécessaire de passer en revue pour comprendre le phénomène. Face à chaque type d’homophobie, des mesures spécifiques pourraient être mises en œuvre, au-delà des propositions actuelles, très généralistes, qui s’apparentent souvent à une simple communication électorale.

«L’homophobie n’existe pas. C’est une invention»

Commençons par l’Église catholique. Elle continue d’avoir une forme de monopole du discours homophobe. Dans une intervention célèbre, en 2015, l’un des plus importants cardinaux de la curie romaine, Robert Sarah, un prélat africain adulé par la droite catholique identitaire française, dénonce les «deux bêtes de l’apocalypse» qui menaceraient la civilisation européenne. La bête en question est un animal à sept têtes et dix cornes envoyé par Satan pour nous détruire.

Et quelle est donc cette bête démoniaque qui nous menacerait? Le discours de Sarah est explicite sur ce point: il s’agit de l’«idéologie du genre», des unions homosexuelles et du lobby gay. Et le cardinal d’aller plus loin, en comparant cette menace LGBT… au terrorisme islamiste: ce sont, selon lui, les deux faces d’une même pièce, les «deux bêtes de l’apocalypse» (je le cite à partir de la transcription officielle que je me suis procurée).

En comparant les homosexuels à Daech, le cardinal Sarah, qui avait déjà qualifié le divorce de scandale et le remariage d’adultère, atteint un point de non-retour. «On a affaire à un illuminé», résume sévèrement un cardinal proche du pape que j’ai interrogé à Rome mais qui préfère s’exprimer «off the record», car un cardinal ne critique jamais un autre cardinal. En dépit de tels délires, Robert Sarah continue d’être invité à faire des conférences très régulièrement en France. Ses livres sont publiés par de grandes maisons d’édition (le troisième tome de sa «trilogie» doit paraître le 20 mars chez Fayard sous le titre Le soir approche et déjà le jour baisse). Il donne de longues interviews au Figaro et dans d’autres journaux respectables.

En matière d’homophobie, l’Église catholique, bien sûr, n’en n’est pas à son coup d’essai. Des cardinaux tels Philippe Barbarin, le primat des Gaules, dont le procès pour «non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs» se tenait en janvier dernier, s’est fait le chantre du cléricalisme le plus obscur, en contradiction avec la laïcité, durant les débats sur le «mariage pour tous». Il a nié l’autorité du Parlement en prétendant que la Bible prévalait sur la loi française: «Pour nous, la première page de la Bible, qui dit que le mariage unit un homme à une femme, a un peu plus de force et de vérité qui traversera les cultures et les siècles que les décisions circonstancielles ou passagères d’un Parlement.» Barbarin a ajouté, dans une interview radio, comme si cette première provocation ne suffisait pas, que la reconnaissance du mariage gay anticiperait la volonté de «faire des couples à trois ou à quatre» et, par la suite, de faire tomber «l’interdiction de l’inceste» ou celle de la polygamie.

Moins violent, mais tout aussi clérical, l’archevêque de Paris Mgr Michel Aupetit multiplie aussi les dérapages. Lors d’une interview récente sur Europe 1, il associe la Manif pour tous et les «gilets jaunes» de manière totalement anachronique: «Il y avait un million de personnes dans la rue [contre le mariage pour tous] et on n’a pas tenu compte de ce qu’ils ont dit. (…) C’est peut-être pour ça que 30.000 personnes [durant les manifestations des «gilets jaunes»] cassent tout aujourd’hui parce qu’un million de personnes n’ont pas été entendues.» Un tel amalgame a suscité toutefois la consternation au sein même de l’épiscopat français et certains prêtres critiquent, désormais ouvertement, son obsession sur la question gay.

Dans un registre plus caricatural encore, d’autres évêques français se sont illustrés. Ainsi Mgr Jean-Pierre Cattenoz, archevêque d'Avignon, ou Mgr Dominique Rey, évêque de Toulon, pour ne citer que deux des prélats aux propos les plus outranciers. Rey a, d’ailleurs, fait l’objet de vives critiques pour s’être affiché avec Marion Maréchal Le Pen, contribuant, peut-être à son corps défendant, à un rapprochement entre l’extrême droite et le catholicisme identitaire.

Fin janvier 2019, le cardinal Gerhard Müller, qui fut l’un des plus hauts responsables de l’Église catholique (il a été écarté par le pape François, notamment pour ses excès de langage) a dénoncé sévèrement «l’homosexualité comme une pratique contraire aux lois de Dieu». En mai 2018, déjà, Müller avait déclaré: «L’homophobie n’existe tout simplement pas. C’est clairement une invention et un instrument de domination totalitaire sur la pensée.»

Islam et «homophobie internalisée»

L’Église catholique n’est pas la seule championne du discours homophobe. En France, certaines figures musulmanes sont également en pole position. Plusieurs imams ont été dénoncés pour leurs propos homophobes dans les mosquées françaises et, selon des sources policières, certains actes de violences homophobes ont été perpétrés à dessein par des musulmans pratiquants.

Des polémistes de droite extrême comme Renaud Camus ou de droite républicaine comme l’ancien directeur de la rédaction du Figaro Magazine Joseph Macé-Scaron –et qui sont tous les deux ouvertement gays–, ont été parmi les premiers à dénoncer ces dérives ou à établir des liens entre homophobie et islam.

C’est aussi le cas de l’ancien théologien et militant gay allemand, David Berger, qui est devenu aujourd’hui obsessionnellement anti-islam. L’équation «islam = homophobie» a donc été à l’origine établie par des figures gay qui se sont inquiétées, parfois à juste titre, de la pente très homophobe des islamistes.

Une tuerie en Floride, en 2016, qui fut par la suite revendiquée par l’organisation État islamique, a paru confirmer les craintes de ces homosexuels anti-islam. Quarante-neuf personnes avaient été massacrées dans un club gay d’Orlando par Omar Mateen, un agent de sécurité d’origine afghane proche des milieux islamistes. On a appris depuis que ce tueur en série cultivait lui-même un rapport complexe à l’homosexualité.

Si le cas du criminel Omar Mateen est évidemment gravement pathologique, il atteste aussi de possibles liens entre homophobie et homosexualité mal assumée. Souvent, dans l’Église catholique comme dans l’islam, l’homophobie est le résultat d’une haine de soi ou d’un refoulement violent; ce qu’on appelle parfois l’«homophobie intériorisée».

La problématique de l'homophobie intériorisée

L'exemple de Mgr Tony Anatrella est très révélateur et un cas d’école. Ce prêtre fut l’un des porte-paroles les plus homophobes de l’Église catholique, une figure tutélaire de la Manif pour tous, et un influent «consulteur» sur les questions familiales et homosexuelles du Vatican et notamment du pape Benoît XVI. Le prêtre étant également «psychanalyste», il offre justement des séances de «conversion» à ses patients, de préférence masculins, dans un cabinet spécialisé. Là, il accueille de jeunes séminaristes pleins de doutes et des garçons de familles catholiques bourgeoises ayant des problèmes avec leur identité sexuelle.

Le docteur Anatrella cache pourtant bien son jeu, lorsqu’il explique que, pour corriger «le Mal», il faut se déshabiller et se faire masturber par lui! Le charlatan opère de nombreuses années jusqu’à ce que trois de ses patients décident de porter plainte contre lui pour des agressions sexuelles et des attouchements récurrents. Le scandale médiatique est d’ampleur internationale. M. Anatrella a nié ces accusations. Son procès judiciaire a débouché sur un classement sans suite pour cause de prescription, mais il a néanmoins établi les faits; l'homme a été suspendu de sa charge et une procédure canonique a été engagée par le cardinal de Paris; en juillet 2018, au terme de ce procès religieux, le prêtre a été sanctionné et suspendu définitivement de toute pratique sacerdotale publique par le nouvel archevêque de Paris, Mgr Aupetit.

Au Brésil, l'élection d'un président homophobe

À l’extrême droite, l’homophobie est également fréquente. Deux grandes tendances se dessinent toutefois dans cette ultra-droite. Il y a tout un courant «pro-gay», bien représenté en France par Renaud Camus et en Allemagne, je l’ai dit, par David Berger, qui considèrent que l’islam est l’ennemi numéro un. Les homosexuels étant parfois assassinés en Iran, au Pakistan, en Syrie, en Irak ou en Arabie Saoudite, les gays apparaissent donc, à leurs yeux, comme des alliés par excellence dans ce combat.

C’est aussi la thèse, pour une part, de Steve Bannon, l’ex-conseiller tonitruant de Donald Trump et figure tutélaire des mouvements d’ultra-droite en Europe. Dans plusieurs discours, dont une intervention devant les catholiques ultra-conservateurs du Vatican, Bannon a insisté sur le fait que les questions de morales sexuelles ne sont pas la priorité; il y aurait même, selon lui, une alliance objective entre les minorités sexuelles et les catholiques pour lutter contre l’islamisation de l’Europe.

Le président américain lui-même, Donald Trump, a pu prendre des mesures anti-LGBT, notamment en ce qui concerne les transgenres, mais son discours «anti-gay» reste relativement modéré si on le compare, par exemple, à ses positions sur l’immigration. Comme pour Bannon, la guerre contre les gays n’est pas sa priorité; en revanche, l’islam et l’immigration le sont.

D’autres figures de la droite extrême ne font pas de telles nuances. Elles mêlent allègrement homophobie, haine des musulmans (et plus largement des immigrés) et défense des valeurs traditionnelles. C’est le cas de nombreux élus en Europe centrale et orientale, parfois au niveau même des partis politiques au pouvoir, comme dans la Hongrie du président Viktor Orbán ou dans la Pologne du président Andrzej Duda.

Au Brésil, Jair Bolsonaro est, lui, en train de devenir le «président homophobe» par excellence. Il a multiplié les déclarations violemment anti-gays pendant sa campagne et les premières mesures prises depuis son entrée en fonction confirment son obsession contre les homosexuels. Celle-ci tranche avec le fait que le Brésil, où le mariage a été ouvert aux personnes de même sexe depuis 2013, a longtemps été en tête du combat sud-américain pour les droits des gays.

Parmi les premières décisions du nouveau président du Brésil, faire retirer de la liste des enjeux de politique des droits de l’homme les questions LGBT. Les subventions aux associations seront coupées, alors même que les assassinats à caractère homophobe seraient en forte recrudescence. De même, les dispositifs de lutte contre le sida, jugés comme pouvant heurter les familles évangélistes, sont en train d’être démantelés. Alors même que les traitements rétroviraux sont peu accessibles pour nombre de Brésiliens, de telles mesures ne sont pas seulement homophobes: elles sont aussi criminelles.

Certaines propositions anti-gays sont parfois plus risibles. Au début de l'année, Damares Alves, la ministre brésilienne «des droits de l’homme, de la femme et de la famille», une évangéliste, a insisté pour que «les garçons portent du bleu et les filles du rose» suscitant des centaines de milliers de réactions ironiques –et hautes en couleur– sur les réseaux sociaux.

Cette semaine, un député gay de Rio de Janeiro, Jean Wyllys, a annoncé son exil en raison des menaces de mort qui pèsent sur lui. Jair Bolsonaro l’avait publiquement attaqué durant la campagne présidentielle. C’est le suppléant de Wyllys, le militant LGBT David Miranda, par ailleurs époux de Glenn Greenwald, qui le remplacera a la Câmara dos Deputados, le parlement fédéral à Brasilia.

Lors d’un entretien récent sur France Culture, début octobre, dans leur appartement de Rio de Janeiro, Greenwald m’a confirmé les inquiétudes du couple: «Il y a des risques, c’est certain, pour tous ceux qui sont des opposants à un régime autoritariste. Moi j’ai été personnellement attaqué par Bolsonaro.» Lors de notre entretien, Greenwald était entouré par les deux enfants qu’il a adoptés avec Miranda.

«Mon mari, David, travaille avec un des fils de Bolsonaro, a poursuivi Greenwald, puisqu’ils sont tous les deux membres du conseil municipal de Rio de Janeiro, et ils ont eu des conflits. Nous sommes un couple gay connu. Mon mari appartient au parti politique que Bolsonaro accuse d’être responsable du fait d’avoir été poignardé [pendant la campagne]. Donc, il y a toutes sortes de risques. Mais la vie est pleine de risques. On ne peut jamais tous les éviter.»

Un populisme d’extrême droite allié aux courants religieux évangélistes les plus homophobes contribue à ce cocktail anti-gay du nouveau Brésil. L’élection de Bolsonaro illustre une vérité que bien des démocrates dans le reste du monde pourraient méditer: la bataille des droits humains en général, et des droits LGBT en particulier, n’est jamais définitivement gagnée. Le «backlash» et les retours en arrière sont toujours possibles.

Fort heureusement, des mouvements inverses existent aussi. C’est ce que viennent de montrer l'Inde et l'Angola, pays généralement peu «gay friendly», où l’homosexualité vient d’être récemment dépénalisée. On le voit, la situation internationale est parfois contrastée.

Marion Maréchal en embuscade

En France, on observe également des rapprochements inattendus entre l’extrême droite et les catholiques identitaires qui laissent augurer de nouvelles coalitions politiques.

Si le Front national de Jean-Marie Le Pen a fait preuve d’une homophobie récurrente, le parti de sa fille, Marine Le Pen, a paru longtemps plutôt réservé sur la question gay. Marine Le Pen a été largement absente de la Manif pour tous, qu’elle estimait être un mouvement d’inspiration «bourgeoise versaillaise», et son entourage semble parfois homosexualisé. Qu’on pense seulement à Florian Philippot, Sébastien Chenu ou le maire d’Hénin-Beaumont Steeve Briois, et jusqu’à certains élus pressentis pour figurer sur la liste du Rassemblement national aux élections européennes de 2019. M. Briois avait attaqué en justice l’auteur du livre laissant entendre qu’il était homosexuel mais, après une très longue procédure, il avait été débouté par la Cour de Cassation et la Cour européenne des droits de l’Homme: dans une décision qui a fait date, le 11 juillet 2018, la plus haute juridiction française a estimé que l’atteinte à la vie privée pouvait être, dans le cas d’espèce, considérée comme secondaire par rapport à la nécessité d’informer le public qui était d’ «intérêt général». Une décision qui pourrait faire jurisprudence.

À l’opposé de sa tante, Marion Maréchal (ex Maréchal-Le Pen) insiste sur son catholicisme et semble, de fait, moins «gay friendly». Si les homosexuels sont également nombreux dans son entourage, bien que «dans le placard», on assiste actuellement à un rapprochement autour d’elle de nombreuses figures anti-gay. Des catholiques pratiquants se retrouvent dans son premier cercle et ses discours sont plus radicaux que ceux de Marine Le Pen.

On peut citer, ici encore, le nom de Mgr Dominique Rey, évêque de Toulon, qui avait défrayé la chronique en engageant une discussion publique avec Marion Maréchal. Cette invitation avait été officiellement présentée comme l’illustration d’un souci pluraliste et démocratique, mais les convergences d’idées entre Mgr Rey et la droite radicale ne font guère de doute.

Des structures, associations et think tanks qui sont à la fois catholiques, ultra-conservateurs et peu favorables aux gays, tels Sens Commun, les Veilleurs, Civitas ou le Printemps français, ont également noué des liens avec Marion Maréchal ou son entourage. L’Opus Dei a aussi ses entrées dans sa sphère politique.

Les ouvrages remarquables et très bien informés d'Erwan Le Morhedec, (Identitaire, le mauvais génie du christianisme) et François Huguenin (Le Pari chrétien, une autre vision du monde) ont bien analysé les ressorts idéologiques de ces évolutions. De leur côté, Sara Garbagnoli et Massimo Prearo ont enquêté sur les réseaux à la fois internationaux, vaticanesques et français de la croisade anti-genre dans leur livre La Croisade anti-genre. En les lisant, on perçoit bien les contours de cette nouvelle droite extrême qui se cherche encore.

On peut donc faire l’hypothèse que Marion Maréchal va tenter de devenir la figure majeure de la droite extrême française en opérant ce rapprochement entre les catholiques identitaires, les catholiques «tradi», les réseaux anti-gays et les forces ultra-conservatrices.

Lourdeur des procédures

Tous ces discours, qu’ils émanent des catholiques radicaux, des islamistes ou des partis d’extrême droite, contribuent à entretenir un climat homophobe. Lequel peut nourrir implicitement des actes homophobes.

Ce fut le cas par exemple le 13 octobre 2018, lorsqu’un jeune homme de 21 ans a été agressé dans un Noctilien. À la «une» de L’Express, le 21 novembre, six victimes d’actes homophobes témoignaient à visage découvert: l’une avait été séquestrée et violée à Marseille, les autres avaient été agressées à Besançon, Gennevilliers et Paris.

Selon les chiffres diffusés par l’association SOS Homophobies dans son 22e Rapport annuel, on assisterait à «une recrudescence des agressions LGBTphobes»: +15% d’agressions physiques entre 2017 et 2018. Ces chiffres sont confirmés par le ministère de l’Intérieur (compilés par la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT): en 2017, 1.026 infractions homophobes ou transphones ont été relevées, dont 262 agressions physiques ou sexuelles –soit une toutes les trente-trois heures. Ces plaintes ont eu tendance à augmenter en 2018, selon les premières données disponibles.

Il est bien sûr nécessaire, dans l’optique de toute évaluation quantitative sérieuse du phénomène, de distinguer les faits des signalements. À ce stade, on peut seulement affirmer que les plaintes pour homophobie et les appels à SOS Homophobies augmentent. Mais les faits sont-ils eux-mêmes en progression ou bien sont-ce les homosexuels qui sont plus susceptibles de porter plainte qu’avant, ce qui expliquerait les fortes augmentations de ces dernières années?

«Je suis toujours très vigilant sur ce point: la multiplication des plaintes auprès des commissariats et des tribunaux ou des appels que nous recevons indique d’abord une libération de la parole», m’explique Joël Deumier, président de SOS Homophobies.

Ce qui est certain, c'est que les faits homophobes ont été longtemps sous-déclarés. Un homosexuel avait tendance à ne porter plainte que dans les cas les plus graves, comme me le confirme l’avocate Caroline Mécary, coautrice d’un «Que sais-je?» sur l’homophobie: «Il y a d’abord la honte que la victime peut ressentir et qui ne l’incite guère à se rendre dans un commissariat de police ou chez un avocat. Il y a ensuite la lourdeur des procédures, leur durée, la difficulté à qualifier la circonstance aggravante de l’homophobie, etc.» De fait, seulement trente-cinq condamnations ont été prononcées en 2017 avec comme «circonstances aggravantes» l’homophobie.

En outre, de nombreuses affaires ont pour cadre la famille, comme le confirment les nombreux adolescents et adolescentes chassées de leur domicile et recueillis notamment par l’association Le Refuge. L’homophobie familiale est encore plus difficile à dénoncer et à sanctionner que l’homophobie sociale.

Bilal Hassani et les réseaux sociaux

L’un des nouveaux territoires où l’homophobie se répand fortement: les réseaux sociaux, qu'on peut illustrer par le cas du jeune Bilal Hassani. Avant même sa désignation pour représenter la France à l’Eurovision 2019, le chanteur queer de 19 ans avait été dénoncé dans un article de Valeurs actuelles. Pour l’hebdomadaire, il ne serait pas digne de représenter la France.

«Ce qui me choque, c’est la volonté de promotion de la part de l’Eurovision –c’est même pas Bilal Hassani le problème– c’est que l’Eurovision soit devenu un show idéologique, c’est ça que je leur reproche. Il y a une volonté de promouvoir des minorités», m’a expliqué sur France Culture Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles.

Après sa victoire, le jeune YouTubeur a répliqué, lui, sur France Inter, non sans malice: «Je suis extrêmement fier de représenter mon pays. Je suis fier d’être français. Le fait de représenter mon pays, c’est quelque chose que je pourrais raconter à mes enfants, à mes petits-enfants. J’ai toujours été très très fier d’être français.»

Toujours est-il que depuis sa désignation, Bilal Hassani a dit recevoir chaque minute près d’une dizaine d’insultes homophobes: «Je réponds presque jamais aux haters!, voilà», a-t-il affirmé, même s’il a fini par porter plainte contre X le 29 janvier pour «injures, provocation à la haine et à la violence et menaces homophobes».

Heureusement, il y a une morale dans cette histoire: la haine que Bilal Hassani a enduré a contribué également à une mobilisation exceptionnelle de son public français qui lui a permis d’être élu pour représenter la France à l’Eurovision.

Depuis plusieurs années, des associations comme SOS Homophobies ne cessent de dénoncer les messages haineux, et le plus souvent anonymes, postés sur Twitter, Facebook ou Instagram. «22% des témoignages que nous avons recueillis concernent les LGBTphobies sur le net», insiste Joël Deumier, président de SOS Homophobies. Selon les associations, les propos homophobes tenus en ligne sont en forte recrudescence. «C’est le premier théâtre de manifestation des LGBTphobies», ajoute Deumier.

Deux associations, Mousse et Stop Homophobie, viennent d’ailleurs de déposer 213 plaintes simultanément dans une douzaine de juridictions afin de tenter de freiner ce flot «social» homophobe. Le journaliste de Libération Florian Bardou raconte: «Sur le Net les auteurs de messages de haine jouissent à ce jour d’une réelle impunité pénale; et quand ils ne sont pas poursuivis –c’est majoritairement le cas–, leurs propos illégaux sont très mal modérés par les plateformes numériques comme Twitter ou Facebook, malgré l’obligation qui leur est faite de supprimer un contenu délictueux lorsqu’elles en ont connaissance.»

Selon Florian Bardou, l’objectif de cette offensive judiciaire serait donc double: «Tirer la sonnette d’alarme sur l’impunité qui règne en ligne, en particulier sur les réseaux sociaux, à l’égard des propos haineux d’abord; mais surtout obtenir de la justice que leurs auteurs soient condamnés, sachant que les déclarations LGBTphobes sont des délits punis dans le code pénal par de fortes amendes, voire de la prison.»

Ces diffamations en ligne ne sont pas propres aux personnes LGBT. Les représentants des associations juives ou arabes, par exemple, ne cessent de dénoncer ces campagnes de haine, souvent anonymisées, qui se déploient en toute impunité sur les réseaux sociaux. Le journaliste américain JamesMcAuley vient de publier dans le Guardian un long article sur le nouvel antisémitisme français. S’il diffère, par bien des aspects, des nouvelles homophobies, il participe néanmoins d’une même résurgence haineuse attisée par les réseaux sociaux.

«Nous sommes favorables à ce que les réseaux sociaux soient responsables pénalement de leurs contenus. Nous avons rencontré avant Noël le président Emmanuel Macron sur ce sujet et il nous a paru favorable à cette évolution du droit»

Joël Deumier, président de SOS Homophobies

Les associations sont aujourd’hui convaincues qu’il est impossible de freiner la haine homophobe sur Internet par des mesures «bottom up»: on ne peut arrêter ce flot à la base, il faut le faire au sommet. «Il n’y a guère d’autre solution que d’insister pour que Facebook et Twitter deviennent responsables des contenus qui sont postés sur les réseaux sociaux et ne se contentent plus d’être de simples hébergeurs. De fortes amendes doivent être également associées à la diffusion de ces propos homophobes, sans quoi la situation ne cessera de s’aggraver», résume Joël Deumier.

«Les réseaux sociaux sont devenus des espèces de dégueuloirs, de défouloirs que l’on ne peut plus stopper. Les recours judiciaires sont longs, très onéreux et au final très aléatoires: ce n’est pas la bonne piste. La seule solution, c’est de réguler par le haut, directement au niveau des plateformes numériques», renchérit Caroline Mécary. Pour avoir lancé de nombreuses procédures contre des diffamations homophobes, l’avocate témoigne: «La complexité et la lourdeur des procédures judiciaires rend tous ces recours un peu inutiles, car si on gagne sur un tweet, il en reste des milliers, parfois des dizaines de millliers! Et quand tu te retrouves à l’audience face à ce type de diffamateur, tu découvres que ce sont des gens minables. Des paumés, des frustrés! Et tu as presque de la peine pour eux!»

«Nous sommes favorables à ce que les réseaux sociaux soient responsables pénalement de leurs contenus. Nous avons rencontré avant Noël le président Emmanuel Macron sur ce sujet et il nous a paru favorable à cette évolution du droit», me précise encore Joël Deumier. Même si la liberté d’expression et la liberté de la presse restent, comme tout le monde en convient, l’un des piliers de notre démocratie.

Cérémonie en hommage aux victimes de l'homophobie, en juin 2017 au Salvador | Marvin Recinos / AFP

La procédure intentée par la Manif pour tous contre l’association Act Up illustre un autre aspect du débat. L’association de lutte contre le sida ayant diffusé en 2013 des affiches portant le logo de l’association opposée au mariage homosexuel barrée de l’inscription «homophobes», la Cour de cassation a jugé, après une longue procédure, que cette campagne n’était pas diffamatoire. L’emploi de ce qualificatif «homophobe» à l’égard de la Manif pour tous «s’inscrivait dans le débat général sur la loi autorisant le mariage des couples de même sexe» a estimé la plus haute juridiction française. Ajoutant: le terme «homophobe» ne dépassait pas «les limites admissibles de la liberté d'expression». Une victoire, au moins.

Le phénomène des «sextortions»

Outre l’homophobie sur les réseaux sociaux, les technologies peuvent également jouer leur part dans une certaine recrudescence des vols et des agressions physiques. Ainsi en est-il d’une application de drague très prisée dans la communauté gay, Grindr. D’une efficacité redoutable, géolocalisée, elle permet de voir à proximité de l’endroit où l’on de trouve, les personnes homosexuelles également connectées et d’engager avec elles, le plus souvent de manière anonyme, un dialogue. Les relations sexuelles sont ainsi facilitées.

Ces dernières années, Grindr a été détourné de sa fonction originale pour permettre à des prostitués et à des «escorts» de trouver des clients. De la même manière, certains escrocs ont pris l’habitude de chercher des cibles sur Grindr, en bénéficiant de l’anonymat de leurs comptes. Ces agresseurs draguent avec une fausse photographie des victimes potentielles et se rendent à leur domicile ensuite pour les cambrioler, les faire chanter ou, parfois, les agresser. Ce type de vol a désormais un nom: les «sextortions» (contraction de sexe et extortion). Selon les chiffres de la police britannique cités par le journal The Telegraph, le nombre de crimes liés aux applications de rencontres comme Grindr ou Tinder aurait été multiplié par sept au Royaume-Uni entre 2013 et 2015. Sans atteindre cette gravité, les vols avec ou sans violences physiques ont également décuplé durant la même période.

En Italie, le journaliste Andrea Pini a, lui aussi, inventé un mot pour évoquer ces agressions de natures homophobes: «homocide» (dans son ouvrage Omocidi: Gli omosessuali uccisi in Italia, Stampa Alternativa, 2002). Un phénomène qui reste largement méconnu ou sous-estimé en France.

Plusieurs raisons expliquent les silences sur les «sextortions», en dépit de leur forte recrudescence. Tous les témoignages que j’ai pu recueillir indiquent d’abord que les homosexuels demeurent toujours très réticents à porter plainte. Ils ne le font que dans les cas les plus graves, s’il y a eu des violences physiques importantes. Peter Tatchell, un célèbre militant LGBT britannique, cité par The Telegraph, a d’ailleurs fait remarquer que les gays qui sont victimes de ce type de «sextortions» sont «des cibles d’autant plus vulnérables qu’elles portent rarement plaintes».

Il est en outre parfois très difficile pour la police d’identifier les coupables, étant donné l’anonymat des applications de dating –porter plainte ne sert donc parfois à rien. Selon une source que j’ai interrogée au ministère de l’Intérieur à Paris, il est fréquent que les auteurs de «sextortions» utilisent des téléphones anonymisés pour commettre leur forfait. Ils peuvent acheter des puces à l’étranger ou se servir de téléphones volés, ce qui rend difficile leur identification. Si le téléphone de la victime a été dérobé lui aussi lors de la «sextortion», il est encore plus difficile de remonter au coupable, et la police ne déploie les gros moyens que dans les affaires les plus graves. En cas de crime, par exemple, la police peut néamoins, sur décision judiciaire et avec le concours de l’ambassade de France, engager des demandes auprès de Grindr, qui est hébergé en Californie, pour obtenir des informations –une procédure longue et parfois refusée par Grindr.

Enfin, les témoins que j’ai interrogés confirment que lorsqu’une victime se déplace dans un commissariat de police en France pour porter plainte après une «sextortion», la réaction des fonctionnaires peut être ironique ou suspicieuse: ils ne prennent pas toujours la victime au sérieux et lui laissent entendre que la nature de leur sexualité et leur imprudence sont la cause de l’agression. Ainsi, la victime et le coupable se trouvent ici confondus.

Selon les articles 311 et 312 du code pénal, un vol ou une extorsion à caractère homophobe sont punies de cinq (vol) et dix ans (extorsion) d’emprisonnement et de 75.000 à 150.000 euros d’amende.

Des homophobes en col blanc

Les réactions de la police illustrent un phénomène bien plus large que ce que l’on considère généralement comme homophobie. C’est ce que j’appellerai «l’homophobie en col blanc». Tout cela renvoie à la célèbre phrase de Jean-Paul Sartre: «Être Juif n’est pas un problème; mais être Juif et avoir un problème, c’est avoir deux problèmes.» La phrase est parfaitement transposable aux homosexuels.

Ainsi de nombreuses personnes LGBT qui vivent leur sexualité sans souci peuvent découvrir à l’occasion d’un problème de voisinage ou d’une concurrence professionnelle que leur homosexualité a été utilisée contre eux. Quelqu’un qui a été victime d’une «sextortion» devient lui-même l’abuseur! Le voisin bruyant qui reçoit des amis chez lui trop régulièrement, est critiqué pour ses «chem-sex parties», quand on ne l’accuse pas d’être pédophile! Les rumeurs diffusées dans le monde du travail contre les homosexuels avec lesquels on a «un problème» sont nombreuses. L’homophobie n’est pas réservée, contrairement à ce que l’on croit souvent, aux classes populaires ou aux homophobes habituels: elle est fréquente, dès lors qu’il y a des enjeux de pouvoir, au sein même de l’élite, dans la classe politique de gauche, parmi les grands journalistes de quotidiens bobos parisiens qui se prétendent «tolérants» ou au sein de la haute administration publique.

Il existe bien une homophobie mondaine et bobo qui existe jusque dans les cabinets ministériels et les conseils municipaux.

«On pense souvent que les classes éduquées sont ouvertes et inclusives quand les classes populaires sont fermées et homophobes. Cela n’est pas vrai. L’homophobie et les LGBTphobies sont présentes dans tous les territoires, toutes les classes sociales et tous les métiers», résume Joël Deumier, président de SOS Homophobies.

Dans son nouveau roman Sérotonine, Michel Houellebecq multiplie, lui aussi, les propos «border line» et nourrit les préjugés. Habilement, bien sûr, ces dérapages reflèteraient la nature de son personnage, Florent-Claude Labrouste. On y parle de «soirées de vieux pédés» (p. 11) et de «ces petits pédés» qui «se mettent en couple aujourd’hui [en] échappant tout autant à la domination maternelle» (p. 298). Son personnage insiste également pour ne pas utiliser de préservatifs («à vrai dire l’absence de préservatif était devenue une condition nécessaire de mon désir», p. 74). Sans parler de la misogynie abyssale du roman.

Les héros houellebecquiens illustrent bien cette espèce de peur de la chute de l’homme blanc hétérosexuel qui est, pour une part, à l’origine des nouvelles homophobies. On peut trouver cela détestable. Mais nous sommes ici dans un cadre littéraire et je dois avouer que pour déplaisant que soit son personnage, le livre est passionnant et souvent drôle. Même dans un climat compliqué, on doit pouvoir rire de tout –et lire Houellebecq.

Il existe bien une homophobie mondaine et bobo qui existe jusque dans les cabinets ministériels et les conseils municipaux. Les rumeurs dans les dîners en ville recèlent d’exemples ou la réputation d’un gay est entachée par des personnes qui l’accusent d’avoir abusé d’un mineur (quand il a été la victime d’une agression), d’être malade du sida (quand il est seulement en congé maladie), ou d’être «pédophile» (quand il héberge en toute innocence son neveu). Un ambassadeur a été accusé d’organiser des soirées coquines (alors qu’il faisait un dîner avec des amis gays pour son anniversaire). Un haut fonctionnaire de l’armée a été considéré par son administration comme «peu fiable» (car il lui est arrivé de rencontrer des amants sur Grindr). Les amalgames, les rumeurs, les messes basses sont permanentes –y compris dans les milieux supposés être les moins homophobes. J’utilise ici, à chaque fois, des exemples précis qui m’ont été apportés par des témoignages de première main.

L’homophobie en col blanc est particulièrement fréquente et se nourrit de rumeurs qui reposent généralement sur des faits tronqués ou inventés et ainsi une victime devient facilement le coupable. Être homosexuel n’est pas un problème; mais être homosexuel et avoir un problème, c’est avoir deux problèmes! Pourtant, on le sait, la diffamation est désormais aggravée si elle a un caractère homophobe: elle est passible, depuis la révision de l’article 32 de la loi du 29 juillet 1881, d'un an de prison, auquel s’ajoute 45.000 euros d’amende. La diffamation privée est également sanctionnée, plus durement elle aussi, en cas de dimension homophobe.

Les dessous de l'affaire Stéfanini

Prenons pour finir l’exemple de la célèbre «affaire Stéfanini». Laurent Stéfanini est un haut diplomate, ancien chef du protocole de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Professionnel estimé plutôt classé à droite, catholique pratiquant, il était candidat au poste d’ambassadeur de France au Vatican. Sa nomination ne semblait poser aucun problème jusqu’au jour où, en 2015, le pape François a fait savoir qu’il ne donnerait pas son agrément. Motif: le diplomate serait gay.

On a longtemps cru que la responsabilité de cette non-nomination venait du pape François lui-même, à tout le moins du Vatican. Mais en enquêtant sur ce dossier, j’ai découvert que le problème a été essentiellement français. Ce fut un problème créé à Paris, pour des raisons de compétition de carrière, de jalousie et disons le mot: d’homophobie.

Un autre diplomate qui visait le poste a pu utiliser l’homosexualité de Stéfanini (laquelle était alors pourtant discrète et non publique) pour «atomiser» sa candidature. Un intrigant bien connu des milieux parisiens, qui lorgnait lui aussi le poste de conseiller culturel auprès de cet ambassadeur, s’est démené pour diffuser à Rome l’information sur l’homosexualité de Stéfanini pour lui nuire. Des journalistes bobos ont «réseauté» à leur tour pour critiquer Stéfanini. Tous ont mobilisés leurs relais romains pour alerter le pape sur le sujet et bloquer définitivement sa nomination. De l’homophobie à l’état pur.

Ici encore, être gay n’est pas un problème, surtout au Quai d’Orsay où les bons connaisseurs de cette administration en parlent parfois comme du «Gay d’Orsay». En revanche, l’homosexualité peut être utilisée lorsqu’il s’agit de nuire à quelqu’un qui encombre votre projet de carrière. Ce dont Stéfanini a fait les frais. Dans ce cas-là, comme dans d’autres, il est également troublant que certains homosexuels aient eux-mêmes participé à la cabale, ce qui prouve que l’homophobie peut aussi être le fait des homosexuels eux-mêmes.

Dans le même esprit, j’ai interrogé un préfet qui a été victime du même genre de rumeur: être gay n’était pas un problème, mais ses mœurs ont été néanmoins utilisées contre lui lors d’une importante nomination. De même, un autre haut fonctionnaire que j’ai interrogé a été sanctionné durement par son administration après une faute qu’il avait effectivement commise, mais il estime que la sanction a été d’autant plus sévère qu’il était homosexuel. Une double peine en quelque sorte.

Les ressorts de l’homophobie restent puissants. Ils sont complexes à analyser et difficiles à corriger. Si aujourd’hui, en France, la loi est devenue plus favorable aux homosexuels, le droit ne peut pas tout. La plupart des homosexuels ont connu ce type d’expérience: injures ou violences. Nous ne sommes pas en face d’une homophobie unique qui viendrait seulement des extrémistes. Il existe de multiples formes d’homophobies, qui appellent des mesures différenciées. C’est pourquoi les plans globaux de Marlène Schiappa ou d’Anne Hidalgo, généreux mais superficiels, ne remontent pas à la source ni à la racine du problème.

Frédéric Martel

Frédéric Martel Journaliste et chercheur

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