Parents & enfants / Société

Lettre fictive à mon fils de 20 ans qui n'a jamais existé

Temps de lecture : 5 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Par la grâce de Dieu, je n'ai pas d'enfant. C'est heureux pour lui et c'est heureux pour moi.

Je n’étais pas fait pour être père. | Natalia Łyczko via Unsplash
Je n’étais pas fait pour être père. | Natalia Łyczko via Unsplash

Imaginons pour une fois que malgré mes tares qui sont légion, je figure dans la moyenne nationale. À ce titre, m’apprennent les statistiques, tu as dû naître quand j’abordais ma trentaine. Si bien qu’aujourd’hui, tu aurais une vingtaine d’années. Fille ou garçon, je n’en sais rien mais partons du principe, pour des raisons de commodité –je n’ai jamais rien compris aux femmes et à leurs trop nombreux mystères– que tu naquis avec tous les attributs de la virilité, c’est-à-dire, heureux propriétaire d’un appareil génital fort et triomphant comme le mien. Quoi, qu’est-ce que j’ai dit encore?

Tu as donc 20 ans. Évidemment, rien que pour m’emmerder, Dame Nature a œuvré pour que tu fus, dès l’âge de 10 ans, plus grand que moi –ce qui n'avait rien d'un exploit vu ma taille lilliputienne, un mètre soixante-dix en babouches– et désormais tu me domines de trois têtes. Quand je te parle, je dois grimper sur un escabeau ou user d’un mégaphone. Ce qui a le don de m’énerver. Comment aurais-je pu deviner que mon seul enfant ressemble à une girafe, indolente et nonchalante, qui, quand je le dispute, me regarde du haut de son mètre quatre-vingt-dix avec dans l’attitude une sorte de suffisance née de ces vingt bons centimètres qui nous séparent?

Fort heureusement, tout comme ton grand-père, tu as commencé à perdre tes cheveux à l’âge où tu débutais à t’astiquer –tu as toujours été très précoce– sans qu’on puisse établir un quelconque rapport de cause à effet, si bien que tu as beau être grand, tu n’en es pas moins chauve, encore plus que moi, ce qui te donne un air ahuri de sage oriental en totale contradiction avec ton caractère ombrageux.

Parce qu’évidemment, tu as hérité de mon fichu caractère, de ma propension à tout voir en noir, à toujours anticiper le pire, à sombrer dans la mélancolie la plus féroce à la première contrariété rencontrée. D’ailleurs, c’est régulièrement que tu puises dans ma boîte de Valium sans oublier ta passion toute récente pour le cannabis et ses dérivés dont tu ne cesses de me vendre les charmes avec l’entrain d’un marchand de tapis. À mon grand désarroi, vu que les seules drogues auxquelles je n'ai jamais touché, c'est mon psychiatre qui m'avait sommé de les prendre.

Ce que tu fais dans la vie, tout comme toi, je n’en sais trop rien. Tu glandouilles à l’université sans savoir pourquoi tous les jours tu prends la peine de t’y rendre. Rien ne t’intéresse vraiment, tu as des passions vagues, des enthousiasmes tièdes, tu as une capacité à t’ennuyer absolument phénoménale, et quand je m’inquiète pour ton avenir, tu hausses les yeux au ciel comme si je te parlais d’une probabilité qui n’arrivera jamais. Tu vis au jour le jour, tu habites chez ta mère, tu peux passer des journées entières dans ta chambre à rêvasser, à plaquer deux accords –toujours les mêmes– sur ta guitare sèche ou à chercher sur internet la recette du bonheur.

Évidemment, par esprit de contradiction, tu n’aimes pas lire, tu juges les Smiths surcotés, tu trouves que Dylan chante comme une chèvre ou que Brel est trop grandiloquent pour être honnête; quand tu viens me rendre visite, tu te balades dans mon appartement, un casque vissé sur tes oreilles à écouter de la musique industrielle made in Germany –des feulements de scie pareils à des grincements de train– dont le simple écho me donne mal à la tête.

Forcé par ta mère, tu as quand même lu tous mes livres sans jamais être capable de me dire ce que tu en pensais et à dire vrai, je préfère ne pas le savoir. C’est plus prudent. Tu es un garçon secret, à ce qu’il paraît –ainsi t'ont toujours décrit tes professeurs– et même si je respecte cela, j’attends toujours le jour où tu te confieras à moi.

À part me demander de l’argent que je ne possède pas, tu me parles par monosyllabes, et quand j’exige d’avoir avec toi une discussion entre adultes, tu me laisser soliloquer dans le vide avant de me demander, au bout d’un quart d’heure: «C’est bon là, t’as fini, on peut passer à autre chose?».

Côté filles, tu t’en sors aussi bien que moi à ton âge. Hormis une vague amourette autour de tes 16 ans –le grand amour de ta vie selon toi qui s’est terminé le jour où tu as perdu tes derniers cheveux et elle ses derniers espoirs– c’est le désert de Gobi. Ta mère t’a présenté des prétendantes; de mon côté, j’ai essayé de t’initier aux joies de la séduction, par le récit tout à fait fictif de mes amours multiples, sans obtenir un quelconque résultat.

J’ignore qui tu baises et d’ailleurs cela ne me regarde pas. En même temps, je redoute le jour où tu me présenteras ta future qui bien entendu, connaissant ton esprit de contradiction, sera une goy de chez goy, une Marie-Claude de province, cadette d’une famille française dont l’arbre généalogique remonte à Clovis et même au-delà. Auquel cas, je me suiciderai du haut de Notre-Dame, le jour de ton mariage.

Tu ne te sens absolument pas juif. «C’est dépassé les religions, papa» tu m’as sorti l’autre jour, et quand j’ai essayé de t’expliquer que le judaïsme supplantait la simple religion par la transmission de valeurs éternelles et une mémoire commune indépendante de toute croyance mystique, tu m’as regardé comme si je venais de te confier mon attirance pour des ébats nécrophiles.

On a eu beau te circoncire, nous ruiner pour t’offrir la plus belle des bar-mitsvas possible, te payer un séjour en Israël, t’offrir les pléiades de Kafka et d’Albert Cohen, la filmographie complète de Woody Allen et de Claude Lanzmann, des reproductions de Chagall, tu n’as jamais montré le moindre début d’intérêt envers le monde juif. Pire, depuis quelque temps, tu fréquentes des églises évangéliques. Pour la musique prétends-tu. Ce dont je doute fort.

Tu ne votes pas –ça ne sert à rien–, tu ne milites pas –pour quoi faire?–, tu n’as aucune forme d’engagement, aucun désir de changer la société en profondeur, aucune envie de participer au grand mouvement de la vie. Tu vis au ralenti comme si tu t’économisais pour plus tard, tu cultives ta léthargie avec une efficacité rare, tu vas dans le monde, détaché et indolent, sans jamais succomber à aucun engouement et cette apathie manifeste finit par me rendre fou.

Tu es censé un jour ou l’autre veiller sur mes vieux jours –c’était à mes yeux, la seule et unique raison de céder aux injonctions de ta mère qui, l'écervelée, tenait tant à donner la vie– mais parti comme tu es, avec l’allégresse qui te caractérise, j’essaierai de m’en aller bien avant d’avoir atteint cette limite. Tu serais capable de me filer le bourdon à l’heure où mes forces vacilleront quand il s'agira d'attendre ta visite, au fond de mon mouroir.

D’ailleurs, je n’étais pas fait pour être père.

À considérer la vie dans tout ce qu’elle peut avoir de brutal et de carnassier, de destructeur et d’arbitraire –ce que je soupçonnais à l’âge où tu es né et qui par la suite s’est révélé parfaitement exact– j’en viens à trouver un charme certain à la non-existence, lorsque le néant demeure notre seul horizon.

Après, vivre est une aventure formidable qui sourit seulement aux imbéciles. Pour les autres, c’est comme rester enfermé dans une salle d’attente à guetter le moment où toute cette souffrance finira, tout en, par une perversion de l’existence, dans le tremblement de la mort qui s’avance, redoutant cet instant au point de tout entreprendre pour le retarder.

En fait, heureusement que tu n’existes pas.

Sans le savoir, tu es la plus chanceuse des personnes.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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