Médias

Quand Schiappa n'est pas là, les mâles dansent

Temps de lecture : 6 min

Ce mercredi 30 janvier, Marlène Schiappa était l'invitée de Zemmour et Naulleau, tout comme Raphaël Enthoven. Finalement, elle n'est pas venue. Ce qui n'a pas semblé poser problème.

Raphaël Enthoven dans «Zemmour et Naulleau», le 30 janvier 2019 | Capture écran via Paris Première
Raphaël Enthoven dans «Zemmour et Naulleau», le 30 janvier 2019 | Capture écran via Paris Première

Je me souviens d'une époque où j'aimais bien Paris Première, de «Ça balance à Paris» époque Lescure jusqu'à «Pif paf», l'émission médias présentée par Philippe Vandel –dont Cyril Hanouna a repris et déformé le principe pour «Touche pas à mon poste!». Et puis bon, je ne sais pas trop ce qui s'est produit, mais la chaîne dont le slogan fut longtemps «La télé qui a l'esprit plus large que le petit écran» est un peu devenue Mascu TV, la chaîne des intellectuels aux grosses burnes.

Le programme de la soirée de mercredi en est la parfaite représentation. Jugez plutôt.

Oui, j'ai photographié mon écran de télé (méthode dénichée sur le blog de Jean-Marc Morandini)

Après ce double programme riche en gamètes mâles, il était possible de prolonger l'expérience grâce à des rediffusions de «Ça balance à Paris», présentée par Éric Naulleau depuis 2010, et «Zemmour et Naulleau». Heure prévue pour la fin de ce marathon du zguègue: 3h40 du matin.

Deux mecs et un passe-plat

Pour ma part, je me suis contenté de l'édition de «Zemmour et Naulleau» prévue en prime time, dont l'invité principal était Bruno Le Maire, venu défendre son dernier bouquin. Oui, Bruno Le Maire, et non Marlène Schiappa, comme ce tweet émanant de son secrétariat d'État pouvait le laissait croire:

Je reconnais avoir choisi mon programme du soir dans le but d'y observer la prestation de la secrétaire d'État, notamment parce que, cinq jours seulement après son trio avec Cyril Hanouna et un paperboard dans «Balance ton post!» sur C8, on annonçait déjà son retour à une heure de grande écoute sur une chaîne de télévision visible par presque tout le monde –même si regardée par peu.

Ce soir-là, l'idée était de l'opposer à Raphaël Enthoven ainsi qu'aux deux hôtes du talk show, dans le cadre d'un débat sur «l'hystérisation du débat politique», que l'on aurait pu sous-titrer «On ne peut plus rien dire».

À ce stade, rappelons le principe de «Zemmour et Naulleau», du nom de ce duo formé en d'autres temps par un alchimiste de malheur nommé Laurent Ruquier. La description de l'émission se passera de mots. L'image officielle choisie par la chaîne pour présenter le programme me semble suffire à le résumer:

Visiblement, le titre «Zemmour, Naulleau, et trois meufs possiblement compétentes mais juste là pour décorer» n'a pas été retenu. Dommage pour Alba Ventura, Sandrine Sarroche et surtout Anaïs Bouton, directrice des programmes de la chaîne, qui fait office de passe-plat d'un bout à l'autre de chaque émission.

Après la discussion autour du livre de Le Maire et la chronique michellegrandesque de Sandrine Sarroche est venue l'heure du fameux débat pour lequel je nourrissais tellement d'attente. J'avais hâte de voir comment Marlène Schiappa allait parvenir à se tirer des griffes de ses trois co-débatteurs, dont la rhétorique est aussi travaillée que le féminisme est en berne.

Mais t'es pas là, mais t'es où?

C'est le moment choisi par Anaïs Bouton pour annoncer le faux bond de Schiappa, officiellement retenue par le président de la République pour une réunion non prévue dans son agenda. Admettons.

«Qu'à cela ne tienne, nous débattrons à quatre!» Ou plutôt à trois, Anaïs Bouton n'étant présente que pour gérer les transitions. C'était donc parti pour une discussion à bâtons rompus entre Naulleau, Zemmour et Enthoven, à 200 à l'heure sur l'autoroute de l'homme blanc fragile.

Si la téléportation existait, le groupe d'action La Barbe, qui milite pour la présence de femmes dans les débats et les rencontres publiques, se serait sans doute pointé pour dénoncer la non-mixité de l'ensemble. Parce qu'encore une fois, avec tout le respect qui est dû à Anaïs Bouton, sa présence dans l'émission ne compte pas.

Dans les échanges qui ont suivi, on a tenté de nous faire gober que les trois zozos n'étaient pas tout à fait d'accord, qu'il existait des points de divergence entre eux. Alors oui, certes, mais de la même façon que chaque flocon de neige est différent de son voisin: au microscope, c'est peut-être flagrant, mais dans les grandes lignes, c'est tout de même vachement semblable.

Décrit par la présentatrice comme un «très fin observateur de l'actualité», Raphaël Enthoven nous explique que les contradicteurs et contradictrices qu'il rencontre sur les réseaux sociaux et ailleurs «sont plus sensibles à la séduction qu'à l'argumentation» et refusent d'écouter les gens comme lui sur certains sujets, au motif qu'ils ne sont pas directement concernés.

Riri, Fifi, Loulou et Thrasymaque

Alors ça, pour Riri, Fifi et Loulou, ça ne passe pas. À une heure de grande écoute, sur une chaîne visible par à peu près tout le monde, les voilà qui nous expliquent tour à tour que l'on tente régulièrement de les empêcher de s'exprimer. C'est là qu'Enthoven sort de son chapeau l'exemple de Thrasymaque, philosophe grec qui, selon lui, refuse d'écouter les arguments de Socrate «au motif qu'il est méchant».

Voilà, c'est dit: nous passons pour les méchants parce que nous sommes érudits et éloquents, tant et si bien que l'on tente de nous museler pour ne pas avoir à reconnaître que nos démonstrations sont imparables, y compris sur la condition des femmes ou le traitement des personnes racisées.

Autre exemple choisi par Naulleau: c'est comme si une équipe de foot refusait de prêter son terrain à l'équipe adverse, ce qui provoquerait l'annulation du match –une puissante métaphore sportive qui fit immédiatement regretter les références à Thrasymaque. «On ne débat plus avec des adversaires, on débat avec des gens qui essaient de vous annihiler parce que vous êtes un bobo ou que vous ne faites pas partie du peuple», ajoute-t-il.

Comme tout le temps, comme partout, des types privilégiés sur tous les plans viennent nous expliquer qu'on leur confisque la parole parce qu'ils ont eu la malchance d'être trop bien nés. Le tout sans aucune contradiction.

Parfaitement à l'aise, Raphaël Enthoven prend des notes dans son petit carnet pendant que les deux Éric s'expriment, afin de pouvoir ciseler sa prochaine intervention. Cela aurait été difficilement possible s'il avait été mis face à une interlocutrice présente pour le secouer et le placer face à ses contradictions quotidiennes.

Capture écran via Paris Première

«Les bons sentiments sont des adversaires. Un bon sentiment a le tort de se prendre pour une vérité», reprend Enthoven, qui explique ensuite que l'un des dangers du débat actuel réside dans l'essentialisation des personnes qui débattent, c'est-à-dire dans le fait de les réduire à une seule dimension. Il choisit alors d'expliquer que cette essentialisation fonctionne de la même façon pour les personnes blanches que pour les personnes noires.

Privilèges? Quels privilèges?

Les mots «racisme anti-Blancs» n'ont pas été prononcés, mais l'idée est là: ce serait donc parce qu'ils sont blancs, et parce qu'ils sont des hommes qui plus est, que nos trois larrons seraient régulièrement bousculés. Tout cela dit dans le plus grand calme, en se mettant sur un pied d'égalité avec les femmes ou les personnes racisées, sans jamais questionner leurs privilèges.

À aucun moment il n'a été suggéré que s'ils étaient désormais contredits, après des années de roue libre, c'est parce que se sont dressées face à eux des personnes excédées qui ne supportaient plus de se taire et qu'on parle à leur place.

Qu'aurait fait Marlène Schiappa au cœur d'un tel cirque? On se gardera bien de commenter une prestation qui n'a pas eu lieu, mais les échanges auraient sans doute pu permettre d'illustrer le manterrupting (quand les hommes coupent systématiquement la parole des femmes) ou le mansplaining (quand les hommes expliquent à des femmes ce qu'elles savent déjà).

La dinguerie de la chose, c'est qu'à aucun moment l'absence de la secrétaire d'État ne s'est fait sentir –ce qui n'a rien d'une attaque contre elle. L'absence d'un point de vue féminin ne semble avoir gêné absolument personne, et ne parlons même pas de la totale blanchitude des personnes présentes sur le plateau, dont elles auraient au moins pu dire quelques mots dans le cadre d'un tel débat. Mais non, rien.

On a assez peu parlé d'Éric Zemmour, qui une fois encore a multiplié les recours plus ou moins judicieux à des faits historiques. Hier soir, de Saddam Hussein aux charniers de Timisoara, le masculiniste le plus médiatisé de France s'en est donné à cœur joie puisque personne n'était là pour le contredire ni le faire éructer.

Je dois pourtant admettre que Zemmour est l'auteur de la phrase la plus efficace de la soirée, prononcée en tout début de soirée et qui a failli me faire recracher mon yaourt par le nez tellement j'ai ri:

«Il a raison, Madelin.»

Quelle belle année 2019.

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