Culture

Le jour où Żuławski m'a possédée

Temps de lecture : 5 min

Le critique Jérôme d'Estais vient de publier un essai autour du film réalisé par Andrzej Żuławski en 1981, un long métrage hanté par la prestation habitée d'Isabelle Adjani.

Image tirée de la couverture de «Possession - Tentatives d'exorcisme» de Jérôme d'Estais | éditions Rouge Profond
Image tirée de la couverture de «Possession - Tentatives d'exorcisme» de Jérôme d'Estais | éditions Rouge Profond

C’est l’histoire d’un film qui nous possède. Qui étale ses spores invisibles, nous choisit comme hôte, s’installe et croît. On parle de «film maudit» quand un projet traîne pendant des années sans réussir à se tourner. On parle de «film malade» quand le fond du métrage, foisonnant et poisseux, vient empêcher sa compréhension totale. En 1981, Andrzej Żuławski a inventé le «film possession», celui qui dépasse sa propre condition d’œuvre pour venir s’attacher aux entrailles même du spectateur pour le faire changer à jamais.

J’ai vu plusieurs milliers de films dans ma vie, mais je n’avais pris le temps de découvrir Possession. Je crois que j’avais une appréhension. Je savais qu’il y aurait un avant et un après. Pourtant, depuis mes jeunes années d’adolescence, quand j’ai commencé à m’intéresser au cinéma, j’ai en tête cette image d’Isabelle Adjani, un cliché dans les tons bleutés et la beauté froide de l’actrice qui est surexposée. Sa détresse est palpable. Un peu comme sur ce cliché célèbre de Shelley Duvall derrière la porte de l’Overlook Hotel. Adjani qui crie, adossée à un mur.

Puis j’ai développé une fascination pour l’univers poussiéreux mais si délicat de L’important c’est d’aimer, autre film réalisé par le cinéaste polonais en 1975. J’y ai trouvé la poésie dans la crasse. C’est un film que je vois régulièrement. Et pourtant je ne me suis pas plongée la tête la première dans la filmographie de Żuławski comme je le fais parfois. Possession m’est encore passé à côté. Ou alors je suis passée à côté de lui.

Du papier glacé de Guibert à la pellicule de Żuławski

C’est finalement à travers un livre de photographies d’Hervé Guibert édité par Gallimard que j’ai retrouvé toute la beauté diaphane, le drame et la détresse d’Isabelle Adjani. J’ai croisé son regard sur papier glacé et j’ai su. C’était le moment de découvrir Possession.

Premier constat: le film ne se laisse pas facilement attraper. J’ai commandé une magnifique version italienne du DVD. J’ai attendu quelques jours, ce qu’on ne fait plus trop, de nos jours. Et j’ai commandé l’essai de Jérôme d'Estais, Possession d'Andrzej Żuławski: Tentatives d’exorcisme qui, par hasard, est sorti le 17 janvier dernier aux éditions Rouge profond. C’était un signe de plus. Il était temps. Finalement, le choc a été plus grand encore que prévu. Je n’avais que des images du film en tête mais j’ai eu le sentiment d’arriver devant lui encore vierge. Et c’est comme une pucelle qu’il m’a pris dans ses bras tentaculaires. Il m'a coupé le souffle, il m’a fait éructer d’enthousiasme. Il m’a contaminée, attachée à lui, il m’a condamnée à le revoir encore et encore. Il fait désormais partie de moi. Comme d’autres films, comme Le Festin nu de Cronenberg, ont une place toute particulière dans ma cinéphilie. Je les traîne comme des membres fantômes.

Possession n'est clairement pas le film le plus simple à résumer qui soit. Dans ses mémoires intitulés Un testament écrit en français, citées par Jérôme d’Estais dans son livre, Andrzej Żuławski s'acquitte lui-même de cette tâche: «Une jeune femme enfermée entre les murs d’un Berlin assiégé par les forces du Mal, physiques et obscures, prend pour amant un hippie ridiculement attardé, et produit d’elle-même, et aime un monstre difforme qui prendra figure de son mari, embourbé et encanaillé dans une politique d’espionnage. Le Bien contre le Mal. Le Mal gagnera, mais la femme et l’homme retrouveront leur amour, tragique et futile et sans usage. Aux dernières images, la guerre éclatera. Il y a toujours une guerre.»

Peu de temps après avoir été quitté par son épouse d'alors, Andrzej Żuławski a écrit le script à New York, dans un brouillard alcoolisé et en un temps record. Le tournage a lieu à Berlin, dont le mur devient un personnage à part entière du film. Pour le rôle de l'homme, Żuławski choisit un Sam Neill encore méconnu. Et c'est Isabelle Adjani, fraîchement sortie du tournage de L'Histoire d'Adèle H de Truffaut, qui obtient le rôle de la femme.

«Tracer des passages par la brume vers l'incertitude»

Dans le livre où il revient à la fois sur l’histoire et l’Histoire, le récit du film et l’intimité de son créateur –qui sont intrinsèquement liés– Jérôme d’Estais définit le film comme suit: «Si le cinéma peut “éventuellement tracer des passages par la brume vers l’incertitude” [citation de Żuławski dans Un testament écrit en français], Possession est tout à la fois transparent et aveuglant. C’est un film de paradoxes, de masques, de trous, un film qui redessine les territoires, douloureux mais nécessaire car transcendant et libérateur. Un film personnel qui atteint l’universel. Généreux, donc. Intègre, surtout. Il faut assembler les morceaux du puzzle, lentement, pendant des années parfois, car il s’agit avant d’une prise de contact avec un autre univers, un inconscient laissé libre, un monde qui paraît fermé mais ne demande qu’à s’ouvrir, nu, abandonné.»

On ne peut pas voir «Possession» sans en ressortir avec l'impression d'être une personne différente.

Possession semble encore aujourd’hui, trente-neuf ans après sa sortie, un mystère qu’il convient à chacun et à chacune de s’approprier. Le cinéaste l’a offert, rejeté au monde et c’est à la fois un cadeau et une malédiction. On ne peut pas voir Possession sans en ressortir avec l'impression d'être une personne différente.

Jérôme d’Estais, possédé par Possession, a choisi d’embrasser cet état avec une fatalité heureuse: «Un jour, j’ai été pris d’une grande tendresse pour des personnages qui semblaient perdus, cherchaient quelque chose, loin de cette maison qu’ils n’avaient plus. Pour autant, je ne les connaissais pas. Je quittai la mienne. Je les voyais régulièrement errer, comme je rôdais, sans repères. Un jour, j’ai traversé l’écran. C’était donc possible. Je les vis mais ne les reconnus pas immédiatement. Puis, je compris. C’étaient mes doubles, c’était moi. Aujourd’hui, je peux enfin revenir.»

Et je sais que, moi aussi, je suis aujourd’hui marquée par ce film contesté. Possession ne ressemble à aucun autre. C'est une œuvre intemporelle qui n’a rien perdu de sa puissance. C’est un film qui meurt pour renaître, le film d’une résurrection dont on ne sait pas si on l’espère ou si on la redoute. Qu’importe. De la même manière qu'on ne demande pas à naître, Possession n’a pas demandé à venir au monde: «Possession vit. Il continue à se mouvoir, à se déployer, tentaculaire, forme jamais achevée, telle la création d’Anna. Si le film fut pour Żuławski une exorcisation mise en images, son double, sa créature, lui a échappé. Elle lui a survécu et est devenue nôtre. Le film, c’est mon monstre. Il est mort cent fois pour renaître immuablement, dans ma tête, mes souvenirs, mes entrailles. Chaque fois, nouveau, chaque fois, un autre.»

Lucile Bellan Journaliste

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