Sciences / Culture

On se fait un petit Trivial Pursuit? Comment le frisson du jeu nous rend dingues

Temps de lecture : 6 min

[Carton plein - Épisode 5] Logique, c'est dans notre nature!

Que l'on gagne ou que l'on perde, le cerveau envoie le même signal de récompense. | Workandapix / Pixabay
Que l'on gagne ou que l'on perde, le cerveau envoie le même signal de récompense. | Workandapix / Pixabay

Le numéro 35. Dans le petit groupe d’amies, les conversations qui raillaient la désuétude de la salle des fêtes ont cessé. On rit nerveusement. Manu, premier loto de sa vie, est sur le point de gagner un carton plein. Si le numéro 35 veut bien sortir, la novice repartira avec un VTT. Elle déteste le vélo. Peu importe, Manu fixe son carton recouvert de jetons, puis l’estrade, où le boulier semble tourner indéfiniment. Tendue sur sa chaise, Manu ne le sait pas, mais elle est dévorée par l’inévitable frisson du jeu.

Le cerveau satisfait comme s'il était shooté

Ça marche avec le sympathique loto de village comme avec la partie de Trivial Pursuit endiablée où vous ricanez quand votre beauf Jacky rate le camembert marron. «Elle était facile pourtant.» Ça prend, avec des conséquences parfois désastreuses, sur celle qui gratte son Millionnaire tous les matins ou sur celui qui passe ses soirées à jeter des dés pour savoir s’il doit dégommer des elfes à coup de boules de feu.

Si le jeu nous excite, c’est qu’il active dans notre cerveau le circuit de la récompense. Ce système est associé au plaisir en général (sexe, drogue, etc). C’est lui qui nous motive depuis la nuit des temps à chercher de la nourriture pour survivre. C’est aussi lui qui comptabilise nos progrès dans une compétence pour nous pousser à persévérer.

Schéma du circuit de la récompens | Guillaume Sescousse.

Dans le cadre du jeu, le circuit de la récompense s’allume à trois moments. Pendant la phase d’anticipation, quand le joueur prend une décision, qu’il mise (je pose une paire aux cartes, je choisis le rouge à la roulette par exemple). Le cerveau formule une prédiction fondée sur la probabilité d’obtenir la récompense. Après la phase d’attente, quand le résultat tombe (dernière phase), gain ou perte, le joueur le compare à la prédiction. Si ce résultat se révèle supérieur à la prédiction, on obtient une erreur de prédiction positive, générant une grande intensité dans le circuit de la récompense. Et l’envie irrépressible de reproduire cette récompense.

Le cortex s'illusionne lui-même

Le problème, c’est que le circuit de la récompense s’active même lorsqu’on perd. C’est le phénomène de «near-miss» (un coup raté de peu). La recherche a constaté, via des IRM de joueurs, que lorsqu’on obtient un résultat considéré comme proche du gain, le système de récompense s’active de la même manière que lorsque l’on gagne.

C’est le cas lorsque deux des trois volets d’une machine à sous s’arrêtent sur le même symbole mais pas le troisième. Ou quand il ne vous manque qu’un numéro pour compléter un carton de loto. Ou encore lorsque vous hésitez entre deux réponses dans un jeu et que vous donnez la mauvaise. Vous êtes partagé entre injustice et satisfaction. «C’est une illusion de contrôle qui donne envie de continuer à jouer, explique Guillaume Sescousse, chercheur en neurosciences cognitives à l’Inserm. Si on s'entraîne à marquer un but, au bout d’un moment, on va réussir à toucher le poteau. Le cerveau enregistre ce rapprochement comme un événement pertinent, qui dit “si vous continuez à vous entraîner, vous allez envoyer le ballon dans les filets”. Ce phénomène inconscient se met en marche dans les jeux de hasard.»

Même au tir au but, le circuit de récompense est activé dans la zone du cortex préfrontal. | Pixabay / flooy

Sauf que... ce n’est pas parce que, trois fois d’affilées, il ne vous reste plus qu’un numéro pour remplir votre carton de loto, que vous allez finaliser votre carton plein au quatrième tour. Le cerveau ne sait en fait pas vraiment réagir au hasard. Il est tellement habitué à voir l’amélioration comme un signe d’une récompense proche qu’il nous envoie l’information que l’on va bientôt gagner.

Entrer dans la «zone de flow»

Pire, plus l’incertitude dans le jeu est grande (plus on se rapproche d'une probabilité de 50% de gain), plus la libération de dopamine, neuromodulateur impliqué dans le circuit de la récompense, augmente. Un phénomène logique, comme l’explique Greg Costikyan, créateur américain de jeux de rôles et jeux vidéo plusieurs fois primé, dans son livre L’incertitude dans les jeux. L’auteur prend l’exemple du morpion. Si ce jeu semble ennuyeux pour les adultes, c’est que la stratégie à adopter pour compléter une ligne de trois ronds ou croix est trop évidente. Les enfants y trouvent du plaisir car ils ne comprennent pas cette stratégie. «Un jeu prévisible est aussi ennuyeux qu’un un roman policier pour lequel l'identité de l'assassin est connue dès la première page», illustrent les psychologues Patrick Anselme et Mike J. F. Robinson dans un article scientifique paru en 2013.

La «zone de flow» | Jenovachen.com.

Lorsque cette exigence est respectée, notre implication dans le jeu est comparable à un état de transe. Dans les années 1970, le psychologue américain d'origine hongroise Mihaly Csikszentmihalyi a théorisé le concept de «flow»: un état maximal de concentration et de plaisir qu'atteint une personne lorsqu'elle s'immerge pleinement dans une activité. L’une des applications les plus célèbres est la définition de la «zone de flow» chez les adeptes de jeux vidéo. Il s’agit d’atteindre un équilibre entre les challenges du jeu et les capacités du joueur. Dans la zone, «le joueur perd toute notion du temps et oublie toutes pressions extérieures», définissait Jenova Chen dans sa thèse de fin d’études avant de devenir l'un des gourous du jeu vidéo.

Se laisser aller à l'alea de la roulette russe

Ce constat de réalité parallèle colle à la célèbre classification des jeux faites par Roger Caillois en 1958 dans son ouvrage Les jeux et les hommes. Le sociologue distingue l’alea (jeux de hasard), de l’agôn (compétition), du mimicry (simulacre), de l’ilinx (vertige). Alea et agôn, catégories les plus présentes dans notre société moderne, ont en commun d’extraire le joueur ou la joueuse de sa réalité. Ils transportent la personne dans un autre monde, alors que dans les activités de type mimicry et ilinx, on s'échappe du monde en se faisant autre, en se changeant.

Dans l’alea, la notion de risque est particulièrement présente. Pratiquer un jeu de hasard est souvent associé à une pulsion de mort, dont l’exemple parfait est le jeu morbide de la roulette russe.

Dans un registre moins dangereux, une vidéo de la version tarte à la crème avait rassemblé cinq millions de vues sur Youtube en 2015:

Comme l’explique la docteure en philosophie Mélanie Trouessin, ce type d'analyse rejoint l’approche du psychanalyste Edmund Bergler. «Pour lui, le frisson du jeu est le moment où les joueurs sont sur le point de tout perdre, détaille cette spécialiste des addictions. C’est un état ambivalent d’excitation plaisant mais lié à la peur de perdre. Les joueurs sont animés par un désir inconscient de se faire du mal.»

Dans le cadre des jeux de stratégie, il y a une satisfaction à utiliser ses compétences cognitives et à prendre des risques calculés afin d'atteindre un objectif: gagner. L’agon sollicite un pouvoir narcissique, un sentiment de fierté, où il s’agit de se prouver à soi-même des capacités. «J’ai réussi à gagner donc les autres vont voir que j’ai gagné», illustre Gaëtan Devos, psychologue spécialisé dans le jeu pathologique.

Un mécanisme comparable à celui de l'addiction

Déduire que le joueur de loto de village du dimanche après-midi a des envies suicidaires ou que votre cousine qui adore vous mettre des raclées au Scrabble compense son manque de confiance en elle, serait un raccourci simpliste. Mais notre rapport au jeu dépend fatalement de notre caractère. «Le jeu n’est pas le contraire du sérieux, affirme le psychiatre Marc Valleur dans un entretien à Psychologies Magazine. C’est l’inverse de la réalité, c’est un laboratoire révélateur de la personnalité de chacun.» L’excitation se transforme ainsi en frustration chez le mauvais perdant, qui va «chercher dans le jeu une reconnaissance qu’il ne trouve pas ailleurs».

C’est le même mécanisme qui déclenche l’addiction chez certaines personnes. Parce qu’on n’a plus de prise sur sa vie, on va chercher à simuler le contrôle dans le jeu. «La pathologie s’installe à un moment creux, comme un départ à la retraite, une période de chômage, et va remplir un rôle», estime Mélanie Trouessin. Progressivement, le «high», l’euphorie, diminue. Les personnes qui s’enfoncent dans la dépendance courent après cette sensation en permanence. Et le frisson se mue en souffrance. D’après Santé publique France, 600.000 personnes seraient concernées. Manu la novice du loto, son quasi carton plein et son VTT, sont encore épargnés.

Christine Laemmel Journaliste indépendante

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