Monde

Maduro ne tombera pas tant que ses généraux seront fidèles (et grassement payés)

Temps de lecture : 6 min

Le président contesté du Venezuela parviendra à rester au pouvoir en payant suffisamment les chefs militaires.

Le président vénézuélien Nicólas Maduro à la sortie d’une conférence de presse à Caracas, le 25 janvier 2019. | Yuri Cortez / AFP
Le président vénézuélien Nicólas Maduro à la sortie d’une conférence de presse à Caracas, le 25 janvier 2019. | Yuri Cortez / AFP

Le gouvernement de Nicolás Maduro au Venezuela se trouve aujourd’hui gravement menacé par un immense soulèvement populaire contre les échecs de sa politique économique, sa réélection soupçonnée d’avoir été truquée et la restructuration des institutions gouvernementales qu’il a entreprise afin de priver de tout pouvoir l’Assemblée nationale démocratiquement élue, faisant de lui-même et de ses amis les dirigeants d’une véritable petite dictature.

La crise a atteint son paroxysme la semaine dernière, lorsque le président de l’Assemblée nationale en question, Juan Guaidó, s’est proclamé président du pays par intérim, déclaration qui a rapidement été reconnue par les États-Unis et près d’une douzaine d’autres pays.

Et pourtant, en dépit de cette opposition intense, la question demeure: le régime de Maduro risque-t-il vraiment d’être renversé? Afin de nous aider à répondre à cette question cruciale, nous pouvons nous appuyer sur les recherches théoriques que d’autres et nous-mêmes avons menées au sujet des facteurs qui permettent aux gouvernements autocratiques et aux régimes électoraux truqués de se maintenir en place.

Expériences passées

Qu’est-ce qui fait tomber un gouvernement? Les renversements de dictateurs sont généralement attribués à des soulèvements populaires, mais il faut savoir que les manifestations de masse ne peuvent faire tomber un régime que si des membres du cercle restreint du dirigeant choisissent de soutenir les insurgés à leurs dépens. Des civils non armés ne peuvent rivaliser contre des militaires si ces derniers sont prêts à tirer sur les personnes qui manifestent. Lors des manifestations de la place Tian’anmen, en 1989, les généraux étaient restés fidèles au gouvernement communiste chinois et le régime avait tenu bon. De même, en Birmanie en 2007, la révolution safran, qui avait rassemblé des dizaines de milliers de personnes, avait cessé après avoir été violemment réprimée par l’armée.

Quand l’armée lâche-t-elle un gouvernement? Il est possible de trouver la réponse en analysant les expériences passées. Ainsi, en 1979, l’armée du shah d’Iran avait choisi de rester bras croisés au lieu de combattre la révolution de l’ayatollah Khomeini. De même, les militaires à la solde du dictateur égyptien Hosni Moubarak avaient décidé de rester sur la touche durant les révoltes du printemps arabe, en 2011. Pour tout dire, les chefs militaires égyptiens choisirent même de se joindre au nouveau gouvernement émergent, juste avant de le renverser à son tour, s’assurant ainsi d’avoir eux-mêmes le monopole du pouvoir.

Les exemples illustrant ce type de phénomènes sont nombreux. Les membres du cercle restreint du dirigeant ne lui restent loyaux que s’ils peuvent compter sur lui pour leur permettre d’avoir un accès important, stable et régulier à la richesse et au pouvoir. Si la fiabilité du dirigeant en place laisse à désirer sur ce point, ils préfèrent encore soutenir un soulèvement populaire dans l’espoir de le coopter par la suite ou, si besoin, de faire ensuite un coup d’État pour s’installer au pouvoir. Cela nous amène à une différence importante qui existe entre Maduro et le shah d’Iran ou Moubarak.

Minimum nécessaire

Beaucoup de monde pensait que le shah était en train de mourir d’un cancer lorsqu’il a été renversé (et, en effet, il est bien mort d’un cancer un et demi après). Moubarak, octogénaire à l’époque, était également sur le déclin, physiquement parlant. Et cela, ajouté à la décision du président américain Barack Obama de réduire l’aide américaine en Égypte afin de financer la guerre en Afghanistan, fit que les généraux de Moubarak ne purent plus compter sur lui pour leur assurer la richesse contre laquelle ils lui vendaient leur loyauté.

Il s’avère que, en dépit de nombreux épisodes où sa santé a vacillé, Moubarak est toujours vivant, huit ans après avoir été renversé. Néanmoins, du point de vue des proches du pouvoir, compte tenu de son âge et de son état, il ne pouvait plus être considéré comme une source de revenus fiables pour l’avenir. Maduro, au contraire, semble être en parfaite santé et devrait pouvoir enrichir ses généraux sans problème pour les années à venir. Par conséquent, ils sont peu incités à s’éloigner de lui et vont plutôt vouloir s’assurer qu’il reste en place afin de garder leur pouvoir et leur influence.

On pourrait raisonnablement supposer que de graves chocs économiques pourraient amoindrir la loyauté des militaires, puisque suite à une crise économique, le dirigeant devrait être, en principe, moins en mesure de remplir les poches de ses sbires. Mais c’est un raisonnement trop simple. Les dirigeants qui parviennent à se maintenir au pouvoir ont tendance à minimiser ce que nous aimons appeler «la coalition gagnante» (c'est-à-dire le nombre «d’amis» dont ils dépendent).

Dans une démocratie, une crise économique est une catastrophe politique, parce que le dirigeant n’a pas les moyens de dédommager les pertes subies par ses nombreux soutiens. Mais au cours des décennies passées, Maduro et son prédécesseur Hugo Chávez ont mené avec succès une purge de milliers de fonctionnaires et militaires, sapé les institutions démocratiques et miné le pouvoir judiciaire. Par conséquent, Maduro dépend d’une proportion bien moindre de la population que s’il était le dirigeant d’une démocratie. La récession économique lui offre moins d’argent pour payer la «coalition gagnante», mais la réduction de cette même coalition fait qu’il a beaucoup, beaucoup moins de soutiens à rémunérer. Et, pour tout dire, les politiques qui récompensent les soutiens en question sont souvent les mêmes que celles qui ruinent l’économie nationale.

Maduro a certes fait beaucoup de mal à l’économie de son pays, mais on ne peut pas le tenir responsable de la forte baisse des cours mondiaux du pétrole, contrainte qui lierait les mains de son successeur autant qu’elle lie les siennes. Aussi, tant que le régime de Maduro continuera à tirer des revenus, même réduits, du pétrole, il pourra toujours assurer à ses soutiens qu’il vaut mieux pour eux qu’ils restent avec lui plutôt que de parier sur un nouveau leader qui pourrait se débarrasser d’eux et mettre sa propre équipe en place. Cela ne vaut bien sûr pas pour les gens qui sont dans la rue, mais leur soutien n’est pas essentiel à Maduro pour rester en place.

Le camp de l'argent

Tant que Maduro pourra promettre de façon crédible qu’il continuera à payer ses généraux et autres soutiens essentiels mieux que ce qu’ils pourraient attendre de quelqu’un d’autre, ils n’auront pas de raison de le trahir. Et tant qu’ils lui resteront fidèles, les chances de le voir renverser sont maigres. Les généraux, après tout, contrôlent les armes et peuvent, dans leur propre intérêt, choisir de les utiliser pour faire en sorte que toute révolte contre le régime soit trop difficile à soutenir. C’est exactement ce que la force paramilitaire iranienne, le Basij, a fait pour l’ayatollah Khamenei lorsque de grandes manifestations ont éclaté suite à la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en 2009. C’est aussi ce qu’a fait le régime d’Abdel Fattah al-Sissi en Égypte après avoir renversé le gouvernement librement élu de Mohamed Morsi. La violence est un moyen très efficace pour refroidir les ardeurs des rebelles potentiels, qui mettraient leurs vies en péril s’ils continuaient à manifester.

Bien que reconnu internationalement, Guaidó n’a qu’un pouvoir très limité s’il n’a pas le soutien des militaires, ceux qui tiennent les armes. Et malgré les appels qu’il leur a lancés pour qu’ils abandonnent Maduro, assortis à des promesses d’amnisties, ils font bloc autour de leur président. Existe-t-il quelque chose qui pourrait les pousser à l’abandonner? La réponse est désespérément simple: l’argent. Le président russe Vladimir Poutine aurait «offert» au gouvernement vénézuélien une coquette somme d’environ cinq milliards de dollars. Cela devrait assurer aux généraux beaucoup d’argent pour longtemps.

En reconnaissant Guaidó, le gouvernement américain a ouvert la porte à l’apport d’aides et de financements destinés à son «gouvernement». Pour l’instant, toutefois, on ne parle que d’une somme d’environ vingt millions de dollars, soit une broutille par rapport à ce que Poutine a déjà donné et à ce qu’il devrait pouvoir donner à l’avenir. Pour qu’un coup d’État ou une transition populaire vers la démocratie réussisse au Venezuela, il faudrait que les chefs militaires qui abandonneraient Maduro pour soutenir Guaidó puissent gagner plus d’argent qu’ils n’en gagnent en restant fidèles au régime actuel.

C’est un défi de taille pour l’Organisation des États américains et les gouvernements sud-américains, mais à moins d’une guerre dont personne ou presque ne veut, c’est la seule voie possible à court terme pour faire tomber la dictature au Venezuela et donner à la démocratie une chance de renaître.

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