Culture

On ne peut pas «vandaliser» un Banksy

Temps de lecture : 7 min

Une œuvre s'autodétruit, une autre disparaît de l'espace public: c’était le but, ça l'a toujours été, rien n’est fait pour durer.

Sur cette photo prise le 25 juin 2018, un graffiti de Banksy sur la porte de secours du Bataclan par laquelle les victimes de l'attentat du 13 novembre 2015 se sont échappées | Thomas Samson / AFP
Sur cette photo prise le 25 juin 2018, un graffiti de Banksy sur la porte de secours du Bataclan par laquelle les victimes de l'attentat du 13 novembre 2015 se sont échappées | Thomas Samson / AFP

Au petit matin du 26 janvier, le Bataclan a dû changer la porte d’une issue de secours, dans le passage Saint-Pierre Amelot, à Paris. Trois encagoulés l’avaient démontée au pied de biche et découpée à la meuleuse quelques heures plus tôt, dans la nuit. Sur la porte peinte en noir, il y avait jusqu’alors un peu de peinture blanche, savamment déposée à l’aide d’un pochoir: elle reproduisait la figure d’une jeune femme voilée par le deuil, et dont le corps disparaissait en coulées de peinture, hommage aux victimes tombées au Bataclan, le 13 novembre 2015.

Sans mots ni signature, le petit bout d’hommage avait eu tôt fait d’être reconnu pour ce qu’il était, soit un pochoir de Banksy, et connu pour ce qu’il n’était pas, soit une œuvre d'art impérissable. Le premier motif explique le vol, le second, le scandale qu’on en fit. Ce scandale s’ajoute à la longue liste des forfaits du street artist le plus connu du monde et achève de semer la confusion sur la pratique même du street art.

Intouchable Banksy

La consécration de Banksy, qui n’est pas étrangère aux logiques du marché de l’art, a fait de l'artiste et contre toute cohérence esthétique une sorte d’«intouchable», dont chaque pochoir est désormais auréolé du statut d’œuvre d'art, en passe d’être muséifié.

En juin dernier, alors que Banksy ornait Paris de sept nouveaux pochoirs (celui du Bataclan en faisait partie), un petit groupe d’artistes et de galeristes, dont Baptiste Ozenne, identifié par Checknews, s’empressait de courir les rues, muni d’un pistolet à colle, d’une visseuse et de grandes plaques de plexiglas. La petite troupe, bien loin de fomenter un mauvais coup, prétendait au contraire faire acte de prévention, en protégeant les créations du pochoiriste: voilà que les pochoirs se retrouvaient caparaçonnés de vitres translucides, vitrines improvisées pour œuvres en danger.

Pourtant, en l’espace de quelques heures, la loi de la rue avait déjà, elle aussi, fait son œuvre: l’artiste berlinoise Konny Steding, munie d’une brosse à colle, d’une grande affiche et d’une trottinette, venait de recouvrir en partie un pochoir de Banksy, rue Victor Cousin, par l’un de ses propres portraits. Dans le jargon, c’est ce qu’on appelle «toyer» un graffiti de «TOY», abréviation de «tag on your shit», soit «taguer par-dessus ta merde».

«À la moindre petite embrouille, ça toy, explique la graffeuse genevoise amikal. Tu ne m’as pas demandé pour me repasser... toy. Tu étais mon mec tu m’as quittée... toy. Tu étais dans mon crew t’es parti... toy. Je pense que tu as donné mon nom aux flics... toy. Tu fais trop ton malin... toy. Tu es un fils à papa... toy. Tous les prétextes sont bons. Toyer, c'est pour nuire à celui du dessous. Si ce n'est pas le but et si ce n'est pas perçu comme ça, c'est juste “pas de chance”.»

À peine posée, l’affiche de Konny était elle-même déchirée par une passante souhaitant dégager la vue du précédent Banksy, avant que ce dernier ne soit recouvert de plexiglas.

Interrogée sur son geste, c’est par un petit mot griffonné sur une feuille que Konny répond:

Elle ajoutera: «L’affiche est restée une minute sur le mur, pendant que les gens prenaient des centaines de photos. Ça ne reste jamais longtemps, c’est la fragilité d’un médium éphémère. Il se détache du mur et peut changer chaque jour». Et c’est tout, circulez.

Laisser le street art à son temps

Ainsi donc: Banksy, toyé par Konny, arrachée par X, Y vitrifiant le tout. L’anecdote résume finalement assez bien le monde du street art et ses contradictions. «Il y a une forme d’éphémérité dans les œuvres de graff, elles ne resteront jamais identiques éternellement. On essaye de donner une valeur de temps à une œuvre alors qu’elle n’en a pas, c’est une valeur illusoire», explique le graffeur lyonnais C4pie.

De fait, investir l’espace public, c’est accepter l’abandon de la pérennité et jouer le jeu de l’imprévu, de l’aléatoire. C’est aussi ne pas considérer l’altération comme un «risque», mais comme l’un des principes du street art, de la même façon que le land art ou l’arte povera font du passage du temps une composante essentielle de leurs œuvres.

En quelque sorte, on pourrait considérer qu’une fois que le graff est posé, il n’appartient plus au graffeur ou à la graffeuse mais à la rue, soit à tout le monde: admirateurs, indifférentes, autres graffeurs et vandales. «Après, on regarde ce que les gens vont faire de l’œuvre. Tu laisses au monde la responsabilité de ton œuvre: si les gens la veulent, c’est une belle métaphore de notre héritage culturel», ajoute C4pie.

Laisser un tag à son mur est une chose, le plastifier en est une autre. Pour amikal, le geste est ambigu: «C'est une sorte de reconnaissance, de consécration, mais en même temps c'est hypocrite car on reconnaît le statut de l'un et pas celui des autres». C’est précisément là que Banksy réussit un coup marketing, qui n’a plus grand-chose à voir avec le jeu du street art, mais qui a ses accointances avec les logiques du marché de l’art.

Indignation sélective

Revenons au Bataclan: à peine disparue, la porte faisait les gros titres de tous les médias français et perçait jusque dans la presse anglophone. On cria au vandalisme, à la profanation parfois. Évidemment, la nature commémorative du pochoir semblait ajouter à l’affront.

Pourtant, les graffitis en hommage à des disparus sont légion et il arrive que certains se fassent repasser sans que la presse se saisisse de l'affaire. Récemment encore, la graffeuse Beds réalisait des peintures solidaires pour les victimes des immeubles effondrés de la rue d’Aubagne, à Marseille; il y a fort à parier que si un jour des camarades de spray les recouvraient, l'écho ne dépasserait pas les cercles d'initiés. Ce qui choque, ce n’est finalement pas tant qu’on ait volé une pièce du Bataclan, mais qu’on ait volé «un Banksy».

«C’est pas la première fois qu’une œuvre de Banksy est volée. C’est devenu presque une institution aujourd'hui de voler des œuvres de graff, et c’est ça qui va leur donner de la valeur. Il y a eu une entrée du street art dans le business artistique. À mesure qu’il va être coté, on va avoir de plus en plus d’actes liés à son prix. Des œuvres qui disparaissent, on en a tous les jours, et généralement, quand on laisse des millions d’euros traîner par terre, on n’attend pas très longtemps avant que quelqu'un vienne les voler. Finalement c’est quelque chose d’assez social, ça révèle des comportements», estime C4pie.

Dégradation rentable

Que Banksy se fasse dérober, cela fait partie du jeu: tout graffeur, toute graffeuse s’expose à l’être, d’une manière ou d’une autre, dès lors qu’elle investit la place publique. Un pochoir a disparu, j’ai mangé une pomme: c’est dans l’ordre des choses. Cela ne revient pas à nier le caractère artistique du street art, mais lui donne au contraire une épaisseur supplémentaire: «Un graff peut être une œuvre d'art, mais elle est éphémère car c'est du graffiti. Et la rue a ses règles et ses sautes d'humeur. La frontière, c'est l'intention de l'artiste probablement», souligne amikal.

Banksy, à ses dépens ou non, capitalise en plus sur la dégradation de ses œuvres: l’autodestruction de La Fille au ballon lors de la vente aux enchères de Sotheby’s en octobre 2018 était assez explicite à cet égard, faisant doubler la valeur de l’œuvre dans les nouvelles estimations des commissaires. À l’hôtel des ventes comme dans la rue, moins une œuvre de Banksy reste intacte, plus elle prend de la valeur: la dégradation fait œuvre, aussi bien que le coup d’éclat, qui suscite l’intérêt public. Il devient dès lors impossible de vandaliser un Banksy, puisque la pièce concernée engloutit aussitôt la dégradation pour la reprendre à son compte façon pied de nez: c’était le but, ça a toujours été le but, rien n’est fait pour durer.

L'œuvre de Banksy, renommée L'amour est dans la poubelle après son autodestruction lors de la vente aux enchères de Sotheby's, à Londres, le 12 octobre 2018 | Ben Stansall / AFP

C’est, finalement, le discours qui s’organise autour de ses œuvres, qui arrache Banksy à Banksy, ou qui, selon le point de vue, fait de Banksy Banksy. Qu’on le laisse dans la rue, certains amateurs et amatrices l’apprécieront pour ses talents de pochoiriste. Qu’on emporte une toile, une porte, un mur qui lui est attribué, son nom devient une garantie à plusieurs centaines de milliers d’euros.

À la fin, c'est le marché qui gagne

Déplorer la disparition d’un Banksy, c’est en fin de compte épouser la rhétorique du marché de l’art, au détriment d’une rhétorique esthétique. Il y aurait pourtant eu matière, sept mois plus tôt, à s’interroger sur la valeur allégorique d’un tag déposé sur un lieu aussi tristement symbolique que l’est désormais le Bataclan:

«Dans l’histoire on s’en fout du Bataclan, alors que c’est ce qu’on devrait retenir. À la limite, on devrait tous rendre hommage au Bataclan, tous peindre dessus, et personne ne pourrait voler le Bataclan en entier… Mais si je vais peindre sur le Bataclan, dans la demi-heure je me fais arrêter. C’est arbitraire: qui a le droit de graffer où, qui a le droit de rester, qui rentre, qui sort? C’est ridicule de lutter contre le graffiti, et dès qu’il y en a un qui disparaît, surtout s’il est de Banksy, tout le monde pleure. C’est le fait que les gens n’aient pas de contrôle là-dessus qui les rend fous», commente C4pie.

En attendant, sur la porte de substitution montée dans l’urgence passage Saint-Pierre Amelot, une main anonyme a déjà tagué: «You can win the rat race but you're still a rat» («Tu peux gagner la course des rats mais tu restes un rat»), clin d’œil narquois à Banksy, auteur de la citation qui à ses débuts peignait des rats sur des façades d'immeubles.

Léa Polverini Journaliste

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