Culture

La France se fichait de l’Eurovision, et puis Bilal Hassani est arrivé

Temps de lecture : 6 min

Le chanteur de 19 ans ne peut pas être plus moderne et dans l’air du temps.

Bilal Hassani | Capture d'écran via YouTube
Bilal Hassani | Capture d'écran via YouTube

Le 18 mai prochain, on va nous le répéter, encore et encore, ce nom, comme une rengaine: Marie Myriam, la dernière gagnante française du grand concours de l’Eurovision. C’était en 1977 avec la chanson «L’Oiseau et l’enfant». Cette chanson, cette légende, ce mythe, connu de tous les petits Français et Françaises nées dans les années 1980, 1990 et 2000. Quarante-deux ans que la France n’a pas remporté ce concours de la chanson créé en 1956.

Quarante-deux ans qu’on entend, en France, que l’Eurovision, c’est pour les pays d’Europe de l’est (sous-entendu «les pauvres»), que l’Eurovision, c’est moche et kitsch, que l’Eurovision, c’est chiant. Quarante-deux ans qu’on entend que la France, en vrai, elle fait tout pour perdre, qu’elle ne veut pas gagner pour ne pas avoir à supporter une charge financière trop lourde pour peu de retombées économiques.

Quarante-deux ans qu’on se convainc comme on peut que l’Eurovision n’est pas important, que ce n’est qu’un concours de chansons, un radio-crochet à gros budget un peu vieillot, une soirée de gala qui ne vaut pas douze semaines de «The Voice».

Regain de vigueur

Après tout, les résultats parlent d’eux-mêmes. Cette dernière décennie, la France a fait partie quatre fois du quinté de la lose. À ce niveau, on ne pouvait même pas se consoler en se disant les Poulidor de la chanson européenne. Finalement, la résignation était peut-être la seule solution.

Mais en 2019, il faut croire que la culture de la win n’a pas complètement quitté l’hexagone. Avec une vigueur et un enthousiasme qu’on ne lui connaissait que dans la rue, la France, en votant massivement via le concours «Destination Eurovision», a décidé, cette année, d’emmener en Israël Bilal Hassani pour concourir face aux vingt-cinq autres pays. Et à quatre mois de la grande finale, rarement un candidat français à l’Eurovision n’avait suscité autant de passion dans un pays qui a passé tant d’années à snober et dénigrer le concours.

Bilal peut-il succéder à Marie Myriam?

Il ne peut, en tous les cas, pas être plus moderne et dans l’air du temps. Véritable produit de sa génération, le jeune chanteur de 19 ans a en effet débuté sur YouTube avec une chaîne queer, drôle, décomplexée, sincère, bien à son image. Alimentée depuis deux ans par des tutos maquillage et autres récits à la première personne typiques de la plateforme, elle est aussi pleine de musique pop avec, en plus de ses morceaux à lui, des reprises de tubes comme «Side to Side» d'Ariana Grande et Nicki Minaj, «Starboy» de The Weeknd et Daft Punk, «Shape of You» d'Ed Sheeran mais aussi de playlists de ses chansons préférées du moment où la K-pop de BTS se mêle au R&B d'Aya Nakamura et à la pop de supermarché de Clean Bandit.

C’est sa première grande force: Bilal, qui aime porter des perruques colorées et fluo comme Katy Perry ou Lady Gaga, est un enfant de la pop, cette pop qui a largement investi le concours et mis de côté la variété de papa-maman et le Schlager typique de l’Eurovision des années 1950 à 1970.

Depuis une quinzaine d’années, la pop-music a ainsi vraiment pris le contrôle du concours. Depuis que Britney Spears, Beyoncé, Rihanna, Katy Perry ou Lady Gaga ont commencé à travailler massivement avec des producteurs suédois ou norvégiens comme Max Martin, RedOne, Stargate ou Bloodshy & Avant qui leur ont livré des dizaines de tubes en platine à chacune, de «Baby One More Time» à «Bad Romance» en passant par «Fireworks» ou «Toxic», l’Eurovision, véritable institution en Scandinavie, s’est mis au diapason.

Les Scandinaves sont donc désormais partout avec leurs refrains imparables et leur sens quasi-inné de la mélodie mélancolique et fédératrice qui a fait gagné la Suède en 2012, avec «Euphoria» de Loreen et, en 2015, «Heroes» de Måns Zelmerlöw, mais aussi la Norvège avec «Fairytale» d'Alexander Rybak en 2009 et le Danemark en 2013 avec «Only Teardrops» d'Emmely De Forest. L’Azerbaïdjan, en 2011, l’avait bien compris: avec ses dollars issus du pétrole, le petit pays s’était payé des producteurs suédois pour faire gagner ses poulains Ell & Nikki avec la chanson «Running Scared».

C’était cette pop qui gagnait –ou se plaçait dans le quinté gagnant– quand nos propositions françaises se résumaient à des chanteuses à voix (Amandine Bourgeois, Sofia Mestari, Patricia Kaas, Virginie Pouchain) ou un peu «exotiques» (Anguun, Natasha St Pier), des groupes LOL (Les Fatals Picards, Win Win), des particularismes locaux (Amauri Vasilli, Jessy Matador, Dan Ar Braz) ou des prototypes hipster-kitsch (Sébastien Tellier).

La force du storytelling

Malheureusement, cette pop, qu’aime et chante Bilal depuis son enfance, et qui avait très bien réussi à Amir, sixième en 2016, n’a jamais été une grande spécialité française. La France qui, en dehors de quelques personnalités survivantes des années 1980 comme Mylène Farmer ou Indochine, n’aime rien tant que sa poésie et ses paroles avec du sens. Yelle, par exemple, un de nos plus emblématiques groupes pop en français, a toujours eu plus de succès à l’étranger que dans son propre pays. De même, quand Alizée ou Amel Bent avaient voulu, respectivement en 2010 et 2014, tenter l’expérience pop, elles s’y étaient cassé les dents avec les pires échecs commerciaux de leur carrière.

Le principal handicap de Bilal est donc peut-être là. Sa chanson «Roi», composée avec le duo Madame Monsieur (qui avait représenté la France en 2018 et avait terminé treizième), manque clairement de ce panache et cette flamboyance pop qui avait ouvert, l’année dernière, la voie de la victoire à l'Israélienne Netta.

Comme l’écrit le blogueur Kurt Corbeille, grand spécialiste de la pop-music en France, à cause du duo «qui adore les gros sabots, les bons sentiments et les accords faciles, le titre est difficile à aimer, tant il possède la grâce d'un éléphant dans un magasin de porcelaine». Heureusement, ajoute-t-il, «Bilal Hassani le porte tellement bien, avec un enthousiasme tellement contagieux, qu'on se laisse malgré tout emporter».

Là se trouve d’ailleurs sa plus grande force, dans sa personnalité et, surtout, dans son storytelling. L’Eurovision a beau être un concours de chansons, l’ère des réseaux sociaux a décuplé un phénomène déjà visible en 1998 avec la victoire de l'Israélienne Dana International qui, en réaction à la demande de censure des orthodoxes de son pays, avait mené une campagne très touchante axée sur son parcours de femme transgenre.

Un storytelling qui avait beaucoup influencé l’Autrichienne Conchita Wurst en 2014 dont la victoire avait aussi été celle de la lutte contre l’homophobie, en particulier face aux lois russes anti-LGBT+ votées quelques mois plus tôt. De nombreux médias occidentaux avaient alors fait de Conchita l’emblème d’une guerre culturelle entre l’ouest, tolérant et ouvert, et l’est, bigot et moyenâgeux, lui ouvrant une porte sur la victoire.

Encore récemment, en pleine annexion de la Crimée par la Russie de Poutine, la victoire de l’Ukrainienne Jamala chantant sur son arrière-grand-mère, une Tatare de Crimée déportée par l’Union soviétique de Staline en 1944, était loin d’être liée à sa seule chanson. Une nouvelle fois, un storytelling parfait, touchant et politique.

Dans un autre registre, en 2017, la chanson susurrée du Portugais Salvador Sobral «Amar pelos dois», accompagnée d’un storytelling insistant sur la santé fragile du chanteur qui, en raison d’une opération du cœur, n’avait pas été capable d’assurer les répétitions, était parfaite pour bouleverser public et jury et s’assurer, avec 758 points, la plus éclatante victoire de l’histoire du concours.

Toucher au cœur des millions d’Européennes et d'Européens, de surcroît en grande partie issus de la communauté LGBT+ qui voue un culte sans bornes au concours depuis les années 1990, avec une histoire personnelle touchante et forte, voire politique, c’est s’assurer une place dans le trio de tête. Et c’est ce qu’offre Bilal cette année avec «Roi», une chanson très personnelle sur son homosexualité et sur l’acceptation de soi. «Ne me demandez pas qui je suis / Moi je suis le même depuis tout petit / Et malgré les regards, les avis / Je pleure, je sors et je ris», chante-t-il devant des photos et vidéos familiales de sa petite enfance.

Des thèmes qu’il aborde dans sa chanson mais aussi dans les médias et sur sa chaîne YouTube qui lui valent aujourd’hui des déferlements d’insultes homophobes mais qui, demain ont de grandes chances de lui valoir sa victoire à l’Eurovision, peut-être la première pour la France depuis 1977 et Marie Myriam.

Michael Atlan

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