Culture

Netflix, «You» et ces séries dont personne ne réalise qu’elles cartonnent

Temps de lecture : 6 min

D’après la plateforme, au moins quarante millions de personnes auraient regardé «You». Cela veut-il dire que la monoculture est vivante et que nous n’en avons juste pas conscience?

Extrait de la bande-annonce de «You» | Capture écran via YouTube
Extrait de la bande-annonce de «You» | Capture écran via YouTube

La semaine dernière, Netflix, qui avait pour habitude de protéger jalousement son audimat, a publié une lettre destinée à ses actionnaires révélant des statistiques impressionnantes de visionnages.

D’après la plateforme de streaming, You, la série bien ficelée portant sur un psychopathe séduisant et sensible, aurait été visionnée par quarante millions de foyers dans les quatre semaines de son transfert de Lifetime à Netflix.

Sex Education, une comédie dramatique pleine d’esprit sur le sexe au lycée, serait également bien partie pour être vue par quarante millions d’abonnées et abonnées au cours de ses quatre premières semaines. Netflix a également déclaré que quatre-vingts millions de foyers regarderaient le film Bird Box avec Sandra Bullock sur la même période –une audience digne de Black Panther.

Bodyguard, réalisée en coproduction avec la BBC, la série italienne Baby et Le Protecteur d’Istanbul auraient chacune été vues par au moins dix millions de personnes dans les quatre semaines de leur mise en ligne. Cela revient à dire qu’en matière d’audience, une série Netflix en langue turque aurait rejoint le top 10 des programmes télévisés américains.

Hand spinner de la télé

Si ces chiffres sont sans doute les plus ostentatoires que Netflix pouvait publier, il faut reconnaître qu’ils en mettent plein la vue. Ils doivent néanmoins être traités avec circonspection.

D’une part, sur les 139 millions d’abonnements à Netflix recensés dans le monde, seuls cinquante-neuf millions viennent des États-Unis, un élément à prendre en compte lorsque l’on compare les chiffres de Netflix et les audiences nationales de la plupart des chaînes de télévision.

D'autre part, qu’entend-on par «visionner»? Selon Netflix, les chiffres concernent les foyers au sein desquels une personne a regardé au moins 70% d’un épisode. Étant donné le modèle Netflix, il est probable que la plupart des personnes aient commencé par l’épisode 1. Mais cela ne nous dit pas combien d’entre elles ont continué à regarder la série, ni le nombre moyen de visionnages pour l’ensemble de la saison –un chiffre qui constitue un indicateur important pour les chaînes de télévision.

Netflix, bien entendu, a tout intérêt à arrondir ses chiffres. Et pourtant, l’idée que la plateforme ait réussi à inciter plus de quarante millions de personnes à regarder ne serait-ce qu'un bout d’une série est tout simplement dingue. N’importe quel épisode capable d’approcher ce chiffre sur une chaîne de télévision hertzienne serait considéré comme un poids lourd de la culture.

Selon HBO, trente millions de personnes regardent chaque épisode de Game of Thrones sur l’ensemble de ses plateformes. Et ce chiffre, bien qu’il ait été obtenu avec un peu plus de transparence que celui de Netflix, reste le moins fiable des articles portant sur les audiences de Game of Thrones. Même si vous divisez par deux les quarante millions de téléspectateurs et téléspectatrices théoriques de You, l'audience obtenue avoisine celle du premier épisode de Friends, vu par 21,5 millions de personnes.

N’importe qui ayant traîné sur Twitter ou dans les recoins d’internet ces dernières semaines sait que You est LA série à la mode, soudain omniprésente –une sorte de hand spinner de la télé. Mais même pour celles et ceux qui connaissent You, penser que la série a été vue par quarante millions de personnes… Quelle blague! Et c’est encore plus vrai pour Sex Education qui, à mon sens en tout cas, n’a pas fait parler d’elle «partout».

Perception du succès

Quarante millions, c'est un chiffre que l’on n'a plus l'habitude de voir. Quarante millions, c’est un chiffre qui mériterait la une du Time. Quarante millions, cela voudrait dire que ma mère et mon oncle en ont entendu parler. Quarante millions, c’est le signe d’une monoculture, que l’on pensait morte depuis longtemps aux mains de la fragmentation culturelle. Se pourrait-il que la monoculture existe encore et que l’on ignore simplement de quoi il s’agit?

Les audiences ne sont pas simplement le reflet du nombre de personnes qui regardent une série télévisée; elles ne nous informent pas seulement sur une réalité passée. Elles influent également sur cette réalité et ce que nous en pensons, à savoir s’il s’agit ou non d’un succès, ce qui aura ensuite des répercussions sur l’attention que la série attirera, non seulement auprès du public potentiel, mais aussi dans les médias –pensez à la quantité d’articles produits à propos de You depuis que l’on sait qu’elle a sans doute été vue par quarante millions de personnes.

Imaginez par exemple ce qui aurait pu arriver au reboot de Roseanne l’année dernière, s'il avait été une série Netflix. Il aurait fait l’objet d’une couverture médiatique folle bien avant sa sortie, puis en l’absence d’informations à propos de ses audiences, il aurait fini comme quoi? The Ranch? La frénésie qui a entouré Roseanne à ses débuts était en grande partie liée à ses audiences, énormes pour notre époque, et à ce qu’elles représentaient.

Dans le même esprit, j’ai entendu dire il y a quelques années –je ne fais que partager des rumeurs, mais l'exercice est amusant– que Narcos était alors la série la plus populaire sur Netflix. Où se trouve Narcos dans le dialogue culturel actuel? En quoi cette position aurait-elle changé si l’on avait su que, disons, quinze millions de personnes regardaient chaque saison?

Découvrir après coup qu’une série a rencontré un succès inattendu est un phénomène inédit, qui constitue la preuve de l’existence continue d’une culture de masse dont nous ne savons même pas que nous faisons partie. On a souvent l’impression de découvrir des séries Netflix simplement par le bouche-à-oreille, décuplé grâce à la technologie. Chaque série ressemble à une découverte personnelle, ou à celle de votre entourage, de votre réseau social, de votre bulle. Ensemble, ces séries peuvent enregistrer les audiences d’un immense succès, mais elles semblent limitées: elles font partie d’une culture de masse de niche.

Publics revalorisés

Netflix a souvent évoqué sa position idéale pour exploiter des créneaux spécifiques, contrairement aux réseaux de diffusion. Tant qu’une série séduit une cible, même discrète, elle a de la valeur pour la plateforme. Par contraste, la télévision financée par la publicité privilégie depuis toujours certains publics précis. Le célèbre groupe des 18-49 ans était l’indicateur qui intéressait le plus les publicitaires, et par conséquent la télévision –ce qui pouvait avoir pour effet de faire des jeunes et des seniors un public moins désirable.

En 2012, NBC a ainsi choisi d’annuler la série La Loi selon Harry avec Kathy Bates, qui enregistrait des audiences plutôt fortes, à cause de l'âge de ses téléspectateurs et téléspectatrices, là où Netflix vient tout juste de renouveler La Méthode Kominsky pour une deuxième saison.

Mais il semblerait que les plus jeunes, surtout, fassent des heures supplémentaires pour Netflix. Bien qu’aucune ventilation démographique des audiences n’ait été incluse dans le communiqué publié par l'entreprise, le sens commun veut que le public de You et Sex Education, et 13 Reasons Why avant cela, soit principalement composé d’ados, pour qui Netflix a remplacé la télévision–fait intéressant, You, à l’instar de nombreuses séries ayant séduit les ados par le passé, touche également les adultes.

Buffy contre les vampires et Felicity étaient considérées à une époque comme de simples séries pour adolescentes, tandis que Les Sopranos et Breaking Bad étaient davantage prises au sérieux, car associées à des hommes. Cette comparaison n’était pas seulement liée au sexisme de la société, mais aussi à la façon dont les audiences privilégiaient les hommes adultes sur les jeunes filles –ce qui revient à dire qu'elles ne se contentent pas seulement de refléter une réalité, et qu'elles contribuent également à la modifier.

Je continue à trouver détestable le refus de Netflix de partager les données de ses audiences; je pense que cela contribue au mythe de la plateforme. Et il ne fait aucun doute que la publication de ces quelques chiffres soigneusement sélectionnés y participe.

Mais quels que soient les chiffres réels, en se vantant du succès de You, de Sex Education, d’un film avec une femme dans le rôle principal et de trois séries télé étrangères, Netflix se débarrasse de l’idée selon laquelle certains publics sont préférables à d’autres. Tant que vous avez un numéro de carte de crédit –ou que vous réussissez à convaincre vos parents de vous prêter la leur–, vous avez de la valeur à ses yeux.

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