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Quand Trump débite des âneries pendant le shutdown, ne croyez pas qu’il ne sait pas ce qu’il fait

Temps de lecture : 7 min

Le président appelle de ses vœux une Amérique où tout le monde se débrouillerait avec l’aide du voisin, mais sûrement pas avec celle du gouvernement fédéral.

Donald Trump s'apprête à annoncer la réouverture du gouvernement fédéral, le 25 janvier 2019 à la Maison-Blanche | Brendan Smialowski / AFP
Donald Trump s'apprête à annoncer la réouverture du gouvernement fédéral, le 25 janvier 2019 à la Maison-Blanche | Brendan Smialowski / AFP

Ce sont fort probablement les aéroports qui ont fait céder les digues. Vendredi 25 janvier dans l'après-midi, tandis que les médias relayaient en boucle les perturbations aériennes et que le shutdown [blocage d’une partie du fonctionnement du gouvernement fédéral, ndt] atteignait son trente-sixième jour, Donald Trump a fini par annoncer qu’il lâchait l’affaire –temporairement– et renonçait à son exigence de construction d’un mur frontalier avec le Mexique.

Le gouvernement va donc rouvrir pendant trois semaines, au terme desquelles, a-t-il soigneusement précisé, il pourrait bien déclarer l’état d’urgence si on ne le laisse pas avoir gain de cause.

Déconnexion de la réalité

Malgré des semaines de reportages sur l’ampleur de l'impact du shutdown sur les fonctionnaires, Trump semble n’avoir toujours aucune idée de leur importance, ni de la raison pour laquelle les dures épreuves traversées par ces personnes posent un problème. C’est la conclusion que l’on peut raisonnablement tirer face à ce à quoi nous avons assisté ces dernières semaines.

Il y a eu la déclaration grotesque du jeudi 24 janvier, lorsque Donald Trump a dit que les fonctionnaires devant avoir recours aux banques alimentaires pour nourrir leurs familles pendant le shutdown n’avaient qu’à «collaborer» avec les magasins et les banques. Le président américain essayait de justifier les propos tenus par Wilbur Ross, secrétaire au Commerce, qui avait expliqué ne pas comprendre comment les gens pouvaient ne pas être capables de négocier un prêt [pour compenser l’arrêt des versements de salaire].

Voici comment Trump a rectifié le tir jeudi soir: «Les gens du quartier savent qui ils sont lorsqu’ils viennent faire leurs courses et tout le reste. Et je pense que ce que Wilbur voulait probablement dire, c’est qu’ils vont collaborer. Je sais que les banques collaborent avec –quand vous avez des prêts immobiliers, les créanciers, le prêt– les gens qui collectent les intérêts et tous ces trucs, ils collaborent. Et c’est ce qui se passe dans des moments comme ça. Ils connaissent les gens, ils ont affaire à eux depuis des années, et ils collaborent.»

Et tout le monde a ri devant ce richard présidentiel qui, à plusieurs reprises, a affirmé qu'il fallait une pièce d'identité pour faire ses courses au supermarché et qui explique à présent que le shutdown n’était pas un si gros problème pour les fonctionnaires qui n’ont pas reçu leur salaire pendant des semaines, puisqu’on pouvait tout simplement obtenir un crédit amical de la part de ce même supermarché –qui est donc censé jouer le rôle de banque alimentaire, un lieu à qui justement nombre des personnes concernées ont été contraintes de s’adresser. Cela fait montre d’une telle déconnexion de la réalité que c’en est presque drôle.

Mythe du bénévolat américain

Mais en réalité, ça n’a rien d’amusant. C’est inquiétant. Il y a dans cette parabole saugrenue à la Norman Rockwell de Trump et de Ross, où les épiciers sont affables et votre beau-frère un banquier jovial, bien davantage qu’une ignorance crasse de vieux milliardaires blancs qui n’ont jamais eu à faire la moindre course eux-mêmes.

Ces deux-là racontent aussi une vieille histoire pourrie sur le bon vieux bénévolat américain, la beauté des associations caritatives locales et la mentalité tellement sympa des membres de communautés qui prennent soin les uns des autres.

Dans l’évangile selon Paul Ryan, il n’existe pas de crise qu’une bonne vieille collecte solidaire de quartier ne peut résoudre.

Si vous avez l’impression d’avoir déjà entendu ça quelque part, c’est parce que cette histoire était la pierre angulaire de la vision de l’Amérique de Paul Ryan [le président républicain de la chambre des représentants jusqu’en janvier 2019, ndt]. Selon cette vision-là, si vous réduisez à la portion congrue les programmes publics d’allocations, les plans d’aide alimentaire et la sécurité sociale, les bonnes vieilles organisations caritatives locales et religieuses vont émerger des décombres, telle une apparition divine, pour remplacer tout ça.

Dans l’évangile selon Paul Ryan, il n’existe pas de crise qu’une bonne vieille collecte solidaire de quartier ne peut résoudre. Et à chaque fois que Trump minimisait les souffrances liées au shutdown, il ne se contentait pas de sauver sa peau ou de dénigrer les fonctionnaires: il renforçait aussi un ancien point de vue conservateur minimisant la nécessité de nombreux services publics cruciaux.

C’est pour cette raison que Trump n’a jamais vraiment consenti à accepter l’idée que le shutdown était un problème et qu’il a retweeté la tribune d'un auteur anonyme, prétendant être un haut fonctionnaire de son administration, qui accusait les employées et employés du gouvernement fédéral de fainéantise et de déloyauté envers la Maison-Blanche. Cette tribune appelait à poursuivre le shutdown jusqu'à la démission de ces fonctionnaires, dont l’auteur estimait que 80% «ne font rien qui ne mérite des sanctions et rien qui n’ait de valeur ailleurs. […] Voici leur journée de travail: des missions juste pour s’occuper –de l’administratif, du peaufinage, du suivi et de la collaboration sur des procédures.»

C’est aussi ce que revendique Fox News, chaîne sur laquelle une invitée s’est réjouie à l’idée que le shutdown permettait à davantage de gens de se rendre compte «à quel point beaucoup de ces employés non essentiels ne sont vraiment pas essentiels», ce qui est une manière de cracher à la fois sur les fonctionnaires et sur les services publics.

Retour à l'ancien monde

Paul Ryan travaille depuis des années à promouvoir son idée d’une société bâtie autour de sa vision morale constituée d'un côté de l’élite, les «personnes qui font», c’est-à-dire qui travaillent et gagnent bien leur vie, et de l'autre des «personnes qui prennent», comprendre qui dépendent de l’aide publique pour vivre. Selon lui, les associations privées devraient être chargées du gros de l’aide sociale.

Ryan prévenait dès 2012 que le filet de sécurité du gouvernement se transformerait «en un hamac berçant des personnes tout à fait aptes et les pousse à se complaire dans des vies de dépendance et d’autosatisfaction, qui les vident de leur volonté et de leur motivation à tirer le meilleur parti possible de leur vie».

Voilà ce qu’écrivait en 2014 le spécialiste Mike Konczal, dans le journal The Atlantic, sur la nécessité des programmes d'assurance sociale: «Les conservateurs se racontent une histoire, un conte de fées en réalité, sur le passé, sur ce à quoi ressemblait le monde autrefois et sur ce qu’il pourrait redevenir grâce aux politiques républicaines. Cette histoire raconte comment les gens étaient capables de se protéger contre les risques inhérents à la vie moderne. Avant l’époque de la Grande Société, avant le New Deal, et même avant l’ère progressiste, tout était mieux. Avant que le gouvernement ne s’arroge le rôle d’assureur social, les individus et les organisations caritatives privées faisaient tout ce qui était nécessaire pour assurer les gens contre les épreuves de la vie; si on leur en donnait l’opportunité, ils pourraient le refaire.»

Le travail autour du logement, des problèmes de nourriture, des refuges pour femmes? Ils n’estiment pas que ce soit le rôle du gouvernement à la base.

Cette histoire sert l’idée que les services publics –l’aide alimentaire, au logement et les prestations aux personnes défavorisées– peuvent être facilement refourgués aux associations privées, et tout particulièrement religieuses.

Quand on entend le secrétaire au Commerce Wilbur Ross et le président discuter de la manière dont n'importe qui peut s’arranger avec son banquier et son épicier du coin –ceux qui sont installés entre la maison de Casimir et celle de Oui-Oui–, c’est cette même histoire que l'on entend de nouveau. D’accord, ça a un peu piqué quand l’administration de sécurité des transports (TSA) n’a plus réussi à faire décoller nos avions à l’heure. Mais le travail autour du logement, des problèmes de nourriture, des refuges pour femmes? Ils n’estiment pas que ce soit le rôle du gouvernement à la base.

Dangereux contes de fées

À mon avis, le président, le secrétaire au Commerce Ross et Lara Trump ne sont pas aussi bêtes que ce que l'on peut penser et savent que la majorité de la population américaine, y compris les fonctionnaires, n’ont que leur salaire pour vivre. Je crois juste que c'était l'occasion de vendre leur vision du meilleur des mondes, celui où les personnes vertueuses ont toutes les vertus et où la charité, pas le gouvernement, résout nos problèmes.

Il est trop facile de dire que la leçon à retenir du shutdown est simplement que Trump et son cabinet de ploutocrates sont tellement ignorants de la manière dont la plupart d’entre nous vivons que c’en est comique.

La vérité est bien plus sordide: ils sont également en train de nous monter les uns contre les autres, de poser en principe que les fonctionnaires sont antipatriotiques de refuser de travailler gratuitement et que leur paresse les pousse à faire passer leurs intérêts avant ceux du président.

Trump et son cabinet avancent le même mauvais argument que j’aurais voulu voir disparaître quand Paul Ryan a quitté la scène nationale: la meilleure source d’aide en temps de crise se trouve dans la générosité de communautés chaleureuses et aimantes, pas dans les services publics.

Heureusement, le shutdown est terminé, au moins pour les trois prochaines semaines. Mais ne vous en méfiez pas moins des contes de fées racontés par de vieux bonhommes. Nous pourrions y retourner en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Dahlia Lithwick Journaliste pour Slate.com

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