Monde

Quatre questions pour comprendre la crise au Venezuela

Temps de lecture : 10 min

Après l'autoproclamation de Juan Guaido le 23 janvier, les pressions occidentales s'accentuent sur le régime chaviste. Mais celui-ci ne manque pas de soutiens.

Juan Guaido s'autoproclame «président en exercice» du Venezuela, le 23 janvier 2019 à Caracas | Federico Parra / AFP
Juan Guaido s'autoproclame «président en exercice» du Venezuela, le 23 janvier 2019 à Caracas | Federico Parra / AFP

Pendant des années, le Venezuela s’est enfoncé dans la crise sans réellement mobiliser la communauté internationale, occupée ailleurs.

Mais le dossier aiguise désormais les crispations entre les principales puissances, avec un petit parfum de guerre froide: le Conseil de sécurité des Nations unies, qui s’est réuni samedi 26 janvier sans parvenir à élaborer une déclaration commune, a mis en évidence de profondes divisions sur cette question.

Quels pays soutiennent Juan Guaido?

À la volonté de Washington de faire voter le soutien au jeune député Juan Guaido, qui s’est déclaré «président en exercice» le 23 janvier dernier, Pékin et Moscou ont opposé une fin de non-recevoir et apporté leur soutien au président Nicolas Maduro, investi le 10 janvier pour un second mandat. L’ambassadeur russe a même clairement dénoncé «les jeux sales des États-Unis» et leur responsabilité dans cette «tentative de coup d’État».

Certains pays européens sont eux aussi à la manœuvre, mais en ordre dispersé. La France, l’Espagne, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Belgique et le Portugal ont donné huit jours à Caracas pour organiser «des élections libres», faute de quoi ils reconnaîtront la légitimité du président «par intérim» Juan Guaido, comme les États-Unis, le Canada et une douzaine de pays latino-américains –dont le Chili, l’Argentine, le Brésil, la Colombie et le Pérou– l’ont déjà fait, rejoints dimanche par Israël et l’Australie.

L’Union européenne s’est elle bornée à l’une des déclarations floues dont elle a le secret, tout en appelant à de nouvelles élections sous observation internationale.

Lundi 28 janvier, Washington est passée à la vitesse supérieure en annonçant de nouvelles sanctions contre la compagnie pétrolière nationale PDVSA, qui continue de vendre son brut aux États-Unis –c'est même l'une de ses seules sources de devises. Les revenus iront désormais sur des comptes bloqués: «Nous estimons que ces sanctions entraîneront le gel de sept milliards de dollars et la perte de onze milliards en exportations au cours de l’année à venir», a déclaré le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, John Bolton. Caracas et Moscou ont immédiatement jugé ces sanctions «illégales et illégitimes».

De quoi étrangler un peu plus le pays, dont les exportations sont à 97% pétrolières et dont les réserves de change s'effondrent. La semaine dernière, la Banque d'Angleterre aurait déjà bloqué le retrait par Caracas d'1,2 milliard de dollars en or, selon Bloomberg –des actifs gelés dont l'opposition dirigée par Juan Guaido pourra disposer.

On verra dans les jours qui viennent si ces pressions occidentales portent leurs fruits. À court terme, en tout cas, elles ont plutôt semblé renforcer la détermination du gouvernement Maduro, assuré notamment des soutiens russe, turc et chinois, mais aussi, de façon plus mesurée, de celui du nouveau président mexicain de gauche, Andrés Manuel Lopez Obrador.

Le ministre vénézuélien des Affaires étrangères Jorge Arreaza a accusé ce week-end Washington d’être «à l’avant-garde du coup d’État» et a balayé l’ultimatum européen, ajoutant qu’«Emmanuel Macron ferait mieux de s’occuper de la crise des “gilets jaunes” au lieu de s’occuper de nos affaires».

Jorge Alberto Arreaza au Conseil de sécurité des Nations unies, le 26 janvier 2019 à New York | Spencer Platt / Getty Images / AFP

De son côté, Juan Guaido surfe sur ce soutien pour faire monter la pression, appelant à manifester mercredi 30 janvier et samedi 2 février pour rallier l’armée à sa cause.

Aujourd’hui, la situation est plus polarisée et plus tendue que jamais. Selon des ONG, les affrontements de la semaine dernière auraient fait trente-cinq victimes et entraîné plus de 850 arrestations.

Que prévoit la Constitution?

Juan Guaido lui-même a fait référence à la Constitution lors de la manifestation monstre anti-Maduro du 23 janvier: «En tant que président de l'Assemblée nationale, a-t-il déclaré à la tribune, invoquant les articles de la Constitution bolivarienne de la République du Venezuela, toute notre action étant basée sur notre Constitution [...], je jure d'assumer formellement les compétences du pouvoir exécutif national, en tant que président en charge du Venezuela, pour parvenir à l'arrêt de l'usurpation du pouvoir, un gouvernement de transition et des élections libres.» Un serment étonnant de la part de cet opposant de 35 ans quasi inconnu, mais qui a pourtant été jugé légitime par les principales puissances démocratiques.

Juan Guaido s’appuie sur les articles 233, 333 et 350 de la Constitution bolivarienne, celle écrite par Hugo Chavez, dont Nicolas Maduro est le dauphin. Il y est notamment écrit que tout pouvoir violant les droits humains et les valeurs démocratiques doit être destitué. Ces articles prévoient également qu’en cas de vacance du pouvoir, des élections doivent être organisées dans les trente jours. Dans l’intervalle, si le président est élu mais pas encore investi, c’est le président de l’Assemblée nationale qui assure l’intérim; s’il l’est déjà –la situation actuelle, puisque Maduro a été investi le 10 janvier dernier–, c’est alors le vice-président qui gère l’intérim.

Mais pour l'opposition, l’Assemblée nationale, élue en 2015 à l’issue d'élections législatives qu'elle a gagnées pour la première fois, est la seule institution démocratique du pays –bien que privée de ses prérogatives par Maduro au profit de la Cour suprême et d'une Constituante chaviste. Son président serait donc seul habilité à organiser des élections.

Juan Guaido occupe ce poste depuis le 5 janvier dernier: il y a été élu non seulement parce qu’il est charismatique et rassembleur, mais surtout parce que tous les leaders de l’opposition sont, depuis les émeutes meurtrières d'août 2017, soit exilés, soit en prison, soit en résidence surveillée et privés de leurs droits civiques –à l'image de Leopoldo Lopez, leader du parti Voluntad Popular, dont est issu Juan Guaido.

L'opposition estime par ailleurs qu'il y a bien vacance du pouvoir, puisqu'elle juge l'élection de Maduro illégitime. C'est en effet dans un climat de purge et de répression brutale que Nicolas Maduro avait fait avancer l’élection présidentielle, initialement prévue en décembre 2018, à mai 2018, coupant l’herbe sous le pied de ses adversaires, incapables de trouver à temps une alternative à leurs candidats potentiels, tous déclarés inéligibles. Et c'est la raison pour laquelle la victoire de Maduro –dans un contexte d’abstention massive– a été contestée, non seulement par l'opposition, mais aussi par de nombreux pays.

«Pour tenter une transition vers la démocratie, l’opposition fait une interprétation démocratique d’une Constitution bidon, qui n’a évidemment pas été conçue dans cet objectif et prend les chavistes à leur propre piège, affirme Renée Fregosi, politologue suivant depuis longtemps la situation du Venezuela et proche de l'opposition. Ces articles constitutionnels [auxquels Guaido se réfère] ont été écrits pendant la maladie de Hugo Chavez, pour éviter tout risque de perdre le pouvoir.» Nicolas Maduro, alors vice-président, a de fait succédé à son mentor Hugo Chavez à la mort de celui-ci, en 2013.

«La légitimité d’un pouvoir ne repose pas seulement sur la stricte conformité à ses textes constitutionnels, mais aussi sur la reconnaissance des autres nations, ajoute François Zimeray, ex-ambassadeur de France chargé des droits humains et mandaté par la commission politique de l’Assemblée nationale vénézuélienne auprès de la Cour pénale internationale (CPI). Beaucoup d’éléments permettent selon lui de prouver le caractère systématique de la répression du régime en place et de ses tentatives d’intimidation de l'opposition. Ainsi de l'initiative de l’avocate chaviste Maria Iris Varela Rangel, qui a averti Juan Guaido sur Twitter que «sa cellule était prête», deux jours avant la brève arrestation de ce dernier –un tweet que François Zimeray, entre autres, a aussitôt condamné.

«Madame la ministre, vos menaces sont inacceptables. Elles révèlent la vraie nature de votre régime. Nous allons consigner vos propos dans le compte rendu à la Cour pénale internationale.»

Pour le régime chaviste, ces raisonnements ne tiennent pas, puisqu’il juge illégitime l’Assemblée nationale, et plus encore le président «autoproclamé». «Il s'agit d'un coup de force de l'opposition, qu'elle présente comme une révolte démocratique et que le pouvoir maduriste définit, lui, comme un coup d'État d'une dimension conspirationniste, estime pour sa part Christophe Ventura, chercheur à l’Iris, dans Libération.

Qui contrôle l’armée?

Chaque camp le sait, l’armée détient la clé de l’issue du conflit. Elle peut soit fraterniser massivement avec l’opposition, ce qui actera la fin du régime chaviste; soit se diviser, au risque de déclencher un affrontement entre différentes factions militaires et une vraie guerre civile; soit, enfin, rester loyale à Maduro, entrainant un statu quo de plus en plus chaotique.

Pour le moment, c’est la troisième option qui prévaut, dans ce régime bolivarien dont la militarisation est l’un des fondements essentiels (avec le pétrole), et que la sociologue vénézuélienne Paula Vasquez Lezama décrit comme une véritable «théologie».

Nicolas Maduro lors d'exercices militaires à la base navale Agustin Armario à Puerto Cabello, le 27 janvier 2019 | HO / Venezuelan Presidency / AFP

Des craquements se font cependant sentir depuis plusieurs années. La dernière défection en date est de taille, puisqu’il s’agit de celle de l’attaché militaire du Venezuela aux États-Unis, le colonel Jose Luis Silva, qui s’est rallié samedi 26 janvier à Juan Guaido. Peu avant, le général de division Jesús Alberto Milano Mendoza, entouré d’officiers supérieurs, avait dans une vidéo appelé solennellement l’armée à se désolidariser du gouvernement Maduro. D’autres vidéos montrent des militaires renonçant à s’opposer aux contestataires.

Juan Guaido cherche évidement à exploiter ce flottement. Lui et son équipe ont élaboré un projet de loi d’amnistie des militaires et fonctionnaires qui rallieront sa cause et le distribuent largement à l’entrée des casernes. «C’est une condition sine qua non pour une sortie pacifique et négociée de la dictature, argue Renée Fregosi. On ne peut pas dire aux gens: “Rejoignez-nous”, puis les jeter en prison. Il faut négocier un certain degré d’impunité, comme cela a été fait au Chili.»

L'hypothèse du ralliement de certains soldats est plausible, nombre d'entre eux souffrant également des pénuries, contrairement à leurs états-majors, qui bénéficient de privilèges et de postes offerts par le régime. Mais elle reste incertaine, car –comme on le sait depuis longtemps– Cuba, dont le savoir-faire militaire est indéniable, encadre et contrôle étroitement l’armée et les hautes sphères de l’État vénézuélien.

«Les Castro ont toujours lorgné sur le Venezuela et ses richesses, non seulement pétrolières et minières [le pays détient les premières réserves prouvées de brut], mais aussi agricoles, poursuit Renée Fregosi. Ils avaient même, dans les années 1960, proposé une alliance au président de l’époque, Romulo Betancourt, qui a refusé.»

Quand Hugo Chavez, fervent admirateur du Lider Maximo, est arrivé au pouvoir en 1999, ce rapprochement a pu se faire –ce qui a permis à Cuba de pallier la défaillance du soutien soviétique. Et il s’est considérablement renforcé avec Nicolas Maduro, lui-même formé à Cuba.

Depuis, au prix de purges permanentes, les responsables cubains veillent à la loyauté des forces armées bolivariennes. Pas question pour l’île communiste de renoncer à cette mainmise aussi stratégique que symbolique, même si le pays est aujourd'hui exsangue et désindustrialisé, et sa production de pétrole en chute libre.

Derrière Cuba, il y a en outre la Russie, toujours soucieuse de prouver son poids géopolitique, la Chine et l’Iran, qui ont au Venezuela des intérêts économiques, notamment pétroliers, mais aussi d'importantes créances. Ces pays n'ont pas intérêt à voir chuter le régime Maduro.

Une issue pacifique est-elle possible?

Juan Guaido s’est pour l’instant refusé à ce qui serait selon lui «un faux dialogue» avec le pouvoir en place. Derrière les gesticulations diplomatiques officielles, on peut supposer que des tractations se déroulent entre l’entourage de Maduro, y compris militaire, et des émissaires des pays de la région, qui s’inquiètent de l’émigration continue des Vénézuéliennes et Vénézuéliens –quelque trois millions de personnes, soit près de 10% de la population, ont déjà fui, essentiellement vers la Colombie, le Pérou et le Brésil.

De son côté, Juan Guaido a annoncé avoir parlé au téléphone avec Donald Trump, avec les présidents colombien, chilien et argentin et avec le chef du gouvernement espagnol.

Mais il faut bien admettre que, de part et d’autre, les positions ne cessent de se radicaliser, et que le soutien bruyant et impérieux de Donald Trump à Guaido alimente les spéculations de «complot impérialiste». Un élément délicat à gérer pour l'opposition, qui est majoritairement de centre gauche et qui semble désormais en mesure de rallier des pans de l'électorat populaire, traditionnellement chaviste. Pour prouver qu’il n’est pas la marionnette de Trump, Juan Guaido va très vite devoir montrer sa capacité à organiser des élections. Pas évident dans le contexte actuel de tensions.

La situation économique et humanitaire du pays, où nourriture, médicaments et équipements médicaux font défaut, est réellement désespérée: l’hyperinflation estimée a atteint plus de 1.000.000% en 2018, et sera sans doute dix fois supérieure cette année. Le FMI prévoit que l’effondrement du PIB va se poursuivre en 2019, pour atteindre une chute cumulative de 50% depuis 2013.

L'asphyxie financière du gouvernement Maduro via le gel de ses avoirs étrangers pourrait précipiter sa chute. Mais à l’heure actuelle, personne ne se risque plus à parler de «printemps vénézuélien». Et personne n’exclut que cette situation intenable puisse encore se prolonger.

Anne Denis Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com

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