Politique

Macron remonte dans l'opinion: magie noire, coup de chance ou stratégie efficace?

Temps de lecture : 7 min

Après les annonces de décembre sur le pouvoir d’achat et le lancement du grand débat national, le président de la République reprend la main.

Emmanuel Macron en conférence de presse avec le président Abdel Fattah al-Sissi, le 28 janvier 2019 au Caire (Égypte) | Ludovic Marin / AFP
Emmanuel Macron en conférence de presse avec le président Abdel Fattah al-Sissi, le 28 janvier 2019 au Caire (Égypte) | Ludovic Marin / AFP

L'opinion publique serait-elle versatile? Sans doute! Ou bien les instituts de sondage, l'air de ne pas y toucher, mettent-ils en évidence la complexité de la société française? Cela ne fait pas beaucoup de doute non plus. Les mouvements d'opinion que révèlent les organes spécialisés dans l'exploration du cœur et de l'âme de nos compatriotes accréditent les deux thèses dans la période que traverse le pays.

Voilà maintenant onze semaines que la France a rendez-vous tous les samedis, dans la rue, avec une frange contestatrice de sa population. Parti d'un rejet des taxes sur les carburants, le diesel en particulier, le mouvement a petit à petit considérablement élargi son champ revendicatif, tout en concentrant sa colère sur un slogan: «Macron démission». Dépassés, dans un premier temps, par la soudaineté et l'ampleur de la crise, les partis politiques et le pouvoir exécutif se sont progressivement mis en situation de reprendre la main. Avec plus ou moins de bonheur.

Les «gilets jaunes» gênent l'extrême droite aux européennes

Les partis d'abord. Face à un mouvement qui leur échappait et qui les rejetait, La France insoumise, Les Républicains et le Rassemblement national se sont lancés, au choix, dans la récupération, l'accompagnement ou l'aquaplaning politique pour se remettre dans le jeu. Les derniers sondages d'intentions de vote pour les élections européennes (Elabe, Ifop, Ipsos et Odoxa) montrent où se situent majoritairement les sensibilités de ce mouvement puisque ce sont les formations les plus à droite de l'échiquier qui sont fortement impactées par l'hypothétique présence d'une liste «gilets jaunes» dans le scrutin du 26 mai. Dans une moindre mesure, la gauche de la gauche.

Wikipédia

L'exécutif ensuite. Pour répondre et, en même temps, contrer la vague revendicative qui soulignait la mise hors jeu d'une partie de la population dans la prise de décision des pouvoirs publics –une constante depuis l'abandon de la lutte contre la «fracture sociale» par Jacques Chirac en 1995, jusqu'à l'oubli de «cet adversaire, c'est le monde de la finance» par François Hollande en 2012, en passant par la signature du traité de Lisbonne par Nicolas Sarkozy en 2007, qui effaçait l'échec du référendum sur la Constitution européenne de 2005–, Emmanuel Macron a lancé un «grand débat national» impliquant les maires et la population.

Ce grand débat est dénoncé par toutes les oppositions, qui le présentent soit comme une offensive de communication du président de la République, comme de «l'enfumage» de sa part, ou encore comme une opération de promotion qui entrerait dans le cadre de la campagne des élections européennes. Pourtant, il semble que cette invitation à prendre la parole, à remplir des cahiers de doléances et à déposer des contributions sur le site dédié à ce débat national, réponde à une attente puisque des centaines de débats locaux sont programmés. Les Français et Françaises semblent y participer soit physiquement dans leur commune, soit par l'intermédiaire d'un écran d'ordinateur.

Un coup d'arrêt à une pente descendante dans les sondages

La combinaison des mesures annoncées par Macron le 10 décembre sur le pouvoir d'achat pour un coût oscillant de dix à quinze milliards d'euros et l'annonce du grand débat dans lequel le président de la République s'est directement impliqué pourrait avoir eu pour conséquence de modifier la donne dans l'opinion. Alors que le chef de l'État semblait ne plus être le «maître des horloges», selon une expression qu'il avait utilisée pendant la campagne présidentielle pour indiquer qu'il choisissait lui-même son rythme, la crise des «gilets jaunes» imposant son tempo depuis novembre, la situation a viré de bord courant janvier.

Le soutien ou la sympathie à l'égard de la contestation reste très élevé dans les enquêtes d'opinion mais les instituts de sondage mettent en évidence, en janvier 2019, un léger regain de popularité du locataire de l'Élysée qui rompt avec la descente ininterrompue qu'il a enregistrée pendant une bonne partie de 2018. Si OpinionWay voit cette popularité reculer d'un point (30% contre 31% en décembre), c'est-à-dire qu'il est dans la marge d'erreur, Kantar TNS fait aussi évoluer sa cote de confiance dans la marge d'erreur, mais dans l'autre sens (22% contre 21%).

OpinionWay

En revanche, YouGov note, en tout début d'année pour le HuffPost, un petit redressement des opinions favorables en faveur de Macron (21% contre 18% le mois précédent). À son tour, Ipsos relève une poussé des avis favorables au bénéfice du président (23% contre 20%). Puis l'Ifop va dans le même sens pour le Journal du dimanche (JDD), en situant son indice de satisfaction à un niveau plus élevé (27% contre 23%).

Enfin, l'institut BVA pointe une légère hausse des bonnes opinions à l'égard du chef de l'État dans sa vague de janvier (31% contre 27% en décembre). Si tous ces paramètres vont dans le même sens, celui d'une inversion dont il serait prématuré d'affirmer qu'elle est durable, il reste que globalement sa popularité est dans de très basses eaux.

YouGov

Pour autant, Macron est fondé à estimer que cette crise est entrée dans une nouvelle phase. Aux «gilets jaunes» les plus radicaux qui affirment n'avoir rien obtenu et ne pas être entendus, qui comptent poursuivre leurs rendez-vous hebdomadaires du samedi dans la rue, il peut répondre d'une part que les mesures annoncées pour le pouvoir d'achat existent bel et bien, et d'autre part que le lancement du grand débat, au-delà de ses propres prestations qui ont pour but de l'exposer après une période d'effacement, a enclenché un happening –verbal ou écrit– qui se développe dans les communes, à l'initiative de maires ou de simples citoyennes et citoyens et qui fleurit dans les cahiers de doléances ouverts dans les mairies.

Une partie de l'opinion publique considère qu'il se passe quelque chose, que les lignes ont bougé et qu'un «truc» encore indéfinissable a été modifié dans l'équation qui était jusqu'ici très défavorable au pouvoir exécutif. «Il y a une remobilisation de son socle électoral», note Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l'Ifop, en parlant de Macron. Alors qu'il avait été ébranlé au début de la crise face au retard à l'allumage de l'Élysée, allant même jusqu'à douter, il se félicite de voir, dans une sorte de «proximité admirative», que le chef de l'État tente de reprendre la main en descendant dans l'arène.

Ifop

Ainsi, selon une enquête Ifop pour le JDD, 34% des Français et Françaises considèrent que Macron a changé depuis le début du mouvement des «gilets jaunes». «Bien que minoritaire, ce résultat n’est pas négligeable compte tenu de l’image d’obstination souvent associée à Emmanuel Macron depuis le début de son quinquennat et vient ainsi soutenir l’idée que le président de la République a entendu la colère d’une partie du pays», note l'expert de l'institut dans l'analyse du sondage.

Une très grande majorité (75%) des sympathisants du parti présidentiel La République en marche est dans cet état d'esprit tandis que 21% à 23% de ceux des partis les plus opposés, Rassemblement national et France insoumise, partagent cette opinion. Des taux qui, somme toute, ne sont pas négligeables. Surtout si on y ajoute qu'un tiers des sympathisants socialistes et de la droite du parti Les Républicains sont également dans cet état d'esprit.

Emmanuel Rivière et Brice Teinturier, respectivement directeur général de Kantar Public et directeur général délégué d'Ipsos, pointent aussi, chacun à sa manière, le changement de posture du président de la République qui explique l'amélioration perceptible de son image auprès de la population française. «Les gens sont moins furieux» après les annonces sonnantes et trébuchantes, souligne le dirigeant de Kantar; «Il est prêt à entendre», dit celui d'Ipsos, en relevant que «les sympathisants du parti majoritaire ont retrouvé le Macron d'avant».

Évolution de la courbe de popularité d'Emmanuel Macron depuis son élection | Mélencron via Wikimedia Commons

Un électorat central remobilisé, une droite aimantée

Tous s'accordent à dire qu'il a non seulement recollé à une grande partie de son électorat original du premier tour de la présidentielle mais qu'il a aussi renoué des fils avec une frange de l'électorat du centre et de la droite, plus âgé et traditionnellement plutôt partisan de l'ordre. Les «gilets jaunes», leurs figures médiatiques, reconnues ou non, et les dirigeantes ou dirigeants des partis d'opposition qui les soutiennent peuvent mesurer là les limites d'un mouvement qui a du mal à contenir la violence des mots qu'il véhicule. D'autant que l'engrenage provocation/répression qui alimente la violence des uns et la brutalité des autres n'est pas de nature à rassurer une population modérée qui constitue l'axe central de l'électorat.

Quoi qu'il en soit, ce président de la République ainsi que celles et ceux qui le suivront devront très probablement s'habituer à une donnée nouvelle: vivre dans le rejet plutôt que dans la popularité. À cet égard, Brice Teinturier (Ipsos) souligne, sans plaisanter, qu'il serait dorénavant plus judicieux d'établir un «baromètre de l'impopularité» afin de mieux retranscrire la réalité des mandats présidentiels. Une remarque que partage Frédéric Dabi (Ifop), en relevant qu'on est passé des «présidents des Trente Glorieuses» aux «présidents de crise» , c'est-à-dire d'une période où les Français et Françaises satisfaites étaient plus nombreuses que les mécontentes à une nouvelle phase où c'est l'inverse qui domine. Comme cela se présente à l'échelle mondiale, ça risque d'être durable.

Olivier Biffaud Journaliste

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