Parents & enfants / Société

Ces hommes qui ne veulent pas d'enfants

Temps de lecture : 6 min

S’ils n’ont pas toujours les mêmes justifications que les femmes, ils existent bel et bien et ne sont pas du tout perçus de la même façon.

«Les hommes souhaitent garder leur liberté de manœuvre, continuer d’être indépendants et ne pas se sentir pris au piège» | Danka & Peter via Unsplash
«Les hommes souhaitent garder leur liberté de manœuvre, continuer d’être indépendants et ne pas se sentir pris au piège» | Danka & Peter via Unsplash

«Femmes sans enfant», «childfree», «incomplètes», «sorcières»... Il existe bien des expressions pour les définir. Depuis quelque temps, les médias parlent de plus en plus des femmes qui ne souhaitent pas devenir mères. Et c’est tant mieux. À Slate, on en déjà parlé ici, ou encore . Il est grand temps qu’elles ne soient plus invisibilisées ou jugées pour la seule raison qu'elles ne désirent pas d’enfants. Mais qu’en est-il des hommes? Pourquoi ne sont-ils pas cités ou très peu interrogés?

«Malgré l’évolution de la société, la question des enfants est toujours renvoyée du côté des femmes, explique Charlotte Debest, docteure en sociologie et autrice de Le choix d’une vie sans enfant. Contrairement aux femmes, on ne dit pas aux hommes qu’ils seront entièrement des hommes quand ils deviendront pères.» Les injonctions restent encore fortes. Quand une femme exprime son non-désir de maternité, elle est perçue comme imparfaite. Pour Anne Gotman, sociologue et autrice de Pas d’enfant, la volonté de ne pas engendrer, «la maternité est une affaire plus féminine. Jusqu’à présent, les femmes portent les enfants et sont maîtresses de la contraception, elles ont revendiqué ce droit et sont devenues les actrices principales de cette affaire».

Infantilisation

Pourtant, ces hommes qui ne souhaitent pas avoir d'enfants existent. Mais on ne les consulte pas de la même manière sur la paternité que les femmes, sollicitées très tôt. «Ils y pensent plus tard que les femmes, qu’on questionne beaucoup plus jeunes sur le sujet, indique Charlotte Debest. Les hommes s’interrogent généralement quand ils sont en couple. S’ils annoncent ne pas vouloir devenir parent, on leur rétorque souvent qu’ils finiront par se ranger du côté du souhait de leur compagne. Leur envie dépend alors du désir des femmes ce qui les met parfois hors-jeu des décisions. On les déresponsabilise. C’est lié à la construction de la masculinité, être père ne rend pas viril. On les exclut de la paternité, de la charge parentale, de l’IVG. On ne les prend pas toujours au sérieux sur ces questions.»

«Un enfant entraîne de la dépendance et crée un lien inaliénable, c’est donc aussi des contraintes»

Charlotte Debest, docteure en sociologie

C’est notamment la raison pour laquelle une femme qui ne veut pas d’enfants vient davantage bousculer l’ordre établi qu’un homme. Olivier vient de fêter ses 40 ans et confirme ce sentiment: «Entre 20 et 30 ans, on n’arrêtait pas de me dire que j’allais changer d’avis, que j’étais jeune. C’est super infantilisant.» Depuis qu’il s’est approché de la quarantaine, ses proches et en particulier sa famille ont commencé à respecter son choix.

Libérés, délivrés

En France, 5% de la population ne souhaitent pas d’enfants selon l’Institut national d’études démographiques (Ined). Les raisons sont-elles identiques pour les femmes et les hommes? Pour Charlotte Debest, ce sont les mêmes: la liberté d’entreprendre, l’indépendance, l’envie de rester mobile. «Un enfant entraîne de la dépendance et crée un lien inaliénable, c’est donc aussi des contraintes.»

D’autre part, à l’heure actuelle, on peut choisir d’avoir un enfant ou non grâce à la contraception et à l’IVG. «Il y a un fort sentiment de responsabilité, notamment du côté des femmes, car si on a décidé d’avoir un enfant, c’est qu’on en a eu envie. Ça renforce ce non-désir. On observe également une augmentation des exigences parentales. Depuis les années 1970 et la légalisation de la contraception, on a vu apparaître de nombreux livres sur comment bien élever son enfant, comment être un bon parent, on parle même de métier de parent», rappelle Charlotte Debest. Cette tendance n’a fait que s’accentuer et a entraîné une pression supplémentaire sur la parentalité.

Selon la sociologue Anne Gotman, il y a plus d’hommes que de femmes qui ne désirent pas d’enfants et les motifs diffèrent: «Les hommes souhaitent garder leur liberté de manœuvre, continuer d’être indépendants et ne pas se sentir pris au piège alors que les femmes sont plus dans une revendication d’égalité. Elles souhaitent accéder à cette liberté jusqu’alors réservée aux hommes, sans charges, ni soucis».

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Du futur au passé

Il y a également des arguments liés au climat et aux enjeux politiques et sociaux. Olivier n’a jamais eu envie de se reproduire: «Nous sommes déjà très nombreux, il faut arrêter de considérer que c’est notre but ultime. D’autant plus quand on voit l’état de la planète». La crise écologique inquiète également Antoine, 28 ans: «J’ai toujours dit que je voulais être père. Quand le mariage pour tous est passé, j’en ai eu encore plus envie car c’était désormais mon droit. Mais depuis un an, je ne suis plus du tout optimiste parce que d’un point de vue climatique, on va droit dans le mur. Avoir un enfant, c’est péter son empreinte écologique. Je doute désormais très fortement de la qualité du monde qu’on va laisser à nos enfants». Le jeune actif a donc depuis changé d’avis: il ne souhaite plus avoir d'enfant.

«Si on a eu des relations difficiles avec ses parents, ça pèse dans sa décision»

Anne Gotmann, sociologue

L’avenir est en première ligne des raisons pour lesquelles certains font ce choix. Un argument d’actualité et très médiatisé vu son imminence. «La peur de l’avenir de l’enfant est de plus en plus évoquée à cause de l’écologie», souligne Florence Beuken, thérapeute familiale. Cependant, le futur ne serait pas la seule temporalité à entrer en compte dans ce non-désir d’enfant.

«Devenir père concerne le futur mais aussi le passé, nous apprend Anne Gotman. C’est très lié au fait d’avoir été un enfant soi-même, à son rapport à la parentalité. Si on a eu des relations difficiles avec ses parents, ça pèse dans sa décision. Ne pas avoir d’enfants peut alors être la solution. Pour les femmes, imaginons que vous ayez eu une mère pas très maternante, ça ne donne pas envie de le devenir soi-même. Inversement, si on a eu une mère parfaite, on se dit qu’on ne sera jamais aussi bien.» La thérapeute Florence Beuken partage ce constat: «Avec un passé familial difficile, on se demande plus facilement si on sera à la hauteur. Cet élément revient souvent lorsqu’on évoque le choix de devenir parent».

Des remarques différentes d’un sexe à l’autre

D’autres n’ont pas toujours d’arguments objectifs ou rationnels. «Ils sont alors perçus comme égoïstes», explique Charlotte Debest. «Pour l’instant, je n’ai pas l’occasion de parler de mon non-désir de paternité. En tant que gay, je ne subis pas de pression mais je l’observe auprès d’amies. On suppose que c’est plus égoïste de ne pas vouloir d’enfants alors que c’est le contraire. Les personnes qui en veulent pourraient adopter mais elles préfèrent des enfants qui leur ressemblent», témoigne Antoine.

«Les hommes subissent moins de remarques, appuie Charlotte Debest. C’est plus simple pour eux à assumer que pour les femmes car la paternité ne constitue pas une part de l'identité virile et on imagine qu’ils pourront toujours avoir des enfants plus tard. Il n’y a pas de pression sur le timing.» Les préjugés liés au genre persistent aussi: «On va dire de ces hommes qu’ils ne sont pas assez matures et donc moins les juger. Mais à partir du moment où ils seront en couple et annonceront qu’ils ne veulent pas d’enfants, ils seront jugés», rappelle Florence Beuken.

Vers une meilleure visibilité

La bonne nouvelle, c’est que ces hommes semblent savoir qu’ils sont moins victimes d’injonctions que les femmes. «Je les comprends quand elles se trouvent infantilisées sur leurs choix concernant la reproduction, la contraception et l’IVG. J’ai parfaitement conscience de mon privilège d’homme alors qu’elles sont réduites à leurs fonctions reproductrices. À quel moment on laisse chacun décider ce dont il a envie pour son corps? C’est pareil quand on leur dit que ce n’est pas bien de se faire stériliser alors que ça ne fait aucun mal aux autres. Même constat pour les trans* qui veulent changer de sexe au niveau de l'état civil, c’est une question de liberté individuelle et c’est souvent plus une évidence qu’un véritable choix», note Olivier. Antoine reconnaît également que les femmes hétérosexuelles ou homosexuelles ont plus de pression, surtout quand elles approchent la trentaine.

Si les jugements persistent, l’opinion publique y est de plus en plus confrontée. «On en parle de plus en plus mais le phénomène ne va pas s’étendre, avance Charlotte Debest. Les raisons peuvent changer mais les chiffres n’ont pas tendance à exploser. C’est stable depuis trente ans.»

Les enjeux climatiques pourraient devenir la raison principale dans les années futures et permettraient ainsi aux «childfree» de libérer leur parole. «La question écologique donne une légitimité à ce non-désir plus facile à assumer, complète Anne Gotman. Ces femmes et ces hommes ne seront pas plus nombreux mais ils vont pouvoir s’exprimer plus facilement.» On l’espère.

Constance Daulon

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