Médias / Politique

Par le peuple et par l’élite, les médias sont doublement déconsidérés

Temps de lecture : 4 min

Paradoxe cruel: jugée nulle par le pouvoir, la presse est jugée vendue au pouvoir.

Manifestation des «gilets jaunes» à Paris, le 12 janvier 2019 | Ludovic Marin / AFP
Manifestation des «gilets jaunes» à Paris, le 12 janvier 2019 | Ludovic Marin / AFP

Quelques mois après l’élection d’Emmanuel Macron, les journalistes ont découvert combien le président les déconsidérait. Leur profession, choyée par ses prédécesseurs, était brutalement écartée et, pire, méprisée. Le nouveau président ayant vu de près les visiteurs médiatiques du soir et le résultat pitoyable d’un livre catastrophique pour François Hollande, a décidé de mettre les journalistes à distance, considérant qu’ils avaient été complices, avec les politiques, de l’immobilisme de la France. Les pros de l'information se focalisaient, selon lui, trop sur la surface des choses et pas assez sur les lourds problèmes du pays, préférant les polémiques politiciennes. Macron voulait les mettre sur le fond, les relever à ce qu’il estime être son niveau, les instruire, pour ne pas dire les mettre au pas.

Plus de confidences dans les salons feutrés de l’Élysée, ni de conseillères ou de conseillers pour les alimenter en petites phrases. Le «nouveau monde» venait de surcroît d’accoucher de députées et députés inconnus débutants: les vieux briscards qui tutoyaient les journalistes depuis des lustres étaient renvoyés chez eux sans mandat, réduits à de simples spectateurs du petit théâtre politique. Le dégagisme avait fait son œuvre…

Tout était organisé dans le «nouveau monde», la presse n’aurait plus rien à se mettre sous la dent, les médias seraient privés et asséchés en petites polémiques byzantines. Macron pourrait avancer, dérouler son programme, faire ce qu’il voulait.

Sur le bas-côté

Jusqu’à l’affaire Alexandre Benalla, obscur et maladroit agent de sécurité, repéré par Le Monde en train de jouer au policier lors d’une manif. Elle a permis une réhabilitation momentanée de la presse et, du coup, une profonde et inattendue déstabilisation du président.

Momentanée, car les «gilets jaunes» sont arrivés à la fin de l’automne, la goutte de diesel ayant fait déborder le réservoir. Au tout début, le mouvement attire la sympathie des médias et les sondages attestent de la bienveillance majoritaire des Français et Françaises. L’exécutif regarde un peu avec dédain cette soudaine crise d’urticaire. Encore une. Pas d’inquiétude majeure. La presse, elle, déboule sur les ronds-points à l’affût de la «nouveauté» de ce mouvement bizarre et anti-Macron. La télé s’incruste pour occuper l’antenne, la presse écrite tente de percer ce mystère sociologique.

Puis l’acte 1, 2, 3. La casse s’invite dans la rue mais c’est encore bon pour les médias qui y voient matière à de nouveaux «breaking news» sur la montée de la violence. L’Arc de Triomphe balafré, les magasins saccagés et voitures brulées… Acte 4, 5, 6, etc.

Pendant que la presse bat un tambour assez creux, parallèlement, les «gilets jaunes» s’auto-organisent sur les réseaux sociaux. Facebook devient LE média des «gilets jaunes». Les chaînes d’infos tentent de faire la course mais le mouvement se passe d’elles. Les journalistes épient la toile pour s’informer. Puis, à leur étonnement complet, elles et ils sont attaqués, accusés de minorer le nombre des manifestants, de ne pas glorifier le mouvement et finalement, de prendre des distances quand il s’enfonce dans la radicalité et la violence.

Les médias deviennent une cible. La presse est dit-on vendue au pouvoir, à Macron. «Journalistes collabos», crient les contestataires.

S'interroger, s'autocritiquer

On ne découvre pas la lune, les journalistes sont historiquement critiqués. Pour tous les pouvoirs et les opposants, ils sont toujours suspects. Mais la défiance contemporaine les mêle dans la même indignité aux politiques, aux élites, aux représentants de l’État, aux institutions. La France insoumise et le Rassemblement national soufflent sur les braises et alimentent la haine des médias: la défiance n’est plus contenue, elle est assumée, théorisée. Les médias ne sont plus crus, ils ne sont plus des intermédiaires honnêtes. On leur récuse toute «médiation». Leur filtre est biaisé, leurs infos et enquêtes forcement faussées, orientées. C’est sur les réseaux que se trouve la vérité, là où ne on lit que ce que nous envoient nos «amis» qui partagent notre point de vue. La presse, déconsidérée par l’élite, s’est trouvée rejetée par le peuple.

Paradoxe cruel: jugée nulle par le pouvoir, elle est jugée vendue au pouvoir!

La presse est là pour jouer son rôle comme pilier de la démocratie, dénoncer les dérives, mettre le doigt sur les scandales, révéler les malversations. Le Watergate aux États-Unis, les diamants de Bokassa en France, le Rainbow Warrior, l’affaire Cahuzac, etc. Même avec toutes ses imperfections, la presse doit demeurer intouchable, ce qui ne veut pas dire qu’on ne saurait la critiquer.

Pour autant, la coupure avec le pouvoir parisien et la France périphérique doit la faire réfléchir et entamer une autocritique. Trop souvent, la presse télévisée et la radio émettent un ronron médiatique unanimiste où l’argumentation est réduite, interdite faute de temps. La hiérarchisation et la contextualisation passent après «le direct» et tombent aux oubliettes. Pas le temps, il faut aller au plus vite, souvent au plus simple. Les jeunes journalistes envoyés sur le terrain tendent le micro, l’émotion seule compte. Faute de temps mais aussi, et d’abord, d’argent. La mauvaise situation économique des médias et une concurrence effrénée les poussent à la superficialité.

La déconsidération des médias ne serait qu’à demi tragique si elle n’emportait avec elle les idées de démocratie, de rationalité, de vérité. Les Français et Françaises voyaient cette dérive hors de leurs frontières mais s’en croyaient immunisées. Pour la Hongrie, la Pologne, la Russie, les États-Unis, les fake news étaient pour les autres, comme le complotisme et le populisme. La presse est méprisée et brutalisée. Il serait temps qu’elle s’interroge pour savoir pourquoi elle s’est coupée de l’élite comme du peuple.

Roselyne Febvre Journaliste

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