Société

La maison de poupée, nouvelle métaphore préférée de la pop culture

Temps de lecture : 7 min

Dans les séries, les films, les clips, on la repère désormais partout. Et ce n'est pas anodin.

«The Doll House» par Nora Hegedüs
«The Doll House» par Nora Hegedüs

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Après votre période enfant modèle où vous la pimpiez dans les moindres détails (comme la sorcière Sabrina dans ses nouvelles aventures) et votre adolescence punk où vous rêviez d’y mettre le feu (comme celle de Michael Myers dans le Halloween de 2018), vous pensiez, désormais adulte, en avoir fini avec les maisons de poupée?

Ça tombe mal, car ces derniers temps, ces demeures miniatures squattent un nombre croissant de productions culturelles. En version creepy, avec la série horrifique The Haunting of Hill House, ou en version cute, à l’image de celles présentées à Bruxelles dans le cadre de l’exposition «Little Life» et dans le dernier clip d’Ariana Grande, «Thank U, Next» –qui est déjà un hommage à celle présente dans la scène iconique de 30 ans sinon rien.

Et, au sens propre comme au figuré, avec, ces deux dernières années, la production de deux remakes et d’une suite de la célèbre pièce de théâtre de Henrik Ibsen, Une maison de poupée. On y suit Nora, une mère au foyer qui finit par quitter sa prison dorée pour enfin passer du statut d’objet à celui de sujet. Tout comme la maison de poupée qui paraît elle-même devenir un personnage à part entière, reflétant ce sentiment collectif de ne plus vraiment savoir où est sa place.

La visite va commencer, attention à la tête.

Elles nous font retomber en enfance

Boom des trottinettes et du fooding régressif, dans une ère peuplée «d’adultes qui ne grandiront jamais», selon les termes du sociologue Rémy Oudghiri, la maison de poupée fait partie de ces objets écrans qui nous replongent directement dans l’enfance.

Une sensation de régression ludique –ou dérangeante, selon son degré de nostalgie– que tentait de récréer l’artiste japonais Amabouz Taturo avec sa Doll’s House rose bonbon grandeur nature, installée l’été dernier à l’entrée du Palais de Tokyo.

D’après Sophie Clément-Massé, si nous retrouver face à ces mondes miniatures frappe autant nos imaginaires, c’est avant tout car ils fonctionnent comme un miroir de notre être. «La maison de poupée crée un effet de projection, analyse la psychologue qui mobilise cet outil comme alternative aux tests de Rorschach dans ses séances thérapeutiques. La maison est l’image inconsciente du corps, la topographie de notre être intime. La façon dont on va s’approprier l’espace va dès lors être un point d’entrée pour décoder la psyché.»

Soit précisément la méthodologie pédagogique de Theodora, une des filles de la fratrie de The Haunting of Hill House, devenue psychiatre pour enfants, afin de les aider à communiquer leurs traumas familiaux sans avoir à les verbaliser. Et une dynamique que va également inconsciemment mettre en place Steve Carell, traumatisé et amnésique, recréant un village belge miniature dans Bienvenue à Marwen, ou encore Amma, la jeune sœur de la série de Jean-Marc Vallée, Sharp Objects, pour exprimer toute la noirceur qui l’habite.

«Je suis cette poupée que Maman habille. Mais je suis incorrigible, comme toi. Seulement, elle ne le sait pas!», avoue-t-elle à son aînée, Camille, revenue à la maison pour réaliser un reportage sur une vague de crimes. Cloîtrée avec une mère toxique, Amma passe ainsi le plus clair de son temps à bichonner le modèle réduit de la maison familiale, allant jusqu’à reproduire le sol dallé d’ivoire de la demeure en [ALERTE SPOILER] arrachant les dents de ses victimes.

Elles répondent à notre besoin de contrôle

À l’heure de la philosophie hygge face à un monde extérieur perçu comme de plus en plus menaçant, la maison de poupée semble également avoir vocation à servir de safe space symbolique –ou du moins de lieu où l’on peut encore projeter le fantasme d’une marge de manœuvre sur les domaines existentiels qui nous dépassent.

Soit ce contrôle par la miniaturisation qu’évoquait le philosophe Gaston Bachelard: «La miniature me détache du monde ambiant, elle m’aide à résister à la dissolution de l’ambiance. Elle est un exercice de fraîcheur métaphysique qui permet de mondifier à petits risques.»

Dans The Haunting of Hill House, la maison idéale réalisée en maquette par la mère, Olivia, paraît ainsi ne servir qu’à faire perdurer son espoir d’échapper un jour à cette bâtisse hantée qui va se révéler compliquée à revendre.

Idem pour la maison de poupée de la série The Miniaturist qu’offre Johannes Brandt, le mari, à sa toute jeune femme, Nella Oortman, pour fêter leur mariage arrangé. Un cadeau qui n’est au fond pour lui qu’une manière de la garder à l’intérieur, sous contrôle, pour mieux lui dissimuler son homosexualité. «La miniaturisation est une mécanique d’appropriation des forces symboliques dans un contexte d’hostilité», souligne le sociologue de l’imaginaire Stéphane Hugon.

Un exercice un peu vain, si l’on en juge par l’exemple d’Hérédité. Dans ce film d’horreur signé Ari Aster, Annie a beau reproduire sous forme de saynètes en modèle réduit les drames qui la frappent, ces simulacres figés auront peu d’effet sur la destinée funeste de sa famille. Ou comme l’exprime le (sublime) générique d’ouverture qui fait s’enchevêtrer les plans de la maison miniature et ceux de la maison à taille réelle, nous sommes parfois un peu tous les personnages d’un destin qui nous échappe.

Elles flattent nos pulsions conservatrices

Reflets de la vie domestique du XIXe siècle, les maisons de poupée –alors réservées aux enfants de la grande bourgeoisie allemande, belge ou hollandaise– n’étaient pas uniquement des objets à vocation ludique.

Les services de thé et autres petits fourneaux, qui fonctionnaient grâce à une bougie, permettaient aux plus jeunes filles de se brûler régulièrement et ainsi de se former à la dure à leur rôle futur de maîtresse de maison –comme nous le rappelait récemment l’exposition bruxelloise «Little Life», consacrée aux plus belles reproductions réduites de bâtisses néo-classiques réalisées au début du siècle dernier.

Une dimension conservatrice également révélée à travers le projet photographique de l’artiste Nora Hegedüs, «The Doll House» –soit la mise en images de top models immortalisées dans de multiples scènes du quotidien (bronzage, repassage, etc.) sur fond de décor de maison de poupée, où la photographe révèle tout l’emprisonnement psychique généré par les injonctions pesant sur les femmes.

Ce carcan, on le retrouve aussi au cœur de la série Sharp Objects, où la ville semble n’être finalement qu’une maison de poupée géante, où chaque personnage est prisonnier d’une image stéréotypée de lui-même ou d’un rôle social qu’il n’a pas choisi. Et quand des meurtres surviennent, ils sont pour le shérif forcément l’œuvre de ces personnalités marginales qui traînent dans les parages.

«Cette multiplication des maisons de poupée est une illustration de ce phénomène de repli, de sanctuarisation face à un risque qui viendrait supposément de l’extérieur, et que l’on observe actuellement dans notre apport aux phénomènes migratoires, analyse Stéphane Hugon. C’est une tentative de réinterprétation du monde où l’on va se positionner soi-même comme la ou le grand ordonnateur de son petit univers.»

Le risque? Finir en crise de claustrophobie, comme Magloire dans la maison de poupée de «Fort Boyard».

Elles préfigurent notre avenir spatial

Si pour une partie d'entre nous, les maisons de poupée sexuelles –qui s’ouvrent un peu partout en Europe ces derniers mois–, préfigurent notre avenir libidinal, notre futur spatial (attention, on ne vous parle pas ici de la conquête de Mars) ressemble lui fortement au film Downsizing.

Dans cette comédie dystopique réalisée par Alexander Payne, le héros Paul, joué par Matt Damon, est un quadra épuisé de vivre dans un monde surpeuplé, qui décide avec sa femme de réduire sa taille à 12 centimètres pour aller s’installer à Leisurland, un village de poupée dans lequel, si vous rétrécissez, votre niveau de vie augmente proportionnellement.

«Crise financière et subprimes aux États-Unis, crise du logement dans de nombreuses métropoles, et au-delà, la part du revenu consacrée à se loger qui est souvent très importante… Cela conduit à un rétrécissement des espaces de vie, qui en dit plus sur le durcissement des conditions d’existence que sur un choix ou une envie d’habiter dans des espaces étroits», analyse le sociologue de l’urbanisme Lionel Francou.

De fait, le slogan des années 1990 de Renault «Et si le vrai luxe, c’était l’espace?» n’a jamais raisonné de façon si pertinente, si l’on en juge par la dimension des nouveaux logements: un appartement moyen faisait 170 m2 en 1990, ils ne font plus que 73m2 en 2016. Ou encore par le boom des tiny houses, sorte de maisons individuelles qui se sont multipliées aux États-Unis. Certes en premier lieu par nécessité économique, mais aussi désormais, si l’on en croit la chercheuse Béatrice Mesini ou encore le sociologue Bernard Brun, par aspérités post-capitalistes.

«La tiny house, comme d’autres formes d’habitats dits “légers”, parle aussi de l’envie de renouer avec une capacité à assurer par soi-même ses besoins premiers et seconds, de se réapproprier nos moyens d’existence, de retrouver une notion d’autonomie. Ces formes d’habitat permettent de réfléchir à d’autres manières de vivre», confirme l’anthropologue Anaïs Angeras. Moralité: pour survivre dans le monde de demain, il va falloir se faire tout petit.

Vincent Cocquebert Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

Newsletters

Le succès des théories du complot n'a rien d'un hasard

Le succès des théories du complot n'a rien d'un hasard

Du «moon hoax» aux Illuminati, il n'y en a jamais eu autant.

La démence est-elle plus répandue chez les personnes âgées LGBT+?

La démence est-elle plus répandue chez les personnes âgées LGBT+?

Souvent privé·es de recours médical, les seniors LGBT+ développeraient davantage de troubles cognitifs que les hétérosexuel·les.

Non, le burn-out estival n'existe pas

Non, le burn-out estival n'existe pas

Cessons de nous leurrer: il n'y a pas de blues saisonniers mais plutôt une fatigue chronique.

Newsletters