Culture

«Un grand voyage vers la nuit», expérience hallucinée

Temps de lecture : 4 min

Le deuxième long-métrage du réalisateur chinois Bi Gan accompagne la quête amoureuse et mélancolique d'un homme dans ce qui n'est peut-être qu'un songe.

Cette femme que joue Tang Wei est-elle vraiment Qiwen, qui obsède Luo? | Bac Films
Cette femme que joue Tang Wei est-elle vraiment Qiwen, qui obsède Luo? | Bac Films

Il y a eu un crime. Une fuite. Un amour brisé. C’était ailleurs, ou avant. C’était un rêve, ou un film.

Il y a un homme, Luo. Il est en danger, mais il revient affronter des fantômes, essayer de retrouver un spectre: le souvenir de la femme aimée, Qiwen. Mais pas comme un souvenir, comme une femme.

Il fait nuit, il fait chaud et humide. Parfois, il pleut à l’intérieur des maisons. Les lumières sont basses, vertes et rouges, les sons étouffés. Il semble que le poids des objets soit différent.

Le premier long-métrage du jeune poète Bi Gan, Kaili Blues, était un road movie sidérant, qui l’a immédiatement propulsé sur le devant de la scène internationale du cinéma d’auteur. Son deuxième film est davantage un film trip, expérience hallucinatoire servie par un art singulier des sensations.

Il n’est pas difficile de rattacher Un Grand Voyage vers la nuit à un héritage artistique où les plans-séquences hypnotiques et pluvieux de Nostalghia d’Andreï Tarkovski occuperaient une place de choix à côté d’une certaine tradition –opiacée?– chinoise: Wong Kar-wai bien sûr, et surtout 2046, mais aussi Suzhou River, qui avait révélé Lou Ye, ou certains aspects de l’œuvre de Hou Hsiao-hsien, en particulier Millenium Mambo.

Luo (Huang Jue), celui qui voyage à travers sa mémoire, ses fantasmes et ses peurs | Bac Films

Voix off envoûtante et 3D immersive

Psalmodiant des informations lacunaires, la voix off, hypnotique et suggestive, joue un rôle majeur dans l’enclenchement de ces processus de dérives en état de demi-veille.

Et c’est tout un dispositif sensoriel et émotionnel qui se déploie durant la première partie du film, où il est évident que le récit, au sens de succession d’événements plus ou moins anecdotiques, importe beaucoup moins que l’état dans lequel le film invite à se plonger.

La deuxième partie cherche à aller encore plus loin, ou plus profondément. Bi Gan invente les possibilités d’un rêve dans le rêve, en recourant à une stratégie singulière, un unique plan-séquence de plus d’une demi-heure en 3D.

La quête d’une femme aimée, perdue, rêvée peut-être, entraîne dans des territoires mystérieux, que rend plus vertigineux ce fort peu réaliste relief, surgi aux deux tiers de la projection.

Images subliminales et impressions venues du passé, réel ou non | Bac Films

On croirait l’emploi de cette technologie aux antipodes de l’usage que le grand spectacle hollywoodien a essayé d’imposer au cours de la dernière décennie, sans vraiment y parvenir. Mais l’écart n’est pas forcément si grand qu’on le croit.

«Cinéma d’attraction»

Les films à grand spectacle contemporains croient eux aussi moins aux histoires qu’aux «effets», à juste titre appelés «spéciaux».

Un grand nombre de films d'action et de super-héros, les Fast and Furious et autres Transformers, reposent sur des histoires simplistes et prévisibles, ce qui n’a aucune importance, la puissance des effets sensoriels décuplés par les technologies actuelles étant tout ce qu'en attendent les fans.

Au XXIe siècle, une grande partie d'Hollywood prospère ainsi sur le retour à ce que le chercheur américain Tom Gunning a appelé le «cinéma d’attraction».

Rappelant les origines foraines de ce qui n’était pas encore le septième art, Gunning souligne que le public d’alors n’avait nul besoin d’une intrigue et encore moins d’une intrigue sophistiquée: les effets physiques et mentaux des innovations techniques suffisaient amplement.

Avec évidemment des moyens différents, Bi Gan est pleinement un cinéaste d’aujourd’hui, en ce qu’il cherche quelque chose de comparable: une expérience sensorielle par des ressources cinématographiques non narratives.

Étrange court-circuit

Le phénomène a connu un développement à la fois ironique, significatif et porteur de questions, avec la distribution d’Un Grand Voyage vers la nuit en Chine. En principe, un tel film y était promis à la plus extrême confidentialité, dans un pays devenu paradis des multiplexes, où règnent en maîtres les blockbusters locaux et américains.

Mais voici qu’une très habile campagne marketing a accompagné la sortie en salle du film, réussissant à en faire la coqueluche des jeunes couples pour le soir du Nouvel An (occidental), avec la promesse de synchroniser un baiser torride et le passage à 2019.

Le film a donc à la fois obtenu un succès public inespéré, et suscité sur les réseaux sociaux chinois la fureur de nombre de spectateurs et spectatrices, invitées à une expérience de cinéma radicalement différente de leurs habitudes.

Les adversaires de l'œuvre se plaignent qu’il s’agit d’un film arty pour public sophistiqué des grandes villes, alors que beaucoup se considèrent comme appartenant à un autre monde, celui des petites villes de province, où l'on ne se soucierait pas de semblables recherches esthétiques.

Ce à quoi Bi Gan a beau jeu de répondre qu’il vient lui-même d’un trou encore bien plus paumé (Kaili, dans la province méridionale de Guizhou), et qu’il ne voit pas pourquoi un autre public que celui de l'art et essai ne pourrait pas rencontrer ce qu’il propose.

Dans les brumes du souvenir, ou de l'imaginaire | Bac Films

Il y a assurément matière à interroger la roublardise de la campagne publicitaire, et ses éventuels effets contre-productifs à moyen terme. Il n’y a en revanche aucun moyen de savoir dans quelle mesure d’autres personnes, même minoritaires, ont découvert et apprécié une forme de cinéma à laquelle elles n’auraient pas eu accès autrement.

Points de convergence

De façon plus indirecte, cette collision improbable entre la pointe de la recherche plastique et les lieux de l’industrie lourde en suggère également les éventuels –bien moins extrêmes– points de convergence.

Il existe de possibles détours par des formes moins calibrées et pas nécessairement avant-gardistes, en particulier dans les ressources artistiques chinoises, vers lesquels pointe, même par inadvertance, ce court-circuit de la présence du Long Voyage dans les multiplexes.

Ce serait alors une intrigante réponse pour un cinéma chinois aujourd’hui strictement clivé entre reproduction massive des modèles commerciaux dominants venus d’Occident et expérimentation créative, artistiquement très vive mais ghettoïsée. Encore un songe à explorer.

Un grand voyage vers la nuit

de Bi Gan, avec Huang Jue, Tang Wei, Sylvia Chang

Séances

Durée: 2h18. Sortie le 30 janvier 2019

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