Médias / Politique

Balance ton post: du bon sens, de l'émotion et c'est tout

Temps de lecture : 6 min

Après plus de trois heures de débat nocturne, la secrétaire d'État et l'animateur ont fini par rendre l'antenne avec la satisfaction d'avoir redoré leur image.

Marlène Schiappa et Cyril Hanouna dans "Balance ton post!, vendredi 25 janvier 2018. | Capture d'écran / C8
Marlène Schiappa et Cyril Hanouna dans "Balance ton post!, vendredi 25 janvier 2018. | Capture d'écran / C8

C'est la fameuse intuition animale: quelques secondes avant la diffusion de cette émission absolument historique, le chat m'a offert un vomi copieux et guttural, le tout dans un endroit absolument incongru, comme pour tenter une dernière fois de m'empêcher de passer plus de deux heures devant C8. Cette introduction serait pour le moins triviale si elle n'était pas totalement véridique.

N'écoutant que mon courage et rembobinant comme un beau diable afin de rattraper en léger différé les précieuses minutes ratées, j'ai finalement pu m'installer devant cette édition spéciale de Balance ton post!, la dernière émission née de l'imagination sans bornes de Cyril Hanouna. Au programme: un grand débat national animé en direct, avec Marlène Schiappa à la baguette. Oui, Marlène Schiappa. La secrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations.

Menu de cette grande soirée, trois thèmes majeurs: économie (pouvoir d'achat, retraites), société (inégalités sociales, condition de travail chez les forces de l'ordre et dans le milieu hospitalier, accessibilité pour les personnes handicapées), démocratie (RIC, vote blanc, salaire des élues et des élus). Un joli fourre-tout placé en partie sous la bannière des gilets jaunes, avec en sus la possibilité pour le public de partager ses idées sur Twitter, avec le hashtag #BTPGRandDébat. À l'issue de l'émission, sept propositions seront présentées par Schiappa au président de la République.

D'entrée, Cyril Hanouna rappelle que l'émission est à l'initiative de Marlène Schiappa (souvent désignée à tort comme «la Ministre»), qui l'a contacté il y a une quinzaine de jours. Dans un de ces longs préambules dont il a le secret, Hanouna tire à vue sur les émissions politiques caractérisées par leur entre-soi («mettre des politiques face à des politiques, ça ne m'intéresse pas du tout») et rappelle qu'il n'a pas l'intention de prendre la place des journalistes (qui font «très très bien leur travail»).

Schiappa la médiatrice

La secrétaire d'État se voit confier un paperboard et des feutres, comme elle l'avait demandé, et un statut de «médiatrice». «Ce soir, les Français parlent aux Français», claironne Hanouna avant de lancer les hostilités.

Hostilités? Non. Comme par magie, l'émission s'ouvre dans un climat d'apaisement absolu, chacun et chacune s'apprêtant à travailler main dans la main, à s'écouter parler, à se donner les moyens d'ouvrir un véritable débat public, loin de «l'hystérisation permanente du débat politique» décrite par un Éric Naulleau (qui s'y connait en hystérisation du débat, avec son compère Eric Zemmour), heureux comme tout de taper en quelques mots sur les journalistes et les réseaux sociaux.

Très vite, la première proposition est lancée: la TVA à 0% sur les produits de première nécessité (alimentation, produits pour bébés, etc.) et une TVA modérée sur d'autres types d'achats (notamment dans l'habillement). Le moment opportun pour rappeler que la France n'est pas le pays des Bisounours, que les moyens ne sont pas illimités, et que toute proposition nécessite d'être financée. «Rien n'est impossible», explique Marlène Schiappa. Une litote qui veut tout dire: je vais vous écouter, vous filer un feutre lorsque vous voudrez proposer une mesure sur le paperboard, mais soyez quand même un peu réalistes, bon sang.

Capture d'écran / C8

Spoiler: l'émission a beau avoir duré plus de 3 heures, le dernier thème (la démocratie) ayant finalement été laissé de côté par manque de temps. «La démocratie, on le fera la prochaine fois», annonce Hanouna vers la fin du programme. De là à dire qu'il y aura un épisode 2, il n'y a qu'un pas. Voilà qui promet d'autres formidables vendredis soirs.

Tout au long de l'émission, Marlène Schiappa agit véritablement en médiatrice. De nouvelles promesses non tenues risquant de mettre de nouveau le feu aux poudres, elle n'est évidemment pas là pour trancher. Il faut reconnaître que le débat est resté globalement assez serein, y compris sur les sujets les plus tendus (l'ISF! l'ISF!): tout le monde semble avoir été suffisamment briefé pour ne pas se lancer dans des attaques ad hominem ni jeter de l'huile sur le feu. Car tout le monde a quelque chose à gagner à jouer l'apaisement: les gilets jaunes montrent qu'ils n'ont pas grand chose à voir avec les casseurs, la secrétaire d'État qu'elle comprend les doléances du peuple...

Baba en retrait

Hanouna, lui, se tient étonnament en retrait. Il ponctue les échanges de quelques saillies dont il a le secret, fait baisser la tension lorsqu'elle semble être en train de monter, mais se garde bien de prendre parti. Plus précisément, il semble d'accord avec tout le monde. C'est d'ailleurs le grand principe de cette émission: créer le consensus. Oui, les agriculteurs sont insuffisamment rémunérés. Oui, le taux de suicide est bien trop élevé chez les flics. Oui, la France est un «millefeuille fiscal» (bravo Marlène Schiappa, il est minuit et j'ai faim). Oui, la fraude fiscale, c'est mal.

C'est lors des interventions de Nadia Hai, députée LREM des Yvelines conviée par Marlène Schiappa, et de l'avocat/gilet jaune François Boulo, que les limites de l'émission se font les plus évidentes. Dès qu'on entre dans le technique, ce Balance ton post! ne ressemble définitivement plus à rien. Zéro journaliste sur le plateau pour contredire ou appuyer leurs propos. Toujours dans cette volonté de passer une soirée relativement apaisée, tout le monde attend que ça se passe. Y compris Hanouna, qui affirme à plusieurs reprises qu'il n'y comprend rien et qu'il faut simplifier.

Capture d'écran / C8

Elle est là, la limite de cette discussion en particulier, et peut-être celle du grand débat national en général. D'un côté, des propositions apparemment pleines de bon sens; de l'autre, les contraintes techniques qui semblent les empêcher de pouvoir exister un jour (budget inexistant, mise en place impossible, mesures inconstitutionnelles). Mais puisque personne ne veut monter sur ses grands chevaux, puisqu'on est là pour travailler ensemble sans s'avouer qu'on est encore et toujours dans l'impasse, on hoche la tête poliment pour montrer qu'on a bien entendu et qu'on est d'accord sur le principe.

Il se produit ici le même phénomène que lors de n'importe quelle campagne électorale, où les promesses s'empilent, où l'on se promet les yeux dans les yeux qu'on n'abandonnera pas telle ou telle proposition fondamentale, mais où l'on s'avoue néanmoins qu'on rentrera dans les détails un peu plus tard, qu'on va se contenter de rester pour l'instant dans l'émotionnel et l'optimisme. Voilà l'impression donnée par la prestation de Marlène Schiappa: celle d'une secrétaire d'État en campagne, au nom du gouvernement qu'elle est venue représenter, pour tenter de reconquérir l'électorat français après une vingtaine de mois au pouvoir.

Capture d'écran / C8

Encore un peu penaud, le chat a fini par venir s'endormir sur mes genoux. Il a tourné le dos à l'écran pour me signifier que ce qui s'y passait ne l'intéressait pas. Je ne serais pas aussi catégorique: tout n'était pas à jeter dans ce Balance ton post! spécial, mais son aspect fourre-tout démago a surtout contribué à prouver qu'on n'organise pas un grand débat sans l'avoir préparé, structuré.

L'émotion, toujours l'émotion

Placer côte à côte un infirmier, un policier, un handicapé, un travailleur agricole et un ado, c'est tenter de donner la parole à un échantillon représentatif de la France (même si cette partie "Société" était incroyablement chiche en interventions féminines). Mais si passer une heure et demie avec ces différents intervenants suffisait à faire émerger des propositions concrètes et inédites, cela se saurait. Plus ou moins consciemment, Hanouna instaure une série de petits chantages émotionnels qui nous rappellent qu'on est bien à la télévision, qu'on n'a pas tout à fait délaissé le spectacle, et que les traumas respectifs des différents invités constituent avant tout des façons de relancer l'attention de l'audience. Parce que parler politique à 1h30 du matin après avoir bossé toute la semaine, le public (auquel je m'inclus) n'est pas forcément hyper chaud pour ça.

En fin de parcours, le public a été invité à voter pour ses propositions favorites, et sept ont donc été retenues.

Capture d'écran / C8

Il n'est pas exclu qu'Emmanuel Macron et Édouard Philippe planchent, ou fassent au moins mine de plancher, sur l'un ou l'autre de ces sujets (surtout sur ceux qui semblent être les moins coûteux). Le Président, le premier Ministre et les membres du gouvernement ont tout intérêt à montrer que la parole du peuple est importante, qu'elle compte plus que tout, qu'il est temps de se pencher sur les préoccupations et les propositions des Françaises et des Français.

Ce serait déjà une belle victoire pour Schiappa et Hanouna, au moins en termes d'image et de communication. Jusqu'ici, la secrétaire d'État est loin d'avoir donné satisfaction, et sa participation à une telle émission, loin des sujets dont elle est censée s'occuper en premier lieu (elle a simplement promis de créer une «brigade anti-discriminations», ce qui sera sans nul doute d'une grande efficacité), a de quoi faire grincer des dents. Quant à l'animateur, qui ne cesse d'essayer de se racheter après chaque comportement merdique, il aimerait faire oublier certains dossiers. S'il fallait trouver des personnes qui tireront à coup sûr profit de ce Balance ton post!, ce seraient sans doute ces deux-là.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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