Politique / Culture

La nouvelle déco de la salle des fêtes de l’Élysée en dit beaucoup sur les Macron (et sur la France)

Temps de lecture : 9 min

Et si la décoration d’intérieur était un outil de communication politique comme un autre? Décryptage du nouveau look de l’Élysée après le lifting chic signé Brigitte Macron.

Sur cette photo prise le 1er février 2019, la salle des fêtes de l'Élysée après rénovation | Michel Euler / POOL / AFP
Sur cette photo prise le 1er février 2019, la salle des fêtes de l'Élysée après rénovation | Michel Euler / POOL / AFP

C’est une révolution esthétique. Le 16 janvier dernier, la France a découvert, après plus de deux mois de travaux, le nouveau visage de la salle des fêtes de l’Élysée. Et là, surprise! Exit le rouge Empire, d’un classicisme achevé: place au gris. Un gris doux, décliné subtilement en diverses nuances de taupe. Disparue, la moquette rouge à lourds motifs de fleurs et de lauriers entrelacés, remplacée par un tapis souris réhaussé de palmettes, discret mais d’un goût très sûr. Envolées, les tentures carmin de soie et satin. Aux baies vitrées, un kilomètre de velours grisou habille désormais sobrement les fenêtres donnant sur les jardins. Bref, c’est un grand dépoussiérage, un total relooking. Une première depuis les débuts de la Ve République.

Si c’est le cabinet de l’architecte Isabelle Stanislas qui a mené le projet (en collaboration avec les artisans du Mobilier national), Brigitte Macron a supervisé le tout. Et il y a fort à parier que c’est bien l’épouse du président qui a choisi ce gris –élégant et follement contemporain. C’est simple, on se croirait dans un catalogue de décoration façon AM.PM, un nuancier Farrow & Ball, la marque de peinture britannique appréciée des urbains qui habitent de l’haussmannien (150 euros le pot de cinq litres) –voire un très chouette Airbnb.

Interrogée par Le Monde au début du chantier, Brigitte Macron expliquait avoir voulu «alléger, épurer. Il faut que la lumière entre». Pour elle, l’Élysée était une «forteresse qui se protégeait de l'extérieur». Et cela devait changer. Conseillère de l’ombre de son mari, experte de la communication et des jupes courtes, Brigitte Macron s’y connaît donc aussi en déco.

Moquette mondiale

Salon d’apparat de près de 1.000 mètres carrés situé au cœur du palais présidentiel, la salle des fêtes accueille depuis plus de 200 ans toutes les puissantes et puissants de ce bas-monde. Kennedy, Elizabeth II mais aussi récemment Xi Jinping y ont ainsi été reçus avec faste, «sous les ors de la République», comme le veut l’expression consacrée. Inaugurée pour l’Exposition universelle de 1889, la salle des fêtes est voulue par le président Sadi Carnot, très branché pompe Second Empire (dit aussi «style Napoléon III», en vogue depuis environ 1860). Aujourd’hui, devenu temple du pouvoir républicain, ce décor ostentatoire abrite la cérémonie de l’investiture à chaque prise de fonction du président élu. C’est aussi un haut-lieu de la communication présidentielle.

Cérémonie d'investiture du président de la République au palais de l'Élysée, le 16 mai 2002. Jacques Chirac a été officiellement investi pour un deuxième mandat par le président du Conseil constitutionnel Yves Guéna. | Jack Guez / AFP

Le général De Gaulle y donnait ses conférences de presse filmées. Et accessoirement, c’est aussi là qu’on installe l’arbre de Noël élyséen. Au fil des quinquennats, chaque président y a apporté sa patte. En 1984, François Mitterrand a fait percer dix portes-fenêtres et une verrière sur le jardin. En 2007, Nicolas Sarkozy a, lui, fait poser la moquette (de la maison Pierre Frey, celle-là même qui vient d’être remplacée –tout un symbole). À son arrivée au palais, François Hollande décide de remettre les ascenseurs aux normes. Et fait refaire l’étanchéité du toit de la salle des fêtes et des deux ailes entourant la cour d’honneur, car de fâcheuses fuites d’eau menaçaient les tapisseries de l’illustre salle depuis l’ère Pompidou. À l’époque, des travaux allaient être engagés mais le président, malade, n’avait pas achevé son mandat. Pour cause de rigueur économique, Hollande avait dû repousser la rénovation.

Macron n’a pas hésité. Le prix de ce revamping chic? 500.000 euros. Une paille. Dès le début du chantier fin novembre, en plein mouvement social des «gilets jaunes», les critiques pleuvent. Brigitte Macron est comparée à Marie-Antoinette en son Versailles. Mais à l’Élysée on l’assure, les travaux de la salle des fêtes sont en partie financés par la cagnotte générée par la vente des fameux produits dérivés de la boutique de l’Élysée –soit près de 350.000 euros (oui, ça fait beaucoup de mugs).

Évidemment, au-delà d’un simple changement de déco, il y a aussi ici un enjeu de conservation du patrimoine. Les augustes tapisseries des Gobelins, datant du XVIIIe siècle et en partie endommagées par les infiltrations, sont parties à la rénovation (remplacées par de grands panneaux de staff siglés «RF»). Quant aux lustres en cristal de Baccarat, ils ont été nettoyés par des spécialistes des métiers d’art. En tout, près de 150 artisans ont œuvré sur le chantier, venus des Ateliers Saint-Jacques (menuiserie et métallerie), des Ateliers Gohard (peinture et dorure) ou de la Manufacture Royale d’Aubusson (moquette). Outre la salle des fêtes, d’autres travaux sont prévus à l’Élysée d’ici 2021, comme la restauration des salons de réception du rez-de-chaussée, ainsi que la cuisine centrale, située au sous-sol de l’aile ouest, ou la salle presse. Un coup de balai recommandé par la Cour des comptes qui devrait durer sept ans. Coût total estimé: plus de 100 millions d'euros.

Jupiter déco

Pourtant, Macron n’est pas le premier à comprendre que le choix du mobilier et du décorum présidentiel est d’une extrême importance dans l’image que l’on donne du pouvoir, de son pouvoir. Fans d'art contemporain et de design, les Pompidou collectionnaient les tableaux de Soulages, Matisse ou Sonia Delaunay, et se meublaient chez le designer Pierre Paulin. Sous leur impulsion, l’Élysée s’était rempli d’incroyables créations, comme le fauteuil «Pumpkin» par exemple. À l’époque pour le Français moyen, une plongée futuriste limite 2001, Odyssée de l’espace. La modernité, quoi.

Dès son arrivée au palais d’Évreux (le nom d’origine de l’Élysée), Brigitte Macron s’est aussi employée à dépoussiérer le vieux château. Plus d’une centaine d'œuvres qui ornaient les murs ont été renvoyées en rénovation, bientôt remplacées par de nouveaux tableaux. Et au-dessus du bureau du président, centre du pouvoir «jupitérien», on trouve une Marianne stylisée, création du street artist américain Shepard Fairey. Soit l’artiste préféré de Barack Obama (vous avez le message?).

Quant à la table de travail du chef de l’État, ce n’est pas un vulgaire bureau Louis XV, mais une pièce en béton signée Francesco Passaniti, «l’inventeur du béton ciré», la technique préférée des bobos pour le sol de leur résidence secondaire. Hyper tendance. C’est dans les réserves du Mobilier national qu’elle a été découverte par Brigitte herself: «Dès que je l’ai vu, j’ai su que c’était le bon, Emmanuel adore le béton». Un bureau en réalité commandé par Renaud Donnedieu de Vabres, lorsqu’il était ministre de la Culture de Jacques Chirac (Chirac l’avait un temps conservé dans son appartement du quai Voltaire).

Outre l’Élysée, le fort de Brégançon a lui aussi connu un mini relooking made in Macron. À l’été 2018, le couple passe des vacances studieuses à Bormes-les-Mimosas (Var). Et l’installation d’une piscine hors-sol (pour la somme de 34.000 euros) fait des remous. Si aux dernières nouvelles, ils n’étaient pas très fans de la déco signée Anémone Giscard d’Estaing, apparemment de style très «néo-provençal», il semble qu’ils n’aient pas touché à la banquette Paulin bleu-blanc-rouge de l’entrée, et aux fauteuils bleus de Mitterrand dans le bureau.

La maison France

Une telle transformation du 55, rue du Faubourg Saint-Honoré peut sembler anodine. Mais on le sait, Emmanuel Macron connaît la force des symboles –lui qui a choisi le Louvre, cœur de la puissance royale pendant des siècles, pour sa séquence inaugurale lors de son élection. Car l’Élysée et ses salons, c’est un peu la vitrine de la France. Tout le monde vient y fouler la moquette, du dirigeant du G20 au touriste lambda pendant les Journées du Patrimoine.

Ici, le message est clair: la France de Macron, c’est un pays bien dans son époque. Une France cool qui ne sent pas le renfermé, qui ouvre portes et fenêtres. Pas une vieille nation confite dans son patrimoine. Hervé Lemoine, directeur du Mobilier national va même plus loin en parlant dans Challenges de «premier showroom de France». Voilà, on y est. Avec Macron, c’est la maison France en mode start-up nation meets Valérie Damidot (ex-papesse de la déco avec «D&CO» sur M6). On entend déjà quelques esprits chagrins regretter que l’on ait touché au décor prestige Napoléon III pour tout ripoliner à la sauce branchée.

Il leur échappera néanmoins une subtilité: le gris est certes à la mode dans les nuanciers Pantone, mais il est aussi traditionnellement une couleur du pouvoir. Le magazine design AD, qui consacre cinq pages au relooking de l’Élysée, revient sur le choix de cette gamme colorielle de tons «gris-beige et biscuit». Isabelle Stanislas décrypte: «Mon idée était de renouer avec le style architectural du XVIIIe siècle qui est celui du palais. J’ai voulu fluidifier l’usage de ces salons, leur offrir une cohérence visuelle de façon à créer l’enfilade». AD nous apprend aussi que les teintes grises pour les dégradés de moquette ont été choisies «parmi les 14.000 références de couleurs du nuancier des Gobelins».

Chez Farrow & Ball, leader de la peinture haut de gamme, une conseillère couleur nous apprend que les gris «sont une des couleurs les plus demandées chez nous, depuis au moins une dizaine d'années. Le ton choisi par le couple Macron m'évoque ce qu'on appelle le gris XVIIIe, chez nous proche du Lamp Room Gray ou du Manor House Gray. Soit des couleurs extrêmement prisées à l’époque gustavienne». Gustave III, roi de Suède, est l’inventeur de ce style très en vogue actuellement, qui mélange esprit Versailles à des tonalités plus douces (en gros, adieu le rococo et le doré).

Le gris est par ailleurs la couleur choisie en 1946 par Christian Dior pour rhabiller son hôtel particulier du 30, avenue Montaigne. Ce gris perle deviendra le «gris Dior», code couleur des boutiques dans le monde.

Bref, le gris c’est aristo-chic, c’est moderne, c’est le luxe à la française, et c’est la couleur plébiscitée par les urbains et les jeunes cadres pour leur intérieur (en gros, celles et ceux qui ont voté Macron). Et si l’Élysée, en transformant le centre du pouvoir en salon idéal du Français ou de la Française qui aspire à plus de savoir-paraître était tout simplement entré dans l’ère Instagram?

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