Sports

Les mèmes se font une place dans les stades

Temps de lecture : 5 min

Éléments fondamentaux de la culture internet, les mèmes ont récemment fait leur apparition dans un lieu où on ne les imaginait pas: les tribunes des stades de football.

Dans les tribunes nantaises du stade de la Beaujoire, avant le match contre Rennes du 13 janvier 2019 | Loïc Venance / AFP
Dans les tribunes nantaises du stade de la Beaujoire, avant le match contre Rennes du 13 janvier 2019 | Loïc Venance / AFP

Les supporters «ont tellement une mauvaise image qu’on suppose qu’ils ne peuvent pas faire preuve d’ironie et que tout est à prendre au premier degré», supposait Nicolas Hourcade dans l'édition de janvier de la revue des Cahiers du Football. Slate s’était d'ailleurs déjà demandé, en février dernier, si nous étions libres d’écrire ce que l’on veut dans une tribune de stade.

Depuis quelques mois, une nouvelle référence de la pop culture s'est fait une place dans les stades, sur les banderoles et animations des groupes de supporters: le mème internet. Illustration lors de Nantes-Rennes, le 13 janvier dernier: les Nantais de la Brigade Loire ont déployé en tribune un tifo adressé aux adversaires historiques, les supporters rennais.

Une réponse aux supporter rennais: le 11 novembre 2018, c'est le match aller. Rennes reçoit Nantes et le Roazhon Celtic Kop (RCK), le groupe ultra de Rennes, dévoile une bâche: «Bienvenue dans votre pire cauchemar.»

Sur celle-ci, le clown du film Ça, censé représenter le Stade rennais –et par extension, le RCK–, pour rappeler aux Nantais qui sont les patrons. Un joli boulot visuel salué sur les réseaux sociaux et dont les Rennais ont l’habitude –ils sont souvent loués pour la qualité de leurs tifos.

Mais la Brigade Loire, le groupe rival, n’est pas du genre à se laisser terrifier. C'est ainsi que le 13 janvier, donc, ils reprennent l'idée du clown dans un triptyque basé sur un célèbre mème internet: celui des lunettes essuyées. Le meilleur moyen de délivrer «la triste réalité» du RCK, selon eux.

Le tifo, donc:

Le mème –là, pour louer le morceau «Purpose», de Justin Bieber:

Une fois les lunettes essuyées, on aperçoit ainsi, à la place de l’horrible clown nantais, un lapin pas vraiment effrayant. Le lapin n’est pas un animal choisi par hasard: dans la culture ultra, il désigne quelqu’un qui fuit l’affrontement: quand les supporters de Bordeaux ont enfreint les interdictions de déplacement, plusieurs groupes de France ont affiché leur soutien. Les ultras marseillais de South Winners, eux, l'ont fait à leur manière avec cette métaphore, en affichant lors du match OM-Bordeaux «Liberté pour les lapins».

Nouvelles références culturelles

Les groupes de supporters ont toujours utilisé des références culturelles. Jusqu'à alors, elles étaient cinématographiques ou musicales. Là, c'est la culture internet qui s'installe dans les stades de football français, comme on l'avait déjà vu en 2012, quand les supporters turcs de l’Eskişehirspor Kulübü protestaient contre l’interdiction des fumigènes dans les stades.

Ils avaient alors déployé une bâche représentant la célèbre «troll face» avec l'inscription «Problem?», et avaient craqué des torches tout autour du tifo.

Autre exemple, français cette fois-ci. Pour les six ans de la création de leur groupe, les Lingon’s Boys de Dijon avaient utilisé le mème de Zach Galifianakis, sorti de Very Bad Trip.

«Tous les calculs qu’on a mis autour du tifo, même les compliqués, donnaient le chiffre six, vous pouvez vérifier», raconte Nico, leader du groupe.

Quand il a été déployé dans le stade, le tifo des Dijonnais n’a pas été compris de tout le monde, comme ce fut sans doute le cas à Nantes, où le public plus âgé n’avait pas la référence. «Les gens se posent des questions. La culture ultra n’est déjà pas comprise: pourquoi on va craquer un fumigène, pourquoi on fait un tifo ou une grève, pourquoi on part en déplacement alors que l’on est vingtième... Ça fait juste un truc de plus qui n’a pas été compris», souffle Nico.

À Dijon, on est optimiste. «La culture du mème et d’internet va se hisser un peu suivant les générations. Des groupes de supporters plus anciens n’ont peut-être pas encore cette culture, mais nous, on est plus jeunes, une génération qui a grandi avec internet et les réseaux sociaux. Puis des plus jeunes vont arriver dans les directoires des autres groupes de supporters, et ça progressera plus rapidement. On a tous un compte Twitter, un compte Facebook, on voit souvent des conneries qui passent et ça donne des idées», conclut Nico, qui a apprécié la création nantaise, «une pique bien trouvée, subtile et sans vulgarité».

Boris Helleu, maître de conférences à l’Université de Caen, n’est pas surpris par l’arrivée de la culture internet dans les stades de foot. «L’incarnation du lol dans la vraie vie, c’est récent mais réel. La culture numérique ne se cantonne pas à l’espace numérique. Il a fallu un peu plus de temps pour que ça arrive dans le football, parce que celui-ci a longtemps été considéré comme un objet sérieux avec lequel on ne rigolait pas. Certes, les jeunes générations sont plus en phase avec la culture d’internet, c’est une évidence. Pour autant, ceux qui ont contribué à mettre du lol dans le football sont de bons trentenaires, voire plus âgés.»

Aux frontières de l'IRL

Du côté des ultras, on n'est pas forcément fans de l'utilisation des réseaux sociaux et d'internet dans le cadre du supportérisme. Peu sont disposés à s’exprimer sur le sujet, et il est souvent hors de question de préférer sortir son smartphone en tribune à entonner des chants de supporters.

«En fin de compte, on pourrait y voir une tolérance à la numérisation du spectacle sportif, reprend Boris Helleu, qui étudie depuis longtemps le supportérisme numérique et ses bienfaits, même s’il est décrié par ceux qui mettent l’ambiance au stade. Il n’y a pas d’un côté la vraie vie, le réel et de l’autre le virtuel des réseaux sociaux. Ça ne marche pas comme ça.»

L'expansion d’internet a permis de rire du football, et l’humour a voyagé jusqu’aux tribunes des stades. Plus que la culture du mème, serait-ce celle de la dérision et du chambrage qui auraient gagné les stades? «Il y a quinze ans, des groupes pouvaient déjà être drôles quand ils en avaient l’occasion, pondère cependant Boris Helleu. Après, on ne va pas relancer le débat de “Peut-on rire de tout et avec qui?”. La banderole “Chômeurs, pédophiles, consanguins, bienvenues chez les Ch'tis” lors de PSG-Lens en 2008 lors de la finale de la Coupe de la Ligue, certains l’ont trouvée abjecte, d’autres l’ont trouvée drôle…».

Des supporters nordistes avaient fait remarquer aux Parisiens qu’ils avaient oublié «alcooliques», quand d’autres avaient été choqués. Sans craindre l’abus de langage, RTL évoquait par exemple une région «meurtrie dans sa chair», et cinq hommes avaient été jugés et condamnés pour ce message.

Les ultras ont peut-être trouvé un terreau «original et décalé» pour rire entre eux, en mélangeant la sous-culture d’internet et celle du supportérisme. Et tant pis pour celles et ceux qui ne comprendront pas.

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