Société

Grande baisse de la baise chez les jeunes

Temps de lecture : 5 min

Les jeunes se détournent du sexe, soit. Mais ce n'est pas forcément pour des raisons inquiétantes et cela ne veut pas forcément dire que leur génération est frustrée.

Visiblement, les jeunes ont arrêté de ne penser qu'à ça. | Charles via Unsplash
Visiblement, les jeunes ont arrêté de ne penser qu'à ça. | Charles via Unsplash

Le numéro de décembre dernier de The Atlantic était consacré à la «récession du sexe». Le postulat de départ, c’est que les États-Unis vivraient une récession du sexe, que les jeunes générations copuleraient moins que les précédentes.

Si les chiffres exacts sont discutés par les spécialistes, tout le monde est d’accord sur le constat de fond (la série Sex Education serait-elle un programme financé par les États pour relancer la vie sexuelle des ados?).

Prédiction erronnée

Et pourtant, on nous avait prédit que l’accès plus facile au porno allait entraîner des générations de queutards et clitoris en folie, qui forniqueraient par tous les orifices dans une furie qui ne s’arrêterait qu’avec la mort. Ensuite, on nous a dit que c’était bien le cas: regardez tous ces sites de rencontre qui sont comme des «supermarchés du sexe»; ils consomment du sexe, c'est répugnant. Et d'après des articles récents, demain, nous serons tous et toutes dans des relations polyamoureuses BDSM.

Mais voilà, les chiffres disent l’inverse. Aux États-Unis, il y a dix ans, c’était pendant les années lycée que la majorité des ados découvraient les joies du coït (54%); désormais, la proportion s’est inversée, la plupart quittent le lycée en étant vierges.

Et même par la suite, les ados auraient moins de partenaires que la génération X (que l'on peut donc rebaptiser la génération «la vie n’a pas de sens mais on nique et après on a peur d'avoir chopé le sida donc merci l'angoisse») et 15% entrent dans l’âge adulte sans avoir eu de rapport sexuel avec un autre être humain.

Mais attention, pas question de pavoiser, parce que l'activité sexuelle des personnes plus âgées est également en baisse. La récession sexuelle frappe tout le monde, même si elle est plus frappante chez les jeunes.

En France, je n’ai pas trouvé de chiffres définitifs sur le sujet. On sait que l’âge du premier rapport ne bouge plus depuis une dizaine d’années (autour de 17 ans). Mais puisque le phénomène s’accentue aux États-Unis et dans d’autres pays (Royaume-Uni, Australie, Finlande, sans parler du Japon, tout simplement sur le point de disparaître), j’ai tendance à penser qu’il y a des chances pour que le même phénomène se produise chez nous.

Masturbation et vie moderne

Mais alors pourquoi cette baisse de la baise? On peut accuser à peu près tout et n’importe quoi, mais l’enquête de The Atlantic insiste sur plusieurs points. D’abord, la diminution du nombre de couples, mariés ou non. Moins de couples = moins de sexe, contrairement à ce qu’on aurait pu penser. Aux États-Unis, on estime que 60% des moins de 35 ans vivent en couple et le nombre de celles et ceux qui vivent chez leurs parents augmente (ce qui n’est jamais bon pour la vie sexuelle).

Autre point-clé: la masturbation serait en progression, chez les hommes comme chez les femmes américaines. Intuitivement, j’aurais tendance à penser qu’on en parle plus facilement, mais il faut se souvenir du nombre de générations que l'on a traumatisées avec ça, culpabilisées, et qui tentaient de se retenir. Le fait d’être rassurées sur l’inoffensivité de la pratique doit forcément participer à son développement. Ma génération est sans doute celle de la «procrasturbation», soit se masturber pour reporter un truc à faire, selon le néologisme de Philip Zimbardo.

La masturbation prendrait trop de place, ce qui diminuerait le nombre de rapports sexuels avec autrui; sans que l'on parle pour autant d’addiction au porno, c'est simplement satisfaisant, plus facile et moins fatigant. Pourtant, même si beaucoup semble encore l’envisager comme une activité sexuelle totalement indépendante du reste de la vie sexuelle, la masturbation peut être infiniment plus riche et pratiquée à deux, comme l’explique très bien Maïa Mazaurette.

Seraient également en cause des faits connus de la vie moderne, au premier rang desquels la fatigue. Plusieurs études l’ont prouvé: le manque de sommeil nuit à l’activité sexuelle. Un mode de vie stressant également, comme certains traitements médicamenteux. Ce qui est frappant là-dedans, c’est combien ce que l'on nous a présenté comme une pulsion inarrêtable, incontrôlable, fondamentale peut en réalité se révéler fragile à l’échelle de l’individu. Trop de boulot, un mauvais sommeil, du stress, une dépression hivernale et hop, finita la pulsion sexuelle.

Mais, et c'est très intéressant, cette récession sexuelle aurait également des causes positives. Peut-être baise-t-on moins simplement parce que l'on se force moins. D’abord, il y a les personnes asexuelles, qui peuvent plus facilement affirmer leur absence de besoin ou d’envie de vie sexuelle. Ensuite, il y aurait de plus en plus de gens qui décident de faire un break et de vivre une période d’abstinence. Enfin, de façon plus ponctuelle, on (comprendre quand même majoritairement les femmes) oserait plus simplement dire que non, pas ce soir –même si on a encore beaucoup de travail à faire de ce côté-là.

Compensation numérique

Reste la problématique particulière des ados et très jeunes adultes. De l’avis général, le numérique serait en cause. Je ne dis pas le porno, mais la vie numérique dans son ensemble. On sait qu’elles et ils sortent moins (ce qui rassure les parents), et que leur socialisation passe désormais par les écrans. Or moins de sorties = moins de rencontres IRL = moins de possibilités de contacts physiques = moins de sexe.

S’y ajouterait la pression des parents, qui flippent pour l’avenir professionnel de leurs enfants et les poussent à privilégier les études et les activités plutôt que de sortir avec des potes. Les ados ont simplement moins de temps pour ça.

Le numérique leur permet alors de compenser, de reconquérir un espace de liberté perdu –même si cela fonctionne dans les deux sens, et que le numérique les démotive également à sortir. Comme le dit l’un des jeunes de l’article, «ça ne remplace pas, mais ça nous suffit». Sous cet angle-là, Instagram ou Pornhub, même combat, on assiste à la victoire de la vie numérique.

On baise moins, d'accord, mais la seule vraie question qui vaille, c’est: est-ce vraiment une mauvaise nouvelle? Est-ce que cela signifierait forcément que nous serions en mauvaise santé sexuelle? Eh bien non. Déjà, il faut absolument arrêter de se mettre la pression sur le sujet. La question n'est pas «merde, je ne baise pas assez», mais «est-ce que je ressens de la frustration?». Ensuite, la diminution de la fréquence des rapports ne signifie pas que notre vie sexuelle est appauvrie. On pratique peut-être moins fréquemment des activités sexuelles à deux qu’il y a vingt ans, mais elle est davantage diversifiée.

Et au bout du compte, si on a des vies pourries qui nous coupent toute envie de niquer, ce n'est pas un problème d'ordre sexuel, c'est un problème de vie pourrie.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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