Parents & enfants / Société

Non, l'intelligence de bébé ne le dispense pas de faire ses nuits

Temps de lecture : 5 min

N'en déplaise aux réseaux sociaux.

Affirmer que les  bébés intelligents ont moins besoin de sommeil que les autres relève d'une théorie misogyne | Michal Bar Haim / Unsplash
Affirmer que les bébés intelligents ont moins besoin de sommeil que les autres relève d'une théorie misogyne | Michal Bar Haim / Unsplash

Une nouvelle théorie (et pas des moindres) sur la parentalité a récemment fait le tour des réseaux sociaux. «Des experts affirment que les bébés très intelligents ont besoin de moins de sommeil et se réveillent plus la nuit», affirme le titre d’un billet publié sur le site internet australien Healthy Mummy. Cette (fausse) nouvelle, qui s'appuie sur un article publié par BuzzFeed en 2015, a déjà été partagée plus de 363.000 fois sur les réseaux sociaux. Mercredi 23 janvier, le journal Irish Independent a pris le train en marche et a sorti un papier similaire intitulé «Pourquoi il est finalement bon que votre bébé ne fasse pas ses nuits».

Les arguments avancés par ces articles, comme les hypothèses sur lesquelles ils se fondent, sont si fallacieux que je ne sais même pas par quel bout commencer. Le mensonge le plus flagrant est l’affirmation principale, que résume parfaitement la citation de Peter Fleming, spécialiste en physiologie du développement à l’université de Bristol: «Il n’y a absolument aucune preuve qu’il soit bénéfique pour qui que ce soit d’avoir un enfant qui dorme longtemps et sans se réveiller.»

Un peu de science pour contrer les fake news

En réalité, il existe bel et bien des preuves: commençons par cette étude de 2010 menée par des chercheurs de l’université de Montréal, pour laquelle soixante parents ont tenu un journal sur le sommeil de leurs enfants, à 12 mois et à 18 mois, avant que leurs aptitudes intellectuelles ne soient évaluées. Les chercheurs ont ainsi constaté que «plus le temps de sommeil était important la nuit, tant chez les enfants de 12 mois que chez ceux de 18 mois, meilleurs étaient les résultats aux exercices psychomoteurs». Parlons également de cette étude de 2011 expérimentée par chercheurs et des chercheuses néo-zélandaises qui ont étudié le sommeil de cinquante-deux jeunes enfants pendant une semaine, en utilisant des capteurs et en demandant l’aide des parents, appelés à remplir un journal et des questionnaires. L'équipe a conclu que «l’efficacité du sommeil et le fait d’avoir une proportion élevée de sommeil durant la nuit sont fortement corrélés à l’âge et aux étapes du développement cognitif et moteur».

En 2017, des chercheurs ont examiné tous les écrits scientifiques sur le sujet et ont conclu qu’il existe une «relation positive entre le sommeil, la mémoire, le langage, les fonctions motrices et le développement cognitif global chez les nourrissons et enfants en bas âge dont le développement est typique». Un certain nombre d’études sur des animaux soutiennent l’idée que le sommeil améliore la mémoire, l’apprentissage et les fonctions cognitives: les animaux privés de sommeil en début de vie, par exemple, présentent des cortex cérébraux plus petits une fois adultes. Pour résumer, «la littérature scientifique sur le sommeil des jeunes enfants contredit complètement les affirmations ridicules relayées dans ces articles», explique Arielle Greenleaf, consultante spécialisée dans le sommeil et fondatrice de l’agence de conseil Expect to Sleep Again Sleep Consulting, basée dans le Massachusetts.

Peter Flemming appuie toute son argumentation sur le fait que les mères ne portent plus constamment les bébés comme avant. | Zach Lucero / Unsplash

Il existe aussi un avantage certain pour les parents à avoir un bébé qui dort bien. Comme je l’ai expliqué dans un ancien article sur l’apprentissage du sommeil, de multiples essais cliniques ont mis en évidence que les interventions qui aident les bébés à mieux dormir la nuit permettent de réduire jusqu’à trois fois le risque de dépression maternelle.

Il est donc difficile de comprendre pourquoi Peter Fleming pense qu’il n’y a «absolument aucune preuve» qu’un bon sommeil des tout-petits soit «profitable pour tout le monde». Difficile aussi de savoir pourquoi l’article de Healthy Mummy prétend que «les enfants intelligents ont besoin de moins d’heures de sommeil que les autres pour fonctionner», puisqu'on ne trouve aucune étude pour étayer cette affirmation. (Il est intéressant de noter que ce site semble plus concerné par la commercialisation de compléments nutritionnels et de méthodes pour perdre du poids que par le journalisme de qualité.) En fait, puisqu’il existe une corrélation entre l’intelligence et un sommeil plus long, il serait plus logique (encore que pas tout à fait exact) d’affirmer que les enfants intelligents ont probablement besoin de plus de sommeil que les autres.

Une théorie rassurante mais sexiste

Il ne fait aucun doute qu’il y a là un message attrayant pour les parents épuisés: parce qu'ils peuvent se rassurer en pensant ne pas souffrir en vain, que leur enfant deviendra peut-être un être supérieur et, puisqu'il est difficile de contrôler la qualité du sommeil d'un bébé, qu'il vaut mieux rendre les armes et laisser faire quelles que soient les conséquences sur leur propre nuit.

Si les mamans réorganisaient leur vie en fonction de leurs enfants et non l’inverse, l’importance des heures de sommeil deviendrait discutable. Mais c’est une proposition absurde.

Mais le problème réside aussi dans le fait que ces articles reposent sur une hypothèse de départ erronée. Peter Fleming affirme que se réveiller la nuit est normal mais «ne correspond pas aux attentes que le XXIe siècle impose». En réalité, Fleming ne comprend pas les attentes de notre siècle. Les parents ne s’attendent pas à ce que leurs enfants fassent leur nuit d'une traite: de fait, les nourissons se réveillent systématiquement, tout comme les adultes, parce qu'ainsi vont les cycles du sommeil. Apprendre aux enfants à faire leurs nuits leur permet de trouver les moyens pour se calmer afin de se rendormir sans avoir besoin d’un parent pour les câliner, les nourrir ou leur fredonner une berceuse. Les parents bénéficient ainsi des heures de sommeil dont ils ont aussi besoin pour, dès le réveil, mieux remplir leur fonction d'éducateurs et d'éducatrices.

L’idée principale –et la plus dérangeante– de Peter Fleming apparaît dans une citation, à la fin des articles de BuzzFeed et de l’Independent: «En remontant l’histoire de l’évolution de l’humanité, on s’aperçoit que les bébés passaient tout leur temps auprès de leur mère, ils étaient transportés partout, explique-t-il. Si les bébés sont constamment en compagnie de leur mère, l’idée qu’il leur faut de longues périodes de sommeil n’a plus lieu d’être.» Nous y voilà! C'est le cœur du problème, argue-t-il non sans misogynie: les mères ne portent plus constamment leurs bébés. Aujourd’hui, elles ont l’audace de travailler et mettre leurs enfants à la crèche. Si les mamans réorganisaient leur vie en fonction de leurs enfants et non l’inverse, l’importance des heures de sommeil deviendrait discutable. Mais c’est une proposition absurde et elle vient de quelqu’un qui ne voit aucun problème à manipuler les faits scientifiques sur le sommeil pour culpabiliser les personnes concernées.

Melinda Wenner Moyer Journaliste free-lance spécialisée en santé et science

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