Médias / Politique

Comment s'étonner que Schiappa aille chez Hanouna?

Temps de lecture : 8 min

Résignons-nous, désormais, à ce qu'une secrétaire d'État propose un «Balance ton post!» spécial «Grand débat» à Cyril Hanouna. Mais ne baissons pas notre garde pour autant.

Marlène Schiappa à l'Assemblée nationale, le 6 novembre 2018 | Lionel Bonaventure / AFP - Cyril Hanouna à Paris, le 8 juin 2016 | Jöel Saget / AFP
Marlène Schiappa à l'Assemblée nationale, le 6 novembre 2018 | Lionel Bonaventure / AFP - Cyril Hanouna à Paris, le 8 juin 2016 | Jöel Saget / AFP

À un jeune homme que navre le spectacle annoncé de Marlène Schiappa chez Cyril Hanouna, je dis ceci: «Il est des faits méprisables, qu’il faut donc mépriser.» Mais je lui mens un peu, car on a beau mépriser le méprisable, il demeure devant nous et le bruit s’agglutine; l’indignation et l’outrage se confondent dans un objet informe, une insignifiance salingue qui nous rend idiots par sa simple existence, qui nous épuise d’autant plus que nous en parlons, et d’autant plus que nous en rageons.

Il faudrait se dire que cela n’existe pas, ni l’émission de C8, ni C8, ni la Secrétaire d'État qui promène son errance. Et si nous en sommes incapables, parce que la trivialité a les yeux du serpent Kaa, au moins faut-il s’épargner la colère et poser les bonnes questions.

S’indigne-t-on de ce qui existe?

Que Marlène Schiappa aille dans un univers de déconnade n’est pas en soi passionnant. Elle n’est pas, que l’on sache, professeure au Collège de France ou supérieure des carmélites, et n’a voué sa vie ni au silence ni à l’élevation. Que Cyril Hanouna, qui est en son domaine, la distraction, un professionnel et un maître, choisisse Marlène Schiappa dit quelque chose sur elle, personnage de potentiel comique, qui saura égayer en disputant –c’est le concept de «Balance ton post!».

Rien ne dit, au passage, que Cyril Hanouna ne saura pas tirer quelque chose de Marlène Schiappa, qui sera sans doute plus à l’aise chez lui que dans d’autres médias où sa langue déconcerte, faite d’affirmations basiques et d’irritants évitements. Elle fera merveille au contraire sur un plateau de punchlines, dans une agora qui prolonge Twitter, où elle s’épanouit aussi bien. Son insistance à nous dire qu’allant sur C8, elle s’en va au peuple augure bien de la suite.

Pourquoi, alors, s’indigner de ce qui va de soi? Au demeurant, Marlène Schiappa, avant toute chose, est ministre d’un prince qu’elle admire et ne choisit Cyril Hanouna –en doute-t-on?– que pour cela: il fait comme elle partie de la cour. Ou plutôt, soyons juste: il est, à sa place et à sa puissance comme à son intérêt, un allié de cette cour dont elle est un personnage mineur.

Il fut choisi et confirmé par le prince qui se prêta à son jeu avec cette fluidité des aristocraties qu’aucune farce ne saurait enlaidir, et un soir de décembre 2017, quand les sondages brillaient encore, comme jadis Marylin pour Kennedy, le public, les chroniqueurs et chroniqueuses et le maître de «TPMP» chantèrent «Joyeux anniversaire» au président Macron.

Dans les mystères des puissants, entre Cyril Hanouna, Vincent Bolloré, Emmanuel Macron ou leurs stratèges se sont peut-être noués des pactes, ou peut-être l’affinité s’est-elle installée spontanément, dans un échange souriant, entre deux surdoués, Macron et Hanouna, n’ayant que faire des courtoisies anciennes? Qu’importe. Cyril Hanouna est du posse d’Emmanuel Macron, et Marlène Schiappa ne transgresse aucune règle de son monde, où le possible se définit par celui qui nourrit. Il n’est donc rien qui ne sorte de l’ordinaire. S’indigne-t-on de ce qui existe? Enrage-t-on contre les lois de la nature, le jour qui point, la nuit qui vient?

On me dira que si Marlène Schiappa n’est qu’une circonstance du macronisme, l’entente d’un bouffon cathodique, Hanouna, et d’un président, Macron, venu des livres et de la pensée complexe, ne relève pas des lois de la nature, mais plutôt de leur dérèglement.

Le message, la langue en moins

Le chef de l’État s’exprime aussi bien dans la transcendance des Bernardins que dans la trivialité d’une vidéo virale. Il peut aussi bien s’inspirer de Malraux que s’abandonner aux banalités d’un cliché social. Il est en même temps celui qui philosophe et celui qui hanounise. On le soupçonnera, forcément, de philosopher pour les siens et de hanouniser pour le commun: aux uns la belle langue, aux autres cette soustraction du complexe à laquelle le président consent, pour se mettre au niveau du peu.

Mais avant même la logique de classe, il y a ce dérèglement que chacun subit. Le macronisme lui-même n’est qu’une facette de l’époque.

Au début de l’année, des écrits d’Éric Drouet, «gilet jaune» officiel, suggérèrent l’illettrisme d’un homme qui fait trembler l’État. Drouet répondait à un quidam médiatique qui l’accusait d’avoir jadis voté Front national. Il posta ceci sur Facebook:

«Pour être claire!! Car j'ai l'impression que les gens et les medias connaissent mieux ma vie que moi!! Déjà personnes ne sais pour qui j'ai voté!! On s'en fou complet!! Et non je n'est pas voter FN et même si je l'aurais fait c'est pas la question du jour!! On est tous d'horizon différent et c'est bien notre force!!»

«Je n’est pas voter FN»? Mon orthographe n’est pas sans faille, et il faudrait enterrer profondément les brouillons de mes textes, mais tout de même, en public, on se tient, ou on active a minima le correcteur d’orthographe avant de s’exposer.

Drouet, tribun de l’oralité, n’a pas ces précautions. Lui que Jean-Luc Mélenchon, fin lettré et si brutal idéologue, courtisa d’importance, affiche sans honte une langue ensauvagée. Moqué pour cela, Drouet répondit un jour ainsi: «Des fois, les gens m’attriste!! Dans un mouvement aussi grand que le notre des personnes cherche encore la petite erreur de Français, la faute commise en postant un article (oui, ça, c’est moi), le moindre truc pour montrer qu’il existe et son peu être un peu mieux éduquer ou doué en grammaire?»

L’homme, manifestement, n’est pas un imbécile; son orthographe déficiente ne l’empêche pas de mener son monde. Il n’est, stratégiquement, en rien inférieur aux gourmés du pouvoir.

Les règles anciennes sont devenues obsolètes, qui sanctuarisaient l’écrit et faisaient de la langue un trésor partagé.

Ce n’est pas inédit. Dans un autre siècle, Joseph Joanovici, ferrailleur analphabète, roulait dans la farine collabos et résistants, et faisait fortune sous l’Occupation en jouant de tous les camps. Juif fétiche des truands gestapistes, il fut aussi le bienfaiteur de la préfecture de police libérée, sans jamais écrire, ou à peine son nom.

Mais Joanovici était un monstre, dont l’analphabétisme était le stigmate. Drouet, lui, pratique un illettrisme banal, qui ne dépare pas l’époque de Snapchat. Il est une preuve. Les règles anciennes sont devenues obsolètes, qui sanctuarisaient l’écrit et faisaient de la langue un trésor partagé, dont les classes populaires s’emparaient aussi bien que les élites –preuve de notre République.

Le temps est révolu des leaders ouvriers devenus intellectuels, du cheminot Roland Leroy, ami d’Aragon, du syndicaliste Henri Krasucki, fin mélomane autant que combattant de classe. La langue n’est plus une arme. A-t-on moqué, cruellement, les fautes vénielles de Georges Marchais, quand le communisme se dérobait?

Que l'on nous rende ce temps innocent, à l’heure du «je n’est pas» d’Éric Drouet. On considère, chez lui, qu’une harangue Facebook vaut tous les manifestes, et le message n’a que faire des rigueurs de la langue. Fini l’orthographe et fini la grammaire, qui tenaient le français. Colifichets, futilités, bimbeloterie.

Nulle pensée sans grammaire

Cette perte de la rigueur fait écho aux pertes de sens. Comment ne pas voir, dans l’effondrement de la raison, un miroir de la langue détruite? L’atroce naïveté qui contamine des «gilets jaunes», prêts à marcher au son des complots, gobant les bobards des fascistes sur les traités de Marrakech ou d’Aix-la-Chapelle, fait écho à l'orthographe d’Éric Drouet.

Un mouvement sans structure se dit dans une langue sans forme. Il en est de ces «gilets jaunes» comme de l’Amérique perdue du président Trump, twitto sous hypnose médiatique, dont la pauvreté de vocabulaire annonce l’horreur politique.

Mais l’horreur peut aussi se masquer sous les apparences du langage. Nous sommes un temps de fautes d’orthographe, de grammaire, de morale, de goût et d’esthétique –tout est lié. Il ne se dit pas seulement dans l’ordonnancement hasardeux des lettres chez un camionneur insurgé, mais aussi chez nous, dans l’indigence intellectuelle et la mauvaise foi des nantis au pouvoir, ou bien dans les fabrications outrancières des oppositions.

Celles-là n’ont pas l’excuse de l’illettrisme. Mais la rigueur a fui leurs philippiques, et la décence leurs affirmations. Cela vaut pour les élucubrations germanophobes des extrêmes droites, pour les incantations révolutionnaires des insoumis, pour les provocations sociales et le mensonge sécuritaire de la majorité.

Nous y sommes, exactement. La démocratie devient flasque d’avoir perdu son armature.

La démocratie comme la vie en société sont affaire de pacte, qui supposent une langue commune, une pensée partagée, une confiance. Elle est, cette confiance, au débat public ce que sont l’orthographe et la grammaire à la langue: elles autorisent la suite, le débat et la critique, la dialectique, la pensée. Chassez la grammaire, il n’est plus de pensée possible.

Nous y sommes, exactement. La démocratie devient flasque d’avoir perdu son armature. Les pantalonnades d’Alexandre Benalla sont des bouffonneries aussi tragiques qu’un post Facebook d’Éric Drouet. On les regarde, incrédule, estomaqué, résistant au grand rire libérateur comme à la rage qui ne sert à rien. C’est ainsi. Nous subissons les anomies.

Emmanuel Macron a proclamé la fin de la vieille politique et y a substitué un autoritarisme complice, bienveillant, tantôt d’espérance et tantôt d’âcre réaction, une élevation du discours contredite par cent mesquineries, une prétention à l’exemplarité que démentent aussi bien la nomination consulaire d’un écrivain de la cour que la servilité de noblesse, une protestation de bonté à l’abri de laquelle nous sommes, pour les migrants, monstrueux d’égoïsme et, pour les faibles, épatants d’hypocrisie. Cette politique manque de grammaire; on ne s’y adosse pas.

Un abandon trop naturel

Ainsi, comment s’en étonner, arrive l’épisode Schiappa-Hanouna, insignifiant dans un paysage d’horreurs, méprisable, mais qu’on ne sait mépriser, tant il couronne le reste. On s’indigne alors, au nom d’une nostalgie, d’une grammaire ancienne qui régentait la politique et qui interdisait que des ministres se commettent au-delà du raisonnable.

Les ministres et présidents d’antan n’étaient pas jansénistes, jésuites plutôt, qui habilement conjuguaient le devoir et quelques menus plaisirs, pour le bon peuple comme pour eux-mêmes. Giscard jouait au football et de l’accordéon; Sarkozy faisait du vélo; Jospin chanta «Les feuilles mortes» à la télévision, mais ne voulut pas aller chez Drucker. Ils avaient dans leur démagogie une forme de retenue touchante, ils savaient que la trivialité n’était pas leur place, quand bien même ils la goûtaient, et Mitterrand avait beau autoriser Yves Mourousi à poser une fesse ou deux sur son bureau, il n’en était pas moins Mitterrand, étranger à ce qu’il permettait.

Dans cette affaire, qu’on le note, Cyril Hanouna n’est pas le plus coupable. Il ne fait, lui, que son métier.

Marlène Schiappa s’abandonne chez Cyril Hanouna avec trop de naturel pour qu’on le lui pardonne. Elle nous dit que tout est permis désormais, qu’une ministre ne vaut ni plus ni moins que le plus pimpant des animateurs. Cette vérité nous indigne, comme on s’indigne finalement de l’évidente lumière du jour, et cette indignation nous distrait de tant d’autres scandales, et de tant de pensées, et du reste de notre vie. Ce n’est pas la moindre avanie du moment.

Dans cette affaire, qu’on le note, Cyril Hanouna n’est pas le plus coupable, quand bien même on a pris l’habitude de le fustiger. Il ne fait, lui, que son métier; ce sont les autres, autour de lui, que l'on ne reconnaît plus et qu’il faut s’astreindre, sans haine, à mépriser, doucement.

Claude Askolovitch Journaliste

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