Monde

Les justifications de l'ado pro-Trump n'empêchent pas l'indignation

Temps de lecture : 6 min

La complexité des événements de Washington ne doit pas nous dissuader de dire la vérité au sujet de Trump.

La manque de recul ne doit pas faire oublier ce que dit la casquette «Make America Great Again» de ces adolescents pro-Trump| Capture d'écran YouTube
La manque de recul ne doit pas faire oublier ce que dit la casquette «Make America Great Again» de ces adolescents pro-Trump| Capture d'écran YouTube

Un adolescent blanc coiffé d’une casquette MAGA [Make America Great Again, ndlr] en train de harceler un Amérindien de 64 ans près du mémorial de Lincoln: la vidéo est vite devenue virale. Mais la confrontation en question était plus complexe que prévu. L’extrait, qui montrait un adolescent (alors non identifié) campé face à un Amérindien en train de jouer du tambour traditionnel, a vite soulevé une vague d’indignation. L’adolescent était entouré d’une dizaine de garçons turbulents; ils appartenaient tous à la Covington Catholic High School, une école privée pour garçon du Kentucky. Ils étaient venus à Washington pour prendre part à la Marche pour la vie, une manifestation anti-avortement. L’homme participait à la Marche des peuples autochtones, organisée le même jour. Samedi 19 janvier, j’ai écrit que le visage de l’adolescent, serein et suffisant, était à la fois «tête à claque et intouchable».

Les jours suivants ont émergé de nouvelles perspectives et de nouveaux angles d’analyse. L’homme qui apparaît dans la vidéo (Nathan Phillips, membre de la tribu Omaha et vétéran de la guerre du Vietnam) a expliqué aux médias qu’il s’était approché des adolescents (et non l’inverse) pour apaiser les tensions qui régnaient alors entre les jeunes et un groupe de prédicateurs des rues particulièrement bruyant et vulgaire. Des vidéos plus longues montrent les prédicateurs (qui appartenaient aux Hébreux noirs, une communauté religieuse marginale décrite comme «obsédée par la haine des Blancs et des juifs» par le SPLC) en train d’insulter copieusement les ados ainsi que les Amérindiens. Aucune vidéo ne montre les adolescents scander «Bâtissez le mur!» (ce qu’avaient affirmé Phillips et plusieurs témoins).

Dimanche 20 janvier, l’adolescent Nick Sandmann a publié un communiqué pour répondre en personne aux accusations et «corriger les fausses informations et les mensonges purs et simples». Sandmann affirme que ses camarades scandaient des chants propres à leur établissement pour noyer les insultes des prédicateurs; il explique en outre que Phillips l’a visé personnellement, semblant souhaiter une confrontation directe. Sandmann dit avoir «apaisé la situation en gardant son calme».

Indignation à brûle-pourpoint

Une belle pagaille, en somme. L’incident est certes plus complexe qu’il ne le laissait croire et les nouveaux témoignages modifient bel et bien notre première version des faits, selon laquelle cet ado pro-Trump était délibérément venu harceler le manifestant amérindien.

Le décalage entre cette perception initiale et les nouvelles données recueillies sur le terrain ont engendré un cycle bien prévisible de cris d’orfraie à propos d’internet (et des réactions excessives et hâtives qu’il déchaîne). «Si l’incident du lycée Covington était un test, ce test a échoué», écrit Julie Irwin Zimmerman, autrice de l’Ohio, dans les colonnes de The Atlantic. Zimmerman explique qu’elle «passera son tour» lors du prochain mouvement d’indignation collective. «Après avoir regardé les vidéos de plus longue durée, j’ai commencé à voir cet ado au sourire suffisant sous un nouveau jour.»

Ce n’est pas mon cas –du moins, pas complètement. La plupart des comptes-rendus –le mien compris– n’ont jamais prétendu que Sandmann était allé chercher Phillips. Soulignons par ailleurs que le comportement de Sandmann a été perçu comme agressif par la quasi-totalité des personnes qui ont visionné la première vidéo (même par les commentateurs les plus susceptibles de lui témoigner de la sympathie). Le lycée et le diocèse catholique de l’adolescent ont rapidement présenté leurs excuses. Le président de la Marche pour la vie a publié un communiqué (supprimé depuis) expliquant que le «comportement répréhensible» observé dans la vidéo ne correspondait pas aux valeurs de la manifestation. De nombreux autres manifestants et partisanes de la Marche ont réagit avec honte et horreur. Et ce en raison d’un élément que tout le monde a vu dans le premier extrait, et qui n’a pas changé malgré la diffusion de nouvelles informations: le sourire suffisant de Sandmann et sa volonté de faire durer le face à face avec Phillips. «C’est le visage qui ricane: “Quoi? Je ne fais rien, je suis juste debout devant toi” quand vous reculez, que vous criez ou que vous vous défendez», écrivais-je samedi. Ou, comme le dit Sandmann dans son communiqué: «Je n’ai jamais interagi avec ce manifestant. Je ne lui ai pas parlé. Je n’ai fait aucun geste de la main, ni adopté la moindre posture agressive.»

La casquette qui met le feu aux poudres

Examinons le contexte: il y avait des dizaines de lycéens de Covington sur place; ils étaient donc beaucoup plus nombreux que les deux groupes antagonistes. (Dans une lettre de préparation à la Marche pour la vie envoyée aux parents d’élèves, on apprend que 213 lycéens avaient fait le voyage il y a quelques années). Sur les vidéos, on peut voir une grande partie des adolescents en train de railler les chants amérindiens; on en voit certains faire des «coups de tomahawk», geste controversé né chez les supporters sportifs (et non dans la culture amérindienne) considéré comme offensant par certains. La dynamique centrale de l’incident est claire comme de l’eau de roche: Sandman défie Phillips en lui souriant tout en refusant de faire marche arrière, soutenu par des dizaines d’adolescents turbulents qui huent et raillent les manifestants amérindiens, ces derniers étant beaucoup moins nombreux.

Je pense que Sandmann est assez intelligent pour comprendre que la casquette MAGA n’est pas un symbole de paix et de réconciliation.

L’affaire n’aurait peut-être pas intéressé grand-monde –et l’extrait ne serait certainement pas devenu viral– si Sandmann et nombre de ses camarades n’arboraient pas ces fameuses casquettes rouges «Make America Great Again». En 2017, le magazine Racked rapportait que ces casquettes avaient beaucoup de succès parmi les jeunes adolescents blancs en visite à Washington et ce parce qu’elles invitaient «l’attention immédiate, le malaise immédiat, la transgression facile». L’été dernier, Renée Graham, éditorialiste au Boston Globe, racontait avoir vu plus d’une dizaine d’adolescents blancs en casquette MAGA au National Museum of African American History & Culture. «C’était une provocation délibérée, de toute évidence», écrit-elle. Je pense que Sandmann est assez intelligent pour comprendre que la casquette MAGA n’est pas un symbole de paix et de réconciliation, notamment lorsqu’il place la visière de ladite casquette à quelques centimètres du nez d’un Amérindien.

Ne pas confondre climat et météo

Les faits nouveaux qui émergent au sujet de cet incident sont importants et méritent d’être clarifiés. Mais ils ne changent rien à cette situation qui a poussé de si nombreuses personnes à réagir de manière épidermique en découvrant la première version –simplifiée– des événements. Ne soyons pas comme le président, ne confondons pas le climat et la météo. La météo, c’est le face à face entre Sandmann et Phillips et la responsabilité des médias, qui est de le décrire avec exactitude (si nous jugeons qu’il est important de le décrire). Le climat, c’est le président. Un président dont le nom est invoqué par des brutes de cour d’école et des harceleurs racistes; un président qui utilise la rhétorique de la violence conjugale pour blesser et qui rejette la faute sur ceux et celles qui souffrent; un président qui n’aime rien tant que provoquer et menacer ses ennemis, et qui plaisantait encore récemment en faisant référence à Wounded Knee, lieu d’un massacre d’Amérindiens perpétré par le gouvernement américain. Il serait malavisé de laisser nos opinions préexistantes colorer notre lecture de cette vidéo et d’y voir des choses qui n’y sont pas. Mais il serait tout autant malavisé de laisser la complexité des événements de Washington nous dissuader de dire la vérité au sujet de Trump; de dire qui il est –et tout ce qu’il représente.

Ruth Graham Journaliste

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