Culture

Bruce LaBruce, une «certaine idée du cinéma»

Temps de lecture : 5 min

Le 26 janvier, le Brady, salle parisienne, consacre un marathon autour des films du réalisateur gay canadien.

Bruce LaBruce au festival de Berlin, le 12 février 2016 | Tobias Schwarz / AFP
Bruce LaBruce au festival de Berlin, le 12 février 2016 | Tobias Schwarz / AFP

S’il y a une chose que les cinéphiles savent bien, c’est que l'œuvre que l'on vient voir compte parfois moins que la salle choisie et le public avec lequel on la partage. Les passages du métro sous les pieds qui rythmaient les séances de l’UGC Orient Express, les souris qui courent entre les sièges dans les cinémas des Champs-Élysées, le grand écran du Max Linder et son balcon qui donnent l’impression d’être seul face au film, le trajet de RER pour découvrir un film en IMAX à Marne-la-Vallée... tout ça fait partie de l’expérience de cinéma.

La proposition désormais pléthorique de longs métrages sur les plateformes virtuelles, à consommer à la maison ou sur un écran dans les transports, ne sont pas comparables à la façon dont ma génération a construit sa culture cinéma, entre salles et VHS. Rien ne remplacera les conseils du vendeur du vidéo-club ni les hasards de la programmation du magnétoscope (qui m’enregistra un jour Benny’s video de Haneke qui passait en séance nocturne sur Arte).

Une expérience cinéphilique

Ce n’est pas du snobisme. C’est une façon de vivre et de ressentir le cinéma. Au bout du compte, ce sont ces expériences que recherchent celles et ceux qui remplissent les salles des séances bis de la Cinémathèque française, des nuits Seigneur des anneaux au Rex ou encore des séances karaoké de Stars 80. Certaines personnes veulent encore qu’il reste de leur séance un souvenir autre que le ticket d’entrée. J’en témoigne avec d’autant plus de certitude que je profite allègrement de mon abonnement UGC au quotidien.

Le Brady fait partie de ces salles mythiques de la capitale. Inauguré en 1956, ce cinéma situé boulevard de Strasbourg (Xe arrondissement) réussit l'exploit d'être un cinéma d’art et d’essai populaire dans un quartier qui l'est aussi. Racheté en 1994 par le réalisateur Jean-Pierre Mocky, qui l’a revendu en 2011, le Brady a construit son identité durant les dernières décennies, autour de la personnalité forte en gueule et passionnée de celui qui fut son propriétaire pendant dix-sept ans. Je me souviens y avoir vu des films pornographiques dans les deux salles (de cent et trente-neuf places), à l'occasion du festival du film pornographique de Paris en 2008; pour moi, ce souvenir est intimement lié à l’âme des lieux.

À la fin du mois d’octobre dernier, l’équipe du cinéma a décidé de consacrer un marathon au réalisateur Bob Fosse en projetant ses deux films cultes, All that jazz et Cabaret. Fort du succès des éditions antérieures de ces marathons du samedi après-midi –consacrées à Lars Von Trier puis Gaspar Noé (un voisin, présent à chaque projection de ses films)–, le cinéma a depuis choisi d’honorer le réalisateur canadien Bruce LaBruce ce samedi 26 janvier.

«On aime Bruce LaBruce»

Jason Benhaim, directeur adjoint du Brady, m’explique avec enthousiasme: «On aime Bruce LaBruce.» Je partage son avis: cinéaste sulfureux qui conjugue pornographie et charge politique sans jamais oublier l'humour, LaBruce a accompagné toute ma vie de jeune adulte. Je n’ai pas honte de dire que je me suis construite avec son cinéma aussi décadent que faussement léger.

Trois films sont ainsi programmés entre 14h20 et 19h, The Misandrists, dernier opus du réalisateur («il n’a pas eu de sortie en salles et on s’est dit qu’un inédit ce serait intéressant»), Hustler White (son film culte, présenté en version restaurée –inédite en salles– grâce à son distributeur français) et Gerontophilia, le plus grand succès au box office de Bruce LaBruce, bien accueilli à sa sortie par la critique comme par le public.

Dans le magazine Numéro Homme n° 36, sorti en octobre 2018, Bruce LaBruce signait une série de photographies de mode autour du thème des hommes prostitués. Il en profitait pour évoquer The Misandrists: «Le rejet des hommes transsexuels par les féministes séparatistes est proprement inacceptable. Et, si je soutiens sans réserve le mouvement MeToo et condamne les violeurs comme les prédateurs sexuels, je n’oublie jamais que le sexe n’est pas cette fiction censée nous nourrir et nous épanouir; mais il est traversé par une violence, une volonté de détruire et de dégrader l’objet sexuel qui explique que l’on puisse être masochiste même quand on est femme et féministe.» Ceux qui découvriront la dernière comédie en date du réalisateur au Brady ce samedi sont prévenus: Bruce LaBruce semble être resté fidèle à lui-même, engagé et sans concessions.

Diffusion du porno interdite par le CNC

Parce que j’ai eu la chance de découvrir certaines versions pornographiques des films les plus anciens de Bruce LaBruce lors de précédentes éditions du festival LGBT Chéris, chéries, j’ai demandé à Jason Benhaim s'il avait envisagé d’en diffuser lors du marathon: «Le Centre national du cinéma (CNC) nous interdit de diffuser des films pornographiques en salles dans ce contexte. Nous n’avons donc eu accès qu’à leurs versions commerciales, prêtées par les distributeurs.»

Jason Benhaim m’explique ce concept original de marathon du samedi après-midi: «Même si les entrées croissent de manière exponentielle ces dernières années, on s'est rendu compte qu’on avait du mal à mobiliser les spectateurs le samedi en journée. Il y avait tout simplement une demande pour ce genre d'événement diurne.» D’autres salles proposent déjà des nuits thématiques réservées aux noctambules comme les nuits Nanarland dont le succès ne s'émousse pas au fil des années: «On était frustrés par la programmation et, là, ça débloque des choses. Proposer des rétrospectives n’était pas pertinent parce que nous ne sommes pas un cinéma de patrimoine comme il peut y en avoir du côté de la rive gauche à Paris.»

«On essaie de trouver des idées pertinentes pour les spectateurs qui viennent chez nous et aiment la salle. On n’a pas peur du crash, pas peur du porno ou encore des minorités sexuelles ou raciales. On a envie de défendre une certaine idée du cinéma.»

Jason Benhaim, directeur adjoint du Brady

Avec le ciné-club 7e genre, qui existe depuis 2013, le festival du cinéma turc et maintenant les marathons, le Brady continue de faire plaisir à ses habituées et habitués. «On essaie de trouver des idées pertinentes pour les spectateurs qui viennent chez nous et aiment la salle. On n’a pas peur du crash, pas peur du porno ou encore des minorités sexuelles ou raciales. On a envie de défendre une certaine idée du cinéma.»

Après le marathon Bruce LaBruce, réalisateur auto-consacré «prince des homosexuels», des événements autour de Leos Carax ou encore Xavier Dolan sont prévus. Tout comme une rétrospective consacrée à Paul Verhoeven en prévision de la sortie de Benedetta, son prochain film, que l'on n'attend pas avant 2020 en raison des problèmes de santé du réalisateur hollandais. Plus que jamais, le Brady hisse fièrement les couleurs d'une «certaine idée du cinéma». Et de la cinéphilie.

Marathon Bruce LaBruce. Samedi 26 janvier dès 14h20. Cinéma Le Brady, Paris 10e. 5,50 euros/film, cartes illimités acceptées.

Newsletters

La première série Netflix sur la pandémie est là (et, franchement, c'est pas mal)

La première série Netflix sur la pandémie est là (et, franchement, c'est pas mal)

«Social Distance», écrite et tournée pendant le confinement, est une des premières productions à refléter notre nouvelle réalité.

Helena Deland, Luke Jenner, The Flaming Lips, This Is The Kit: les sorties d'albums à ne pas manquer

Helena Deland, Luke Jenner, The Flaming Lips, This Is The Kit: les sorties d'albums à ne pas manquer

Tous les quinze jours, la rédaction de Slate partage les coups de cœur qui tournent en boucle dans ses écouteurs.

Une IA pour déchiffrer des langues anciennes

Une IA pour déchiffrer des langues anciennes

La plupart des langues qui ont existé ne sont à ce jour plus parlées.

Newsletters