Médias / Politique

Schiappa se rend chez Hanouna comme on irait au zoo

Temps de lecture : 6 min

Le grand débat national conduit la secrétaire d'État chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes chez un animateur et producteur de télévision. Au «pourquoi pas?» amusé succède un «pourquoi?» agacé, suivi d’un «pas!» résolu.

Marlène Schiappa lors d'une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale (Paris), le 10 octobre 2017 | Bertrand Guay / AFP
Marlène Schiappa lors d'une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale (Paris), le 10 octobre 2017 | Bertrand Guay / AFP

Peut-on reprocher à Marlène Schiappa de participer à l’émission de Cyril Hanouna, dans le cadre du grand débat national? Certainement pas. Il s’agit d’une émission de divertissement, regardée par un public plutôt jeune («Les “chéris”, “amours”, “beautés”, auraient 36 ans en moyenne, selon le journal VSD») et assidu. Peut-on s’étonner qu’elle y aille pour donner la parole aux Français? Oui, car l’émission ne touche «que» 843.000 téléspectateurs et téléspectatrices en moyenne et qu’il est plus simple, pour s’adresser «aux Français», d’accorder une interview aux journaux de la PQR. On y reviendra.

«Marlène Schiappa a fait cette proposition à Cyril Hanouna il y a environ deux semaines», a précisé l’entourage de la ministre au Parisien. Il s’agit donc d’une initiative gouvernementale. Pas d’une sollicitation, encore moins d’un piège, de l’animateur. «Retraités, infirmiers, demandeurs d’emploi, commerçants, enseignants, agriculteurs [...] témoigneront de leur quotidien. [...] Les téléspectateurs voteront en direct pour retenir sept idées qui seront transmises au gouvernement», annonce C8 dans un communiqué. Évidemment, ça ressemble à une bonne blague.

Mais ce n’en est pas une.

Faut-il que le grand débat secoue les nouilles?

La politique spectacle n’est pas une nouveauté, qui n’apprend rien de ses naufrages télévisuels. Ce n’est pas là le plus préoccupant. Derrière cette décision, se profile l’idée de toucher un public à la fois nombreux (mais c’est relatif) et spécifique. L’émission intéresse le gouvernement (ou Marlène Schiappa, ici en possible électron libre) parce que l’animateur a largement parlé des «gilets jaunes». Dans une période où le média vaut par son effet miroir, il est probable que le service communication de la secrétaire d’État se soit dit: c’est un public de «gilets jaunes», il faut y aller. Reste à espérer qu’il n’ait pas pensé: c’est un public d’abrutis, mais il faut leur parler aussi.

Que Marlène Schiappa casse les codes et désacralise un débat pour le rendre plus attractif, pourquoi pas? Mais cette segmentation impensée est problématique. Il y a ici un présupposé gênant: les téléspectateurs et téléspectatrices d’Hanouna sont en quelque sorte réduites à l’expression la plus simple. Ce sont des fanzouzes et rien d’autre. On n’imagine guère que ces gens puissent être intéressés par le débat, y participer, voire contribuer à l’organiser, parce qu’ils sont de simples fanzouzes, explique benoîtement la secrétaire d'État à BFMTV:

«De mettre de côté une partie de la population en leur disant “vous n’êtes pas assez bien pour participer au débat public” c’est une des raisons qui nous a menés à avoir les “gilets jaunes”. Donc je crois que c’est une bonne initiative d’aller s’adresser à 700.000 personnes qui regardent l’émission de Cyril Hanouna et qui n’auraient peut-être pas su comment participer au grand débat national et de transformer ces plaintes en solution

Ce n’est sans doute pas délibéré de la part de Marlène Schiappa mais il est difficile de ne pas voir dans ces quelques mots, «n'auraient pas su comment», une forme de mépris que renforce le précautionneux «peut-être». Ces fanzouzes sont peut-être des cons.

C'est pas faux.

Le marketing segmente les nouilles au sécateur

On se rend donc chez Hanouna comme on irait au zoo, en considérant que le fanzouze, «gilet jaune» potentiel, est incapable, peut-être, de s’inscrire dans les codes de la normalité gouvernementale. C’est faire sienne une segmentation marketing où la fanzouze devient une cible que l’on ne peut toucher que dans son biotope, identifié comme la composition des nouilles dans le slip. Là où le fanzouze n’existe pas en dehors de l’émission.

«Soudain, le téléspectateur de Cyril Hanouna fut regardé comme s’il avait été envoyé du ciel: ministres, communicants, garants, journalistes, tous voulaient le voir. Il souriait quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux: il faut avouer qu’il a l’air bien fanzouze.»

Le lectorat de Montesquieu aura reconnu les lignes à peine retouchées d’une des Lettres persanes. Peut-on s’adresser à cet insaisissable mouvement des «gilets jaunes», où les leaders peinent à émerger, où les mots d’ordre sont multiples, qui ne veut rien entendre? Quelle chance ce serait qu’elles et ils soient tous là, fanzouzes en jaune, pour recevoir la bonne parole venue d’en haut!

En regardant la France d’en bas, notre République est tombée de bien haut

La lettre de Rica n’est pas finie. Il y évoque ensuite son anonymat retrouvé lorsqu’il quitte l’habit persan. Il est probable que sans l’onction du gilet jaune, les fidèles d’Hanouna, mais aussi les contestataires dans les rues et ronds-points, n’existeraient pas davantage.

«Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement: libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique: car j’entrai tout à coup dans un néant affreux.»

Notre République est tombée de bien haut pour ne plus voir ses concitoyennes et concitoyens que par le prisme d’un habit, ou le canal d’une émission, censés dire la réalité de l’être. Ou plutôt, puisqu’il s’agit d’imbéciles, la réalité de son néant. Ici, l’inexistence précède l’essence.

Imaginons un instant qu’un ou une fanzouze soit aussi une habituée du Théâtre de la Ville ou du Festival d’Aix-en-Provence, hauts lieux de l’élite culturelle parisienne. Qu'elle aime l'extrême vulgarité et le plus grand des raffinements. Dans la foule culturelle, au moment du champagne, il faudrait le hasard d’une conversation pour que sa gloire négative resurgisse, soulignée d’un regard d’autant plus condescendant qu’il est sincère dans la curiosité qu’il exprime.

«Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie que j’étais fanzouze, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement: Ah! ah! Monsieur est fanzouze? C’est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être fanzouze?»

Car c’est encore de cela qu’il s’agit: si la France regarde les vulgarités et les provocs d’Hanouna, c’est qu’elle est profondément abrutie. Le peuple, ainsi considéré, aime ce qui est bas. Lui parler revient donc à descendre dans l’arène.

Pourquoi les communicants rêvent de nouilles encore

Dans un monde idéal, un gouvernement se dirait que sa parole n’a pas à emprunter la voie étrange des slips à nouilles pour être entendue. Casser les codes ne justifie ni de dévoyer la parole publique par de la politique spectacle, ni de faire preuve de condescendance à l’égard d’un public qui n’est ni «les Français», ni des Français qui «n'auraient pas su comment» débattre.

Car les Français et les Françaises, n’en déplaise aux grands stratèges de la communication du cabinet de Marlène Schiappa («l’entourage» de la secrétaire d’État) sont parfaitement capables de participer au débat, de le refuser ou d’en organiser d’autres.

Évidemment, dans une vie politique où la communication a pris le pas sur l’action, l’on n’existe plus que par les coups d’éclat. Il s’agit de surprendre pour capter quelques heures d’attention. Casser les codes, ce n’est que cela: un moyen de faire parler de soi, parce que l’action gouvernementale en soi n’est pas assez monnayable médiatiquement.

Il y a ici comme la caricature de deux graves travers de la vie politique française. Être parfaitement coupé du monde réel dès que l’on est au pouvoir, au point de regarder de très loin, et de très haut, les électeurs et électrices; se dire qu’il suffit de se mettre à leur niveau, en faisant le clown, pour les séduire. Malheureusement, mettre un gros nez rouge n’arrache même plus un sourire aux «gilets jaunes». Ministres, calmez vos communicants: le mépris se voit.

Jean-Marc Proust Journaliste

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