Culture

«Ce que font les gens normaux»: faire semblant de devenir adulte

Temps de lecture : 4 min

Si vous pensez moins maîtriser votre vie que les autres, lisez l'œuvre du Torontois Hartley Lin.

«Ce que font les gens normaux» (Hartley Lin) | éditions Dargaud
«Ce que font les gens normaux» (Hartley Lin) | éditions Dargaud

Il ne se passe pas un jour sans que je m'interroge sur la manière dont les autres adultes envisagent leur existence. Je me demande si je suis le seul à ne pas avoir la moindre idée de ce que je suis en train de faire. Au quotidien, j'ai l'impression d'avoir été placé, les yeux bandés, au volant d'un véhicule lancé à pleine vitesse et dans l'impossibilité de ralentir. Pour ne pas sembler trop désemparé je prends un air détaché, je hoche la tête quand on me demande si ça va, je copie sur mes voisines et mes voisins comme lors des interros de sciences et vie de la terre.

Longtemps, j'ai cru que ce sentiment passerait. Que je finirais bien par me sentir plus aguerri voire deviendrais maître de mon existence. En fait, non. Je passe mon temps à faire croire que je gère, notamment à mes enfants. D'ailleurs, je n'ai jamais osé en parler avec mes propres parents, qui ont toujours eu l'air d'avancer dans la vie avec certitude et panache, finger in the nose. Cette façon de mener leur barque sans hésitation, était-ce juste pour nous rassurer, mon frère et moi?

Aujourd'hui, j'ai encore la conviction que non, c'était bel et bien de la maîtrise. Que l'anomalie, c'est moi. Juste moi. Un usurpateur de 34 ans et demi qui fait croire qu'élever trois enfants, enseigner au lycée, écrire des articles, devenir propriétaire, s'impliquer dans des causes qui lui tiennent à cœur, ça coule de source. La réalité? J'ai juste envie de respirer dans un sac en papier.

«Young Frances», l'impétrante

Cette sensation, je l'ai très exactement retrouvée dans Ce que font les gens normaux, roman graphique du Canadien Hartley Lin, récemment publié en France par Dargaud (et traduit par Nora Bouazzouni, contributrice à Slate.fr, en toute transparence). Entre 2009 et 2017, sous le pseudonyme anagrammesque de Ethan Rilly, Lin a publié cinq volumes (inédits en France) de la série Pope Hats, dans laquelle il racontait l'histoire de Frances, jeune assistance juridique tiraillée entre l'envie d'évoluer professionnellement et la nécessité de rester elle-même. Ce que font les gens normaux, Young Frances en VF, en est la réécriture resserrée, un volume unique qui concentre l'essence de Pope Hats pour mieux nous confronter à nos propres choix de vie.

Frances est une jeune femme compétente et discrète, voire introvertie, qui fait ses premiers pas dans une très grosse boîte. Ni particulièrement naïve ni candide, la jeune femme découvre non sans stupéfaction les nombreux codes qui régissent cet univers si balisé, où le moindre pas de travers peut être fatal. Le monde de l'entreprise vu par Hartley Lin n'est pas tout à fait un lac aux requins: on n'y observe jamais de malveillance volontaire. En revanche, une impitoyable intolérance frappe celles et ceux qui ne rempliraient pas leurs objectifs chiffrés ou ne parleraient pas la même langue (au sens figuré) que les personnes qui les dirigent.

Il n'est pas étonnant que le monde de l'entreprise donne régulièrement des idées aux cinéastes, qui en font des décors de films d'anticipation, voire de pures boucheries d'un gore assumé: la folie furieuse n'est jamais loin. C'est ce qu'ont montré récemment des films comme The Belko Experiment ou Office Uprising: pour évoluer professionnellement, il ne faut pas hésiter à massacrer la concurrence, y compris au sens propre.

Les cadres ou la zombification choisie

Hartley Lin ne s'engage jamais dans cette voie, mais c'est tout aussi efficace: il décrit la zombification des cadres, pour qui horaires et familles n'existent plus et qui ne s'en formalisent pas. Au milieu de ce nid de guêpes, Frances se demande encore si elle est prête à consentir à ce genre de sacrifices, elle qui a pourtant mis toutes les chances de son côté pour réussir sa carrière. Son regard est à la fois plein de critiques et plein de doutes, comme celui des adolescentes du Ghost World de Daniel Clowes.

Frances négocie son entrée dans la grande entreprise comme son passage définitif à l'âge adulte: à tâtons, avec méfiance, en regardant vers l'avenir mais en veillant toujours à repérer les issues de secours afin de pouvoir faire volte-face à tout moment. Ce que souligne Hartley Lin, c'est que s'il est toujours possible de dire non à la grande carrière qui vous tend les bras (possible mais pas simple), personne ne peut refuser de devenir adulte. Au moins en apparence.

«Ce que font les gens normaux» (Hartley Lin) | éditions Dargaud

Aller de l'avant, le monde selon Macron

Quels que soient ses choix professionnels et personnels, Frances va vieillir, gagner en expérience puis elle n'aura plus le choix: il lui faudra délaisser son statut de rookie de l'existence. Dès la trentaine, voire bien plus tôt, la société nous demande d'être en pleine possession de nos moyens, de nous fixer un cap et de nous y tenir. Le monde décrit par Hartley Lin est autant celui de Jean-Michel Blanquer et Emmanuel Macron: pas le temps de siffloter, pas le droit d'hésiter, il faut aller de l'avant coûte que coûte et être utile à la société. Quitte à s'oublier en cours de route.

Sans mépris aucun, Hartley Lin utilise le personnage de Frances pour s'interroger sur la façon dont les autres gens (pour reprendre le titre d'une autre œuvre incontournable) voient les choses. Ont-ils enclenché le pilotage automatique? Ont-ils abandonné tout espoir de se singulariser, de vivre réellement l'existence qu'ils ont en tête? À moins qu'ils ne fassent semblant, tout comme nous, profitant de leurs trop nombreuses insomnies pour reconsidérer leur vie et se promettre qu'un jour, ils diront non à une promotion, qu'ils enverront valser leur bureau, qu'ils avoueront eux aussi que leur vie est comme le bus de Speed, incontrôlable et inarrêtable.

Ce que font les gens normaux de Hartley Lin. Traduction: Nora Bouazzouni. Paru le 18 janvier 2019 aux éditions Dargaud.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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