Politique

Les gauches en miettes se dirigent vers un massacre aux européennes

Temps de lecture : 8 min

De l’extrême gauche aux écologistes, en passant par LFI et le PS qui fut dominateur, les gauches risquent de partir en ordre dispersé vers les élections du mois de mai.

La gauche éparpillée entre neuf potentielles listes | Ryoji Iwata via Unsplash
La gauche éparpillée entre neuf potentielles listes | Ryoji Iwata via Unsplash

L'élection présidentielle n'est pas encore soldée. Deux ans après la «mère des consultations électorales» dans le régime de la Ve République, le scrutin européen du 26 mai 2019 –le neuvième depuis la première consultation de 1979– va mettre en évidence les blessures, les stigmates et les séquelles du bouleversement provoqué le 23 avril 2017.

Éliminés au premier tour, les candidats des partis qui ont structuré la vie politique nationale depuis 1958, le gaulliste François Fillon pour Les Républicains (LR) et le socialiste Benoît Hamon pour la famille sociale-démocrate ont, depuis, abandonné le terrain pour le premier et abandonné le Parti socialiste (PS) pour le second. Les intentions de vote accordées à ces deux formations par les instituts de sondages ne sont pas réjouissantes pour elles. La droite de Laurent Wauquiez est prise en tenaille entre Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan, la gauche d'Olivier Faure est dans une situation équivalente entre Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron.

La crise des «gilets jaunes» a révélé à la mi-novembre 2018 un malaise social et sociétal –dénonciation du poids des taxes et de la transparence d'une partie de la population aux yeux des décideurs–, qui a progressivement été détourné de son objet initial pour se transformer en revendications politiques touchant la légitimité du président de la République, la nature des choix gouvernementaux et les fondements de la démocratie représentative. Alors que les partis de gauche auraient pu être les porteurs de la contestation initiale des classes populaires et moyennes, ils ne sont parvenus ni à en devenir le moteur politique, ni à s'entendre entre eux pour la catalyser.

Les insoumis règnent sur un champ de ruines

À quatre mois des élections européennes, le populisme que dessinent Le Pen et Dupont-Aignan apparaît comme le principal bénéficiaire de la séquence que vit le pays, nourrie par les comptes Facebook des figures de la crise des «gilets jaunes». La présidente du Rassemblement national (RN) et celui de Debout la France (DLF), allié à l'extrême droite lors de la dernière présidentielle, capitalisent les mécontentements et les frustrations générées pendant un peu moins de deux ans de pouvoir macroniste. Face à cette OPA réalisée sur l'opposition au chef de l'État, les gauches, déboussolées, se trouvent dans une situation catastrophique.

Après avoir eu une domination sans grand partage depuis 1981, excepté l'intermède du gouvernement de cohabitation de la «gauche plurielle» (1997-2002) dans lequel, du reste, Mélenchon fut ministre, le PS est en passe, selon les enquêtes d'opinion, de subir un des échecs les plus cuisants de son histoire cinquantenaire. Son premier secrétaire, lui-même, admet que les partis sont mortels. En regard, Mélenchon peut se féliciter d'être à la tête d'un mouvement dominant de ce côté de l'échiquier politique. Force lui serait pourtant de constater qu'il règne sur un champ de ruines. Alors qu'il était coutumier de parler de la gauche française, il est devenu impossible d'utiliser le terme au singulier.

Pour Mélenchon, «l'union de la gauche» est contre-productive

À cela s'ajoute le fait que le leader de La France insoumise (LFI) se réclame de moins en moins de cette classification politique. Il répète à l'envi qu'il vient de la gauche ou que sa vie politique s'est construite à gauche mais il ne dit plus appartenir à cette famille. Partisan de «l'union du peuple», il veut s'affranchir des clivages politiques.

Repoussant «l'union de la gauche» dans laquelle son modèle en politique, François Mitterrand, s'était engagé dans les années 1970, avec le Parti communiste (PCF) de Georges Marchais et le Mouvement des radicaux de gauche (MRG) de Robert Fabre, Mélenchon refuse d'associer une «guirlande de sigles» autour de LFI, considérant que c'est contre-productif électoralement parlant.

Sa stratégie est de mettre en mouvement une union à la base. Sans résultats probants jusqu'ici. Politiquement et stratégiquement, il est difficile de lui reprocher de ne pas vouloir s'associer à d'autres partis de gauche qui n'ont pas les mêmes fondamentaux politiques que lui. Inversement, il est compliqué de leur faire, à eux, le même reproche.

«Il ne me paraît pas légitime de proposer une alliance avec Jean-Luc Mélenchon», déclarait ainsi Olivier Faure, à propos des européennes, en présentant ses vœux à la presse, le 18 janvier. En revanche, le premier secrétaire du PS, qui souffre d'un important déficit de notoriété notait, lors du même exercice, la proximité tribunicienne (au sens de signature de tribunes revendicatives) qu'il partage avec son ancien camarade de parti, Benoît Hamon, et l'éphémère candidat écologiste à la présidentielle, l'euro-député Yannick Jadot. Ce dernier avait repoussé, en décembre, les offres de service de Ségolène Royal, voyant dans la proposition d'association avec Europe Écologie-Les Verts (EELV) de l'ancienne ministre socialiste une simple tactique politique pour «requinquer la gauche».

Il est vrai que la question européenne est, à gauche comme à droite, l'objet d'une ligne de clivage interne pour ne pas dire de fracture profonde. Elle sépare les plus europhiles qui se trouvent chez les écologistes –ces élections à la proportionnelle leur donnent systématiquement une audience sans commune mesure avec les scrutins nationaux classiques– et les socialistes des plus eurosceptiques qui se situent, avec des dégradés pouvant aller jusqu'à l'europhobie, de l'autre côté de la gauche. Ce paramètre est un obstacle insurmontable qui empêche le rapprochement entre certaines de ces forces dont il apparaît qu'elles ont de moins en moins de valeurs communes. Sauf à réaliser une union de façade.

À cet état de fait, il faut ajouter un élément mis en évidence récemment par François Hollande devant des militants socialistes corréziens. En leur présentant ses voeux, le 12 janvier, l'ancien président de la République déclarait que «le rassemblement ce n’est pas une supplique mais une dynamique. Il faut une force principale qui aimante les autres». Le moins qu'on puisse dire, aujourd'hui, est que cette force dominante attractive à gauche n'existe pas. D'une part, parce que Mélenchon ne se revendique plus de la gauche et que, d'autre part, La France insoumise défend un populisme qui, justement, inquiète depuis un moment les autres composantes de la gauche. Le 2 janvier, Hamon considérait que Mélenchon avait «quitté les rives de la gauche» et qu'il n'était plus un «acteur central du débat».

Central ou pas, Mélenchon, dont la liste européenne conduite par Manon Aubry est déjà entièrement constituée, fera donc cavalier seul. Ce cavalier seul prend, du reste, une autre tournure avec la contestation interne dont le chef de file de LFI a fait l'objet de la part de cadres du mouvement, dont quatre candidates et candidats comme Charlotte Girard, figure connue et respectée des Insoumis –elle est la veuve de François Delapierre, mort en 2015 à 44 ans, qui était considéré comme le «fils politique» de Mélenchon– qui lui reprochent de prendre des décisions «hors de tout cadre collectif». Une manière élégante de pointer une dérive autocratique.

La famille trotskiste sur trois fronts différents

Sur la gauche de La France insoumise, il y aura probablement au moins une liste trotskiste, le 26 mai, celle de Lutte ouvrière (LO). Présente à toutes les consultations européennes depuis 1984, cette organisation révolutionnaire n'a envoyé qu'une seule fois, il y a vingt ans, des représentants au parlement de Strasbourg grâce à sa première alliance électorale dans ce scrutin. En 1999, Alain Krivine, dirigeant de la LCR (Ligue communiste révolutionnaire) et Arlette Laguiller, dirigeante de LO, étaient devenues euro-députées avec trois autres militants trotskistes, en conduisant une liste commune des deux organisations rivales (5,18%).

Cette «communion» s'est renouvelée en 2004 mais sans remporter le même succès (2,56%). Rappelons qu'il faut obtenir au moins 5% des suffrages exprimés pour espérer envoyer un ou des élus au Parlement européen. Depuis 2009, Lutte ouvrière n'a plus fait alliance avec ses «camarades» de la LCR qui est devenue le Nouveau parti anticapitaliste (NPA). L'année 2019 ne dérogera pas à cette règle d'isolement qui s'est appliquée le plus souvent. «Le NPA ne fait pas des intérêts des travailleurs sa priorité», indiquait, le 10 décembre 2018, Nathalie Arthaud, porte-parole de LO, sur le site Regards, pour expliquer son refus de faire cause commune.

Il y aura donc au moins une liste trotskiste aux européennes avec LO. Peut-être deux, avec le NPA qui, prenant acte de la fin de non-recevoir de LO, souligne sur son site internet qu'il n'a «pas d’autre choix que de tout faire pour être présentEs dans cette élection». Le courant révolutionnaire français poussera-t-il le ridicule jusqu'a présenter une troisième liste avec le Parti ouvrier indépendant (POI)? Il s'agit du dernier avatar connu du courant lambertiste dont le transformisme l'a conduit à s'appeler au fil du temps OCI, PCI, MPPT, PT (on vous épargnera le développement des sigles) et dont les spécialités sont les scissions, les exclusions et les excommunications.

Communistes et socialistes cherchent des alliés

Sur la droite de LFI, si on peut dire, le Parti communiste français (PCF) a acté, lui aussi, lors de son 38e congrès, sa rupture d'une alliance mal vécue avec Mélenchon et les retrouvailles avec son autonomie qu'il envisage également de concrétiser à la prochaine présidentielle. Cette alliance passée avec le Parti de gauche (PG), dont sont issus les principaux responsables de La France insoumise, s'est concrétisée à travers le Front de gauche, aux européennes de 2009 et 2014.

Les communistes, dont la liste sera conduite par Ian Brossat, adjoint à la maire (PS) de Paris, Anne Hidalgo, soumettront une liste de candidates et candidats aux militantes et militants lors d'un conseil national, le 26 janvier. Le vote se déroulera les 30 et 31 janvier ainsi que le 1er février. Les intentions de vote que donnent les instituts de sondage au PCF sont assez maigres. Elles vont de 1% à 3%. Quelle conclusion la direction du parti tirera-t-elle du paysage de désolation de la gauche? Tentera-t-elle de trouver une alliance avec une autre composante... alors qu'elle vient de renoncer à celle avec LFI?

Certains militent au sein du PCF pour un rapprochement avec Génération.s, le mouvement lancé par Hamon, qui est crédité de 2% à 3% d'intentions de vote. Ce parfum de petite «Union de la gauche» dans laquelle aucune formation ne serait en position de domination serait-elle de nature à faire naître une dynamique? Les optimistes le pensent, les réalistes en doutent. D'autant que Faure, le premier secrétaire du PS, ne semble pas avoir renoncé à tenter, lui aussi, une alliance avec Hamon, son ancien camarade de parti.

Jusqu'à neuf listes possibles pour éparpiller les gauches

Si on ajoute à ça que Place publique, plateforme lancée notamment par Claire Nouvian, écologiste, Raphaël Glucksmann, ancien hamoniste, et Thomas Porcher, économiste hétérodoxe, tente également de s'insérer dans le jeu sans faire beaucoup bouger les lignes, on en tire la conclusion que les gauches sont mal embringuées question regroupement et alternative politique face à la poussée du populisme d'extrême droite et au maintien du macronisme à un niveau élevé dans les enquêtes d'opinion.

Entre l'extrême gauche, la gauche de la gauche, les communistes, les socialistes, les passerelles alternatives et les écologistes, les oppositions de gauche pourraient présenter neuf listes aux européennes. Il faudrait alors remonter jusqu'à 1994 pour retrouver une situation sensiblement identique: la gauche et les écologistes étaient présents sur dix listes différentes. Avec une telle dispersion, les gauches au sens large se préparent à un vrai massacre électoral. Pire qu'en 2017.

Olivier Biffaud Journaliste

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