Culture

«Another Day of Life», voyage dans la guerre et le temps

Temps de lecture : 4 min

Images animées et documents authentiques s'associent pour raconter un moment d'extrême violence en Angola, tel que l'a vécu et décrit il y a plus de quarante ans Ryszard Kapuściński.

Le journaliste et son collègue militant en pleine enquête | Gebeka Films
Le journaliste et son collègue militant en pleine enquête | Gebeka Films

Dans la chaleur torride d’un pays africain et d’une guerre exotique, oubliée, atroce, un journaliste européen affronte les démons de la peur et de la fascination. Soit un solide stock de clichés visuels et d’imaginaire romanesque convenu, souligné par sa traduction en dessin animé.

Another Day of Life part de là. Il a besoin de partir de là, mais pour aller sur un chemin autrement plus riche et complexe.

Sur ce chemin, le film de l’Espagnol Raul de la Fuente et du Polonais Damian Nenow se révèle à la fois précis dans son inscription géographique et historique, et ouvert sur des enjeux qui excèdent la guerre en Angola en 1975 ou le seul Ryszard Kapuściński, son narrateur et personnage principal.

Kapuściński est l'un des très grands noms du journalisme de reportage, à l’instar d’un Albert Londres ou d’un Joseph Kessel. On lui doit nombre de livres mémorables; une dizaine sont traduits en français, dont D’une guerre l’autre. Another Day of Life, titre original du livre, est donc aussi le titre du film qui en est aujourd’hui la transposition.

Les voix du passé, au présent

On y voit le reporter au travail dans l’Angola des mois précédant l’indépendance de cet immense pays aux ressources considérables, ravagé par une guerre de libération ayant affronté durant quatorze ans la terreur coloniale de la dictature salazariste, et alors que les colons portugais fuient le pays.

Les mouvements armés rivaux s’affrontent dans les premiers mois d’une guerre civile qui durera vingt-sept ans. L’Afrique du Sud, soutenue par les États-Unis, envahit le pays; Cuba débarque à la rescousse du principal parti indépendantiste. À Luanda, la capitale, puis par les routes de brousse, le reporter essaie d'observer et de comprendre.

Et voici qu’au beau milieu des scènes figurées en animation, rendue réaliste grâce à la rotoscopie, apparaissent des photos des véritables personnes dont il était question. Voici que des images tournées aujourd’hui, y compris avec celles et ceux qui ont survécu viennent commenter ce qui s’est passé alors, et ce que Kapuściński en a raconté.

Le commandant Farrusco en 1975, aujourd'hui, et sous forme dessinée | Gebeka Films

Bravant des dangers extrêmes, le correspondant de l’agence de presse polonaise, seul journaliste européen sur le terrain, a traversé des territoires en proie aux pires crimes de guerre, failli se faire descendre plusieurs fois, rencontré des personnalités hors norme –Carlota, la jeune combattante décrite en Jeanne d’Arc sensuelle et rieuse, Farrusco, l'ancien militaire portugais passé aux côtés des guérilleros et tenant un fortin minuscule face aux tanks et aux hélicoptères de Pretoria, etc.

Le film est à la fois le récit de cette aventure, une réflexion plus générale sur le rôle d’un journaliste en situation de conflit, et une évocation d’événements historiques de grande ampleur, même s’ils furent massivement ignorés par l’Occident à l’époque.

Grâce à la multiplicité des techniques auxquelles recourent ses auteurs, Another Day of Life circule librement, mais toujours de manière pertinente, entre romanesque et rigueur factuelle, fantastique de la folie guerrière, références visuelles inspirées des cultures de l’Afrique du Sud-Ouest, engagements idéologiques, courage et folie.

L'animation et le fantastique au service d'une perception plus complète de la réalité | Gebeka Films

La réalisation de la Fuente et Nenow marque ainsi une nouvelle étape dans la légitimation de procédés hybrides, mêlant archives, fragments documentaires contemporains et animation, rappelant les dispositifs des récents La route des Samouni et Le procès contre Mandela et les autres, même si chacun a ses singularités, adaptées au projet en question.

Une bénéfique impureté

Ce recours à l'hybridation des images s’inscrit parfaitement dans la définition que donnait André Bazin du cinéma comme «art impur», une impureté ici gage de justesse et de précision, où l’usage des différents procédés répond à un besoin légitime et à une rigueur dans le récit qui, loin d’en réduire le pouvoir spectaculaire, l’enrichit et le déploie.

L’effet le plus singulier du traitement appliqué par le film au récit de Kapuściński est de rendre très bien compte du chaos tragique auquel celui-ci est confronté, et qui est désigné par ses interlocuteurs de l’euphémisme de confusao («confusion»), pour donner naissance à un film qui lui n’est pas confus.

Il est même une belle réponse à la tendance –visible jusque sur la quatrième de couverture du livre ou dans le dossier de presse du film– à traiter les événements de l'époque comme une sorte de capharnaüm infernal et illisible, caractéristique de ces pays obscurs et de cette période lointaine.

Alors qu’il s’agit de combats qui avaient un sens et dans lesquels des centaines de milliers de femmes et d'hommes ont engagé leur existence. Alors qu’étaient à l’œuvre des forces que l'on peut comprendre et qui n’ont évidemment pas disparu aujourd'hui, même si elles se manifestent différemment.

Ryszard Kapuściński avec des combattants du Mouvement populaire de libération de l'Angola | Gebeka Films

Parmi tout ce qui compose cette histoire figurent les partis pris politiques, professionnels et affectifs de Kapuściński lui-même, choix qu’il réinterroge avec lucidité dans son livre et que viennent à leur tour éclairer les témoins d’alors toujours vivants au moment de la réalisation du film –choix qu'il est d'ailleurs très possible de critiquer à nouveaux frais.

Mais au lieu de reconduire la vision d’une zone obscure et maléfique dont Au cœur des ténèbres de Conrad a beaucoup trop imposé le modèle implicite à propos de l’Afrique, l’œuvre de Kapuściński aidait à connaître les faits et en proposait une compréhension.

C’est aussi, dans un contexte différent où les repères qui étaient ceux de l’écrivain polonais n’existent plus, ce que réussit le film, trouvant la bonne association entre travail d'histoire et tension dramatique et spectaculaire.

Another Day of Life

de Raul de la Fuente et Damian Nenow

Séances

Durée: 1h26. Sortie le 23 janvier 2019.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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