Culture

Les fleurs de cinéma et les épines politiques de «La Mule»

Temps de lecture : 5 min

Le nouveau film de et avec Clint Eastwood confirme à la fois sa maestria de cinéaste et ses penchants idéologiques discutables.

Earl Stone, héros de «La Mule» et nouveau double à demi-fictif de Clint Eastwood | Warner Bros. Entertainment Inc.
Earl Stone, héros de «La Mule» et nouveau double à demi-fictif de Clint Eastwood | Warner Bros. Entertainment Inc.

Il n’y a pas de raison particulière de faire du trente-septième long métrage réalisé par Clint Eastwood, 88 ans, ce qu’on appelle un film testament, au sens où ce serait le dernier –ce qui n’est pas sûr– et où il y exprimerait des «dernières volontés», artistiques ou politiques. Il est en revanche très possible d’y reconnaître un condensé des traits significatifs de cette œuvre considérable.

Voici donc Earl Stone, naguère horticulteur prospère, ruiné par internet et qui, à son âge avancé, devient «mule», c’est-à-dire transporteur de drogue pour un cartel mexicain.

Se donnant pour la vingt-troisième fois le premier rôle dans l'une de ses réalisations, Eastwood y associe à nouveau les ressources immenses de son charme d’acteur et de son talent de metteur en scène.

Une recette imparable

À cet égard, il est bien l’héritier, et même l’incarnation, d’un classicisme hollywoodien où présence physique, fluidité du récit, inscription paraissant évidente d’un personnage dans les paysages et les légendes d’Amérique permettent une composition dont la séduction ne se dément pas depuis un siècle.

Le dosage au trébuchet de l’humour, du sentiment et des notations réalistes sont les adjuvants d’une recette aussi efficace et pas vraiment imitable que celle du Coca-Cola. Ce charme, au sens magique du mot, tient en grande partie à l’immense potentiel d’évocation que ces ingrédients mobilisent.

En pianiste doué, Eastwood ne se prive pas de jouer sur le clavier des nostalgies et des souvenirs, lui dont la seule silhouette convoque une foule de personnages, de Bronco Billy à l’entraîneur de Million Dollar Baby et de Josey Wales au Kowalski de Gran Torino.

Un acteur et un personnnage, avec derrière eux une longue traîne de souvenirs mythiques | Capture d'image de la bande-annonce via YouTube

Mais ce sont aussi bien les chansons qu’écoute Stone au volant de son pick-up, impeccable florilège de country et de soul, ou les grands espaces et les ciels immenses du Midwest à jamais hantés par l’imagerie du western, qui contribuent à ce sentiment de familiarité chaleureuse, à la fois souriante et vaguement régressive.

De manière moins apparente, l’élégance synchrone de l’acteur, de la caméra et du montage, déployant une sorte de pavane de séduction irrésistiblement gracieuse, font de The Mule, après bien d’autres titres mais de façon exemplaire, un petit joyau de mise en scène.

Une étrange came

Cinéaste doué et ayant été à la très bonne école –Sergio Leone et Don Siegel en particulier, Michael Cimino aussi–, Eastwood a atteint depuis au moins Pale Rider (1985) une maestria aussi impressionnante que dans l’ensemble d’une extrême discrétion.

Elle lui sert ici pour raconter une histoire qui condense, là aussi de manière plutôt allusive, tout un pan du «personnage Eastwood», associé à ses prises de position politiques. Non sans une certaine rouerie, La Mule est en effet un vigoureux plaidoyer pour les valeurs fondamentales d’un ultralibéralisme réactionnaire.

S’appuyant sur le gigantesque capital de sympathie dont dispose d’emblée un personnage qu’il interprète, Eastwood commence par faire l’éloge d’un hédonisme sans foi ni loi, traduction dans le quotidien du droit imprescriptible de chacun à satisfaire tous ses appétits, y compris au détriment des autres.

Lorsque son aveuglement a mené à la ruine le petit entrepreneur, il se refait en travaillant pour des truands et en approvisionnant une grande ville en centaines de kilos d'héroïne.

Andy Garcia en débonnaire chef de cartel à l'ancienne | Capture d'image de la bande-annonce via YouTube

Mais c’est pour sauver son petit commerce, n’est-ce pas? Et puis ce grand vieux monsieur est si sympathique. Le public se retrouve peu ou prou dans la situation de la police, qui ne soupçonne pas un tel personnage –artifice de scénario qui jamais ne risque d’amener ledit public à s’interroger sur son adhésion au héros.

Par une ruse supplémentaire –ce n’est pas la dernière, le finale est aussi roublard–, Eastwood réussit à différencier parmi les chefs du cartel un relativement brave type, folklorique, bon vivant, sorti d’un film de cariocas avec ses fusils plaqués or, des véritables méchants qui vont vouloir faire du mal à Earl et porter atteinte à sa sacro-sainte liberté –une liberté qui relève typiquement de l’idéologie libertarienne.

Des regrets, vraiment?

Après quoi, selon un processus de rédemption qui semble avoir été élaboré dans une sacristie traditionnaliste, le cher Earl prêchera à plusieurs reprises, puis témoignera en acte de priorité des valeurs familiales, se repentant d’avoir préféré ses plaisirs à ceux de son sang et payant bien moins le prix de ses actes délictueux que celui de ses péchés.

Qui s’est toujours obstiné à repérer dans les films d’Eastwood les opinions réactionnaires qu’il a souvent professées en public s’est privé de voir combien sa filmographie est au contraire complexe, paradoxale.

Selon des modalités extrêmement différentes, des grands films tels que Honkytonk Man, Bird, Chasseur blanc, cœur noir, Un monde parfait, Minuit dans les jardins du bien et du mal, Million Dollar Baby, le diptyque Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima, et bien sûr Gran Torino, empêchent à jamais de réduire leur auteur au statut de porte-parole de la droite américaine.

Même parmi les films récents, la trilogie dite de l’héroïsme américain, la complexité sensible de Sully pointe dans une autre direction qu’American Sniper et Le 15h17 pour Paris, contributions plutôt maladroites au thème «Make America Great Again».

Entre défense à tout prix de sa petite entreprise, individualisme extrême et sulpicianisme familialiste, le scénario de La Mule embraye sans hésiter sur les fondamentaux de l’idéologie trumpienne. Mais il le fait en portant à l’extrême l’opposition entre la vulgarité agressive de l’actuel président et l’élégance nonchalante d’Eastwood.

À celui-ci, on chercherait en vain le recours d’une métaphore: on pourrait en effet comparer la production et le commerce des fleurs à ceux des films, mais Eastwood n’a nullement été ruiné ou même menacé par les nouvelles technologies –même si évidemment, il ne les aime pas.

Qui parle, Earl ou Clint? | Capture d'image de la bande-annonce via YouTube

Et s’il passe lui aussi cette fois une étrange came en contrebande, on y perçoit bien plutôt une manière de continuer à se faire plaisir –ce qui est bien son droit– plutôt que de suivre le chemin de repentance de son personnage. Lorsqu'il se tourne vers la caméra pour affirmer qu'il regrette tout, rien n'oblige à la croire.

Surtout, le film lui-même a sans retour rendu séduisant et aimable le Earl jouisseur du début, quoique le film et le personnage viennent ensuite énoncer dans la dernière partie sur le ton de l'injonction moralisatrice, qui n'a jamais été la meilleure manière de partager quoi que ce soit au cinéma.

En quoi La Mule coche encore une case sur la liste de ce qui définit l'ensemble des films de Clint Eastwood: la plus ou moins grande identification entre l'auteur et ceux qu'il interprète. Ce pour quoi il n'est pas assuré que, contrairement à Earl, Clint s'astreigne désormais à cultiver son jardin, incarcéré entre les barbelés de la famille et de la société.

C’est ainsi que The Mule, dans ses contradictions mêmes, cristallise la complexité, la richesse et aussi le caractère discutable du cinéma de Clint Eastwood.

La Mule

de Clint Eastwood, avec Clint Eastwood, Bradley Cooper, Diane Wiest, Alison Eastwood, Andy Garcia, Laurence Fishburne.

Séances

Durée: 1h56.

Sortie le 23 janvier 2019.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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