Hollywood peine à réinventer ses Oscars
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Hollywood peine à réinventer ses Oscars

Temps de lecture : 9 min
Michael Atlan Michael Atlan

Entre des audiences télé en chute libre et des comédiens et comédiennes refusant de présenter la soirée, les Oscars, dont la cérémonie se déroule dimanche 24 février, peinent à entrer dans le Hollywood des super-héros et du streaming.

Kevin Hart rêvait de présenter les Oscars. Au printemps 2017, le comédien américain révélait à Variety que «ce serait quelque chose que je ferais juste pour dire que je l’ai fait dans ma carrière, que ce serait génial de dire que j’ai eu ce moment». Une déclaration, compte tenu de l’immense popularité de Hart, qui n’a évidemment pas échappé à l’Académie du cinéma. En décembre dernier, elle annonçait officiellement qu’il tiendrait le rôle si convoité et pourrait, dès le mois de février, mettre à jour sa bucket list.

C’était sans compter sur Twitter qui n’aime rien tant qu’un bon drame. Le média social fondé en 2006 a au moins ça en commun avec la vieille institution fondée quatre-vingts ans plus tôt. Le jour même de l’annonce, Kevin Hart est en effet rattrapé par de vieux tweets et autres routines de stand-up assez violemment homophobes. L’Académie le prie de s’excuser. Il refuse et annonce son retrait. S’en suit, dès le 4 janvier, la dinde à peine digérée, une sorte de mea culpa chez Ellen DeGeneres qui l’implore de reprendre son rôle et, à nouveau, une machine médiatique qui s’emballe pour dénoncer, au choix, l’animatrice ou le comédien et leur tentative malavisée et un peu ratée de réhabilitation.

À moins de deux mois de l’échéance, les Oscars 2019 se passeront donc d’un présentateur ou présentatrice. Le nouveau monde et ses 280 caractères d’indignation avaient contrarié la très rodée mécanique d’une soirée presque centenaire.

L’Académie n’arrivait plus à faire illusion, malgré le selfie à 3,3 millions de retweets d’Ellen DeGeneres, les mèmes de Meryl Streep et les problèmes d’enveloppe de Warren Beatty. Elle semblait, malgré tous ses efforts, coincée dans le glamour suranné de l’ancien monde avec un très perspicace physionomiste visiblement décidé à lui interdire l’entrée dans le nouveau.

«Format poussiéreux»

«C’est une format poussiéreux, un format aussi actuel qu’un spectacle de variétés des années 1950, disait Seth MacFarlane, le présentateur de la 85e édition, à Entertainment Weekly. «Il y a toujours un effort fourni pour le rendre intéressant et excitant pour des spectateurs modernes qui sont désormais habitués à des formes de divertissement très différentes mais ça revient souvent à faire rentrer un rond dans un carré.»

Le «carré», c’est l’Académie. Pour elle, il s’agit, avant tout, de respect, de politesse, pour le cinéma et ses artisans mais aussi pour l’horloge et les sponsors. Il ne faut pas choquer, ni trop ennuyer, la frange la plus âgée et conservatrice de l’Académie, souvent la plus intransigeante et la plus prompte à faire entendre sa voix.

Il y a trente ans, c’était elle qui avait ruiné la carrière d’Allan Carr. Le producteur de Grease et de l’adaptation à Broadway de La Cage aux folles, «Monsieur Loyal» des nuits new-yorkaises au Studio 54, avait tenté de révolutionner la cérémonie un peu trop en profondeur avec, entre autres, un numéro de quatorze minutes dans lequel Rob Lowe chantait «Proud Mary» avec Blanche-Neige, un autre où «les stars de demain» (Blair Underwood, Patrick Dempsey, Christian Slater, etc.) chantaient et dansaient sur l’air de «Je veux gagner un Oscar» (trente ans plus tard, aucun n’en a jamais gagné), et des dizaines de dialogues interminables des multiples présentateurs et présentatrices.

Ces Oscars 1989 désastreux, souvent ridicules, mais aussi en avance sur leur temps (l’arrivée des sponsors, le remplacement de l’expression «And the winner is…» par «And the oscar goes…») avaient provoqué la fureur de Gregory Peck qui avait promis de rendre ses deux statuettes si une telle cérémonie se reproduisait, mais aussi de Paul Newman, de Billy Wilder ou de Julie Andrews qui avaient co-écrit une lettre ouverte pour dénoncer «une gêne pour l’Académie et l’industrie du cinéma en général», sans oublier Disney à qui on n’avait jamais demandé l’autorisation pour l’utilisation de sa célèbre princesse.

L’Académie ne plaisante pas avec ses traditions. Autrement dit, n’étaient pas les bienvenus, sur la scène du Dolby Theatre, Ricky Gervais et ses blagues sur l’antisémitisme de Mel Gibson, l’infidélité de Ben Affleck ou la pédophilie de Roman Polanski, comme elles l’ont souvent été aux beaucoup plus alcoolisés Golden Globes. Le comédien anglais le disait lui-même dans un tweet: «Détendez-vous, Bill Cosby a plus de chances que moi [de remplacer Kevin Hart, ndlr]».

Même son de cloche chez Chris Rock. «Il y a cinq ans, j’aurais pu dire quelque chose de vraiment outrageux et drôle mais je ne peux plus faire ça», expliquait le comédien, dont une série de blagues sur Jude Law, rétrospectivement bien innocentes, lui avait valu, en 2005, l’ire de Sean Penn. Pour lui, comme pour Tina Fey et Amy Poehler, qui se sont, elles aussi, illustrées trois fois aux Golden Globes, il est plus que jamais impossible de faire rentrer quoi que ce soit dans le «carré».

Un métier dangereux

Pas étonnant, par conséquent, que la présentation de la cérémonie soit le job le moins demandé d’Hollywood. «Je ne sais pas ce qui est arrivé. Je m’en veux. Je savais que je ferais foirer cette soirée. Je le savais. Je promets que je ne reviendrai jamais», avait terminé Jimmy Kimmel juste avant de rendre l’antenne après le cafouillage avec les enveloppes de La La Land et Moonlight. Il finira par revenir sur sa parole, prononcée dans l’émotion, mais il venait, sans s’en rendre compte, de dire une vérité que peu, auparavant, avait eu le courage d’avouer: présenter les Oscars au XXIe siècle est un métier dangereux, voire mortel, qui n’en vaut probablement pas la peine. Comme le résumait un sketch du Saturday Night Live, «qui risquera tout pour la chance de ne rien gagner?»

Depuis 2006, aucune personnalité, de Ellen DeGeneres à Jon Stewart en passant par Chris Rock, Jimmy Kimmel, Seth MacFarlane ou Neil Patrick Harris et Hugh Jackman, n’a donc tenu ce rôle plus de deux fois, la plupart jurant même qu’ils ne le referont plus jamais. En comparaison, Johnny Carson a animé cinq fois, Billy Crystal neuf fois, Whoopi Goldberg quatre fois et Bob Hope dix-neuf fois, un record.

C’était une autre époque. Quand Bob Hope a pris l’antenne pour la première retransmission en direct de l’intégralité de la cérémonie en 1944, elle n’était diffusée qu’à la radio. En 1952, pour sa première fois à la télé, il n’y avait que trois chaînes: la pression était modeste. Désormais, «le rond» à faire rentrer dans le «carré» est gigantesque, global et bien plus intransigeant que quelques vieux gardiens et gardiennes du temple hollywoodien.

Chanson misogyne

Le public, autrefois muet derrière son écran, a depuis une petite décennie, grâce aux médias sociaux, acquis un très puissant porte-voix et est, par conséquent, de plus en plus vigilant aux dérapages homophobes, misogynes, racistes, grossophobes ou transphobes. Pas sûr, par exemple, que la vanne de Chris Rock sur Michael Moore –«quand il n’a pas été nommé pour Fahrenheit 9/11, il s’est probablement demandé pourquoi il n’avait pas réalisé Super Size Me. Il avait déjà fait les recherches»– serait passée aussi bien en 2019 qu’en 2005.

En 2013, Seth MacFarlane et sa très misogyne chanson «On a vu vos seins» en ont fait l’amère expérience. Là où l’Académie n’a pas eu grand-chose à redire, l’indignation du public et de la critique a eu raison d’une deuxième tentative.

L’Académie qui, comme l’écrivait Stephen Galloway dans Hollywood Reporter, «veut la jouer sans danger à une époque qui récompense le risque», semble désormais incapable de résoudre cette équation fondamentale de tout bon divertissement au XXIe siècle, celle qui, par exemple, vaut à Stephen Colbert, avec son très politique humour anti-Trump, de battre chaque soir des records d’audience se payant le luxe de largement dépasser le très consensuel et autrefois insubmersible Jimmy Fallon.

Dommage, peut-être, que le comédien, grand improvisateur, exerce sur une chaîne concurrente (CBS). Reste que la liste est très longue d’acteurs, actrices, comédiens et comédiennes à la fois assez exigeants et empathiques pour ne pas tomber dans le piège de la vanne de trop et capables, sur le papier, de rendre la cérémonie excitante. De Tiffany Haddish à Julia Louis-Dreyfus en passant par Patton Oswalt ou Kumail Nanjiani, une grande partie des médias web ne se sont pas privés de fournir leur propre liste à destination de l’Académie.

Nouveaux membres

Mais devant le désintérêt constant du public pour la cérémonie la plus courue de l’année, l’Académie a évidemment réagi. Avec, en 2018, seulement 26,5 millions de téléspectateurs et téléspectatrices, son niveau d’audience le plus bas de son histoire, presque inférieur de moitié à ceux réalisés dans les années 1990, il était désormais question de survie.

Depuis deux ans, en réaction au très populaire hashtag #OscarSoWhite qui avait sérieusement écorné son image en dénonçant l’absence d’acteurs et d’actrices noires parmi les nominations, elle a notamment accueilli en son sein un nombre record de nouveaux membres avec un gros effort en faveur de la diversité et de la jeunesse. La fournée la plus récente inclut ainsi, par exemple, Daniel Kaluuya de Get Out, Trevante Rhodes de Moonlight, Kumail Nanjiani, Michael K. Williams, Jada Pinkett-Smith, Dave Chappelle ou Taye Diggs mais aussi, à seulement 15 ans, Quvenzhané Wallis des Bêtes du Sud Sauvage. De quoi offrir un luxueux lifting au désormais suranné «film à Oscars». Pour autant, l’Académie revient de tellement loin que ce sont encore 8.700 hommes blancs qui dominent largement la vieille institution.

L’Académie n’a donc pas pris, récemment, que des décisions aussi sages. Constatant que la cérémonie faisait des bonds d’audience quand un film très populaire était massivement nommé –57 millions de téléspectateurs et téléspectatrices en 1997 pour Titanic (+40%), 43 millions en 2003 pour Le Retour du Roi (+32%) ou 41 millions en 2009 pour Avatar (+13%)–, elle a décidé en plein été d’ajouter une catégorie «Meilleur film populaire» à son déjà très chargé line-up.

«Sérieusement, cette catégorie “meilleur film pop” est la pire idée qu’a eu l’Académie depuis qu’ils m’ont demandé de chanter avec Blanche-Neige», tweetait, par exemple, Rob Lowe, l’une des très nombreuses personnalités hollywoodiennes à s’être élevées contre cette manœuvre qui, implicitement, abandonnait l’idéal originel des Oscars (et d’Hollywood en général), celui que les films pouvaient être à la fois du bon art et du bon business.

Si l’Académie a finalement décidé de mettre en stand-by son nouvel Oscar, il reste symptomatique du profond malaise d’une institution en peine face à une opposition de plus en plus radicale entre blockbusters et «films d’auteur», à la prescription des médias sociaux et à la délinéarisation de la consommation des contenus imposés par les plateformes de streaming.

En plein bouleversement

Et ce n’est pas le très lucratif accord passé en 2016 avec ABC, accordant à la chaîne américaine les droits de diffusion jusqu’en 2028, qui va faire avancer le chantier de la modernisation. Évidemment, dans une logique économique «de bon père de famille», il semblait être, comme le disait un célèbre oscarisé, «une offre qu’on ne peut pas refuser», l’Académie finançant son très attendu musée du cinéma tout en se remplissant les poches pour encore une bonne décennie.

Mais dans un paysage médiatique hollywoodien en plein bouleversement qui a vu, sur la seule année 2018, Netflix investir dans près de 80 films (plus que l’ensemble des films combinés de Disney, Fox, Universal, Sony et Paramount de la même année) et Disney acheter la 20th Century Fox, cette logique d’engagement à long terme semble dénuée de bon sens.

«Le télé ne va nulle part. Alors pourquoi ne pas juste prendre notre argent en signant un accord avec une plateforme de streaming, arrêter de s’inquiéter des audiences et en finir avec cette histoire», expliquait à Vanity Fair un membre de l’Académie comprenant bien que son vieux paquebot fonçait tout droit vers un iceberg et que ce n’était pas quelques changements cosmétiques (avancer la cérémonie à début février, supprimer certains Oscars de la diffusion télé, rassembler les Avengers...) qui allaient changer son cap.

Mais peut-être la future plateforme Disney+, que le géant aux grandes oreilles, propriétaire de la chaîne ABC, a prévu de lancer à la fin de l’année 2019 aux États-Unis, viendra-t-elle, d’ici 2028, à la rescousse de la vieille institution?

Comme le disait ce même membre de l’Académie, «moderniser est vraiment dur. Nous sommes un groupe de gens d’un certain âge qui ont fait les choses d’une certaine façon pendant longtemps. Ce qui ne veut pas dit que nous devons continuer à le faire».

Michael Atlan

Michael Atlan

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